Violence numérique : le coût caché de l’engagement politique des femmes et des jeunes en Afrique australe

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Menaces, harcèlement coordonné, divulgation de données personnelles, deepfakes sexualisés : dans la vie politique, la violence numérique ne vise pas seulement à détruire une réputation. Elle augmente le coût de la parole publique et peut conduire celles et ceux qu’elle vise à s’autocensurer, à quitter les réseaux sociaux ou à renoncer à s’engager.

Du 22 au 29 août 2026, Madagascar devait accueillir la 59e Assemblée plénière du Forum parlementaire de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Annulés à la dernière minutes pour des raisons sanitaires, les travaux devaient porter sur le rôle des parlements dans la lutte contre la violence numérique et sa prévention, en particulier lorsqu’elle cible les femmes et les jeunes en politique. Ce thème témoigne d’une évolution importante.

La violence numérique est désormais reconnue comme un enjeu pour la participation démocratique. Lorsqu’une candidate, une élue ou un jeune militant fait face à des menaces, à une campagne de dénigrement, à la divulgation de ses données personnelles ou à la fabrication de contenus sexuels, sa réputation n’est pas la seule cible.

Sa capacité à prendre la parole, à exercer un mandat et à rester durablement visible dans l’espace public est également atteinte.

La violence numérique peut ainsi agir comme un mécanisme informel de sélection politique. Elle n’interdit pas juridiquement de se porter candidat ou de défendre une opinion, mais elle rend l’exercice de ces droits plus risqué et plus coûteux pour certaines catégories de la population.

Spécialiste des questions de gouvernance de la sécurité numérique, j’analyse ici les mécanismes techniques, sociaux et politiques qui produisent une exposition inégale à la violence numérique et peuvent restreindre la participation des femmes et des jeunes à la vie publique.

La visibilité politique comme nouvelle vulnérabilité

Une démocratie ne se mesure pas seulement au droit formel de se présenter à une élection ou d’exprimer une opinion. Elle se mesure aussi à la possibilité réelle de militer, de faire campagne et d’exercer un mandat sans supporter un coût personnel prohibitif. Or, la violence numérique déplace ce coût sur la personne visée : elle doit consacrer du temps à se protéger, mobiliser des compétences techniques, financer une assistance juridique et, parfois, sécuriser son entourage. Ces ressources ne sont pas uniformément réparties.

Les données disponibles permettent de mesurer une partie du phénomène. Une étude de l’Union interparlementaire (UIP) et de l’Union parlementaire africaine, fondée sur des entretiens confidentiels menés auprès de 224 femmes travaillant dans des parlements de 50 pays africains et au sein d’une assemblée parlementaire sous-régionale, indique que 46 % des participantes en Afrique ont subi des attaques sexistes en ligne.

L’UIP relève également des menaces, des comportements sexistes, du harcèlement et des formes de violence visant à fragiliser la participation politique des femmes.

L’âge peut renforcer cette exposition. Un document de formation de l’UIP souligne que les femmes parlementaires de moins de 40 ans sont confrontées à un risque plus élevé de violences.

Cette donnée ne permet pas de généraliser à tous les jeunes responsables politiques, mais elle invite à considérer l’effet cumulatif du genre et de l’âge sur l’exposition aux violences numériques.

À Madagascar, la sous-représentation des femmes au sein de l’Assemblée nationale confère à cet enjeu une portée particulière. Lors des élections législatives de 2024, 26 femmes ont été élues sur 163 sièges, soit 16%. La base Parline de l’UIP recensait ensuite 23 femmes siégeant effectivement parmi 163 membres, soit 14,1 %.

Dans ce contexte, l’intimidation numérique peut consolider des inégalités déjà présentes : elle vise une personne, mais peut aussi dissuader d’autres femmes de s’engager dans l’espace public.

Quand les plateformes amplifient les stratégies d’amplifications

Les violences dirigées contre les femmes en politique mobilisent fréquemment un registre sexualisé : rumeurs sur leur vie privée, menaces de viol, diffusion non consentie d’images intimes, photomontages, deepfakes, divulgation de données personnelles ou chantage. Leur compétence est ainsi contestée à travers leur corps, leur moralité ou leur vie familiale, avant même que leurs propositions soient discutées. L’ampleur du phénomène est documentée.

Une étude comparable menée en 2025 dans 33 pays d’Asie-Pacifique indique que 60 % des parlementaires interrogées avaient été visées par des violences numériques.

Parmi les agressions recensées, 17 % relevaient d’abus fondés sur l’image, notamment des deepfakes, et 18 % de la divulgation de données personnelles. Dans 85 % des cas, les contenus avaient été créés ou diffusés par des membres du public ou d’autres acteurs, parfois au moyen de comptes anonymes, de trolls ou de robots.

Le rapport relate notamment le cas d’une élue visée par une vidéo virale l’accusant faussement d’avoir tourné des films pornographiques. Ces données ne mesurent pas directement la situation au sein de la SADC, mais montrent concrètement comment les plateformes peuvent transformer une attaque individuelle en une campagne d’intimidation politique.

Les plus jeunes peuvent être exposés à d’autres formes de disqualification : extraction d’anciennes publications de leur contexte, usurpation de compte, accusations d’immaturité ou d’incompétence, attaques contre leur entourage.

Les travaux d’International IDEA sur la numérisation et l’engagement des jeunes dans les processus électoraux de la SADC soulignent l’ambivalence selon laquelle le numérique ouvre de nouveaux espaces de participation, mais crée aussi des risques de désinformation, de violence de genre et d’exclusion pour ceux qui sont le plus exposés.

Il ne s’agit donc pas d’une fragilité intrinsèque aux femmes ou aux jeunes. La vulnérabilité résulte de rapports de pouvoir, de protections inégales et de dispositifs techniques qui permettent de déclencher une attaque à faible coût, de la reproduire presque instantanément et de la faire circuler au-delà du territoire où elle a commencé. Les conséquences peuvent être l’autocensure, le retrait des plateformes, le renoncement à une candidature ou la limitation volontaire des prises de position.

La recherche montre que les réseaux sociaux ne créent pas, à eux seuls, la misogynie, le harcèlement ou la violence politique. Leur architecture en modifie cependant l’échelle, la vitesse et la visibilité.

Une publication peut être copiée, extraite de son contexte, transformée, puis réintroduite dans plusieurs espaces numériques. Sa circulation peut se poursuivre longtemps après sa suppression initiale.

Cette dynamique s’inscrit dans une économie de l’attention où l’indignation constitue une ressource. Une étude montre que les contenus exprimant l’indignation sont davantage partagés et que les mécanismes de classement peuvent contribuer à leur amplification.

Une attaque sexualisée, humiliante ou spectaculaire présente donc des caractéristiques particulièrement propices à la circulation virale, qu’alimentent les plateformes algorithmiques.

L’intelligence artificielle générative ajoute une difficulté supplémentaire. Les deepfakes, par exemple, montrent qu’une image, une voix ou une séquence apparemment compromettante peut désormais être fabriquée sans que la personne visée ait jamais produit le contenu qui lui est attribué.

Le coût de fabrication du faux diminue, tandis que celui de sa réfutation demeure élevé. La victime doit démontrer l’inexistence ou la falsification d’un contenu déjà vu, commenté et archivé par des milliers d’utilisateurs.

Les sciences de l’information et de la communication parlent de context collapse, ou effondrement des contextes , lorsque des publics, des normes et des situations auparavant séparés se retrouvent réunis dans un même espace.

Une photographie destinée à un cercle familial peut devenir un objet de campagne ; une plaisanterie ancienne peut être présentée comme une déclaration officielle ; une attaque locale peut atteindre en quelques heures un public transnational. C’est ce brouillage qui rend plus difficile la maîtrise de l’identité publique et accroît le pouvoir de ceux qui savent manipuler les contextes.

Quatre leviers pour les parlements de la SADC

Face à ces ces risques, l’enjeu est d’organiser une réponse régionale fondée sur quatre priorités.

  • Associer la recherche : un réseau régional de chercheurs et d’experts indépendants permettrait d’identifier les formes locales de violence numérique, d’élaborer des indicateurs communs et d’éclairer les décisions publiques.

  • Prévenir et définir : une typologie commune devrait distinguer le harcèlement coordonné, les menaces, la désinformation genrée, les deepfakes sexualisés, la divulgation de données personnelles et la diffusion d’images intimes. Des codes de conduite devraient également s’appliquer aux partis politiques et aux responsables publics.

  • Protéger et conserver les preuves : des points focaux pourraient apporter rapidement un soutien juridique, psychologique et en cybersécurité. Des accords avec les plateformes permettraient de garantir la conservation des contenus nécessaires aux enquêtes.

  • Documenter et évaluer : un dispositif régional, conçu avec les chercheurs, permettrait de mesurer les attaques, de protéger les victimes et d’évaluer les politiques mises en œuvre.

Cette approche prolongerait des travaux déjà engagés. À l’issue de sa 58e Assemblée plénière, le Forum parlementaire de la SADC a soutenu la révision de sa loi-type sur les élections afin d’y intégrer la cybersécurité et la désinformation numérique.

La rencontre, actuellement reportée à une date indéterminée, pourrait permettre de relier cette réflexion sur l’intégrité électorale à la protection concrète des personnes participant au débat.

The Conversation

Fabrice Lollia est fondateur de l’Observatoire des Dynamiques Stratégiques Afrique – Océan Indien ( ODS-AOI)

– ref. Violence numérique : le coût caché de l’engagement politique des femmes et des jeunes en Afrique australe – https://theconversation.com/violence-numerique-le-cout-cache-de-lengagement-politique-des-femmes-et-des-jeunes-en-afrique-australe-290071