Pourquoi les petits chiens vivent-ils plus longtemps que les grands ? Un paradoxe à l’échelle du vivant

Source: The Conversation – France in French (2) – By Sara Hoummady, DMV, PhD, Associate professor in ethology and animal nutrition, UniLaSalle

Contrairement à la règle générale en biologie, les chiens de petite taille vivent plus longtemps que les grands. Carl Campbell/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Chez la plupart des animaux, les grandes espèces vieillissent plus lentement que les petites, le chien fait figure d’exception.

  • Un chihuahua peut souffler ses 16 bougies, alors qu’un dogue allemand ne dépasse que rarement les 10 ans.

  • Derrière cette simple observation se cache une véritable question scientifique. Quelles sont les principales pistes d’explication connues à ce jour ?


Le chien contredit une tendance du vivant : celle qui veut que les espèces de grande taille aient en général une espérance de vie plus longue. L’éléphant vit ainsi des décennies, tandis que le rat, lui, n’a qu’une espérance de vie de trois ans.

Chez le chien, les individus de petites races ont tendance à vivre plus longtemps que ceux de grandes races. Ce paradoxe est au cœur de nombreuses études en gériatrie canine, alors même qu’un médicament est actuellement testé aux États-Unis pour augmenter la longévité des chiens de grande taille.

Une relation claire entre la taille et la longévité

Une étude états-unienne portant sur plus de 2 millions de chiens, suivis par leur vétérinaire au moins deux fois entre janvier 2010 et décembre 2012, a permis d’observer que l’espérance de vie des chiens de taille géante (plus de 40,9 kg) était de 11,11 ans, contre 13,38 ans pour les grandes races (entre 22,7 kg et 40,9 kg), 13,86 ans pour les races de taille moyenne (entre 9,1 kg et 22,7 kg) et 14,95 ans pour les petites races (moins de 9,1 kg), avec une survie supérieure pour les chiens croisés (14,45 ans) comparés aux chiens de race pure (14,14 ans).

Bien que la taille reste un des facteurs importants, ce n’est pas le seul à intervenir. D’autres facteurs semblent jouer un rôle, comme la brachycéphalie (le fait d’avoir un nez très court, comme chez le carlin) ou encore le sexe et le statut reproducteur (stérilisé ou non) de l’individu. Ces tendances se retrouvent dans les bases de données d’autres pays.

Des profils de maladies différents selon la taille

Des données issues du Dog Aging Project apportent des éléments de réponse à ce phénomène. La taille semble associée à la survenue de maladies cutanées, de cancers ainsi qu’à des maladies infectieuses et orthopédiques. Les chiens de grande race sont ainsi plus à risque de certaines maladies chroniques, comme les cancers, tandis que les chiens de petite race développent plutôt des maladies cardiaques ou ophtalmologiques. Une étude se focalisant sur les cancers et leur malignité a mis en évidence que cette dernière augmente globalement avec la taille.

Ces premières données suggèrent une piste : les grandes races seraient plus à risque de certaines maladies mortelles. Mais cette hypothèse ne permet pas, à elle seule, d’expliquer cette différence.

Croissance et vieillissement : des pistes biologiques

Une autre piste est également explorée : celle de la croissance rapide des grandes races. Au cours de ses premiers mois de vie, un chiot dogue allemand passe de quelques centaines de grammes à la naissance, à plus de 50 kg en deux ans. Il s’agit d’une croissance très exigeante sur le plan biologique, comparée à celle d’un chihuahua.

Pour permettre cette croissance, l’organisme active fortement des mécanismes qui stimulent la production et la multiplication des cellules. L’un des principaux acteurs de cette croissance est l’IGF-1 (Insulin-like Growth Factor 1), une molécule proche de l’insuline. Ce facteur de croissance agit comme un signal ordonnant aux cellules de croître, de se multiplier et de fabriquer davantage de protéines. Ce mécanisme a été vérifié au sein de différentes espèces, de la souris à l’humain, il a été démontré qu’une signalisation élevée de l’IGF-1 était associée à une vie plus courte. Chez les chiens, les concentrations d’IGF-1 sont plus élevées chez les grandes races que chez les petites, ce qui crée une réelle différence au sein de la même espèce, une spécificité de l’espèce canine.

Cette croissance accélérée pourrait avoir un coût à long terme : une activité cellulaire et un renouvellement des tissus plus importants pourraient augmenter les dommages cellulaires ou solliciter davantage les mécanismes de réparation de l’organisme. À terme, cela pourrait contribuer à un vieillissement plus rapide.

Cette hypothèse reste toutefois à démontrer, l’IGF-1 n’est probablement pas le seul mécanisme en jeu pour expliquer cette différence de longévité entre les petites races et les races dites « géantes ». D’autres modifications du métabolisme sont également observées. Les cellules des grands chiens présenteraient une activité glycolytique plus importante pour dégrader le glucose et produire de l’énergie. Ces modifications pourraient être liées à une plus forte sollicitation des cellules et, à long terme, contribuer au stress cellulaire et au vieillissement.

Il est aussi possible de citer le tryptophane, un acide aminé utilisé par l’organisme pour fabriquer différentes molécules, dont le métabolisme est différent entre les chiens de grande et de petite race. Or, certaines voies de transformation du tryptophane interviennent dans des processus liés au fonctionnement cellulaire, à l’immunité et à l’inflammation. Cette différence pourrait donc constituer une nouvelle piste de compréhension.

Une question encore ouverte

Il reste encore beaucoup de recherches à mener pour comprendre précisément pourquoi les petits chiens vivent plus longtemps que les grands. Les chiens partagent notre environnement et une partie de notre mode de vie. Ce contexte exceptionnel est également une source d’apprentissage pour les spécialistes du vieillissement humain, ainsi que pour les vétérinaires, afin de mieux cerner les spécificités de chaque espèce et de proposer un accompagnement personnalisé à chacun de nos animaux.

Que l’on partage sa vie avec un Jack Russell terrier (petite race) ou un bouvier bernois (race géante), le rythme du vieillissement se joue en partie dans les gènes, mais aussi dans la qualité de vie offerte au fil des années : cela passe par un suivi régulier du poids, un exercice régulier et un suivi vétérinaire. Les grands chiens nous quittent trop tôt, mais comprendre pourquoi, c’est déjà commencer à réfléchir à la manière de leur offrir, à nos côtés, une vie de qualité.

The Conversation

Sara Hoummady a reçu des financements de la FVE (Federation of Veterinarians of Europe), a travaillé dans l’industrie pharmaceutique vétérinaire et est membre fondatrice de l’Association Française pour la Gériatrie Animale et les Soins Palliatifs.

Léna Rousseau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les petits chiens vivent-ils plus longtemps que les grands ? Un paradoxe à l’échelle du vivant – https://theconversation.com/pourquoi-les-petits-chiens-vivent-ils-plus-longtemps-que-les-grands-un-paradoxe-a-lechelle-du-vivant-290979