Source: The Conversation – France in French (3) – By Manon Labarchède, Docteure en sociologie – Architecte D.E. Postdoctorante en sociologie, Projet ANR-COMPAC | Laboratoire Passages (UMR CNRS 5319), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
L’ESSENTIEL
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Longtemps conçus comme des lieux autonomes de vie et de soins, les Ehpad cherchent à mieux s’ancrer dans leurs territoires.
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Tiers-lieux et services ouverts aux habitants transforment progressivement leur relation à l’extérieur.
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Cette ouverture oblige aussi à repenser l’architecture et les usages des établissements.
Aujourd’hui, en France, l’accompagnement des personnes âgées les plus dépendantes repose en majorité sur les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Loin de faire l’unanimité, ces structures sont souvent considérées comme des solutions par dépit lorsque le maintien à domicile, solution d’accompagnement largement privilégiée par les personnes âgées elles-mêmes et par les politiques publiques, n’est plus envisageable.
Cette image négative s’est renforcée au cours des dernières années sous l’effet d’une médiatisation importante des difficultés rencontrées par les établissements, notamment lors de la crise du Covid-19, mais aussi avec la parution de l’ouvrage les Fossoyeurs, de Victor Castanet (2022), qui dénonce les conditions de vie et de prise en charge au sein d’un groupe d’établissements privés lucratif. Dans ce contexte, la question de l’avenir des Ehpad fait l’objet de débats nourris.
Des établissements historiquement conçus pour favoriser l’autarcie résidentielle
Héritiers des hospices du XXᵉ siècle, les Ehpad ont connu, au cours des quarante dernières années, de profondes transformations visant à améliorer les conditions de vie des personnes âgées accueillies. Ces évolutions cherchaient notamment à faire de ces structures des lieux de vie, et non plus uniquement des lieux de soins.
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Dans cette perspective, les établissements se sont peu à peu efforcés de recréer, autant que possible, les conditions de vie que les résidents connaissaient à leur domicile en cherchant à leur offrir l’ensemble des services, qu’ils soient médicaux ou sociaux, dont ils ont besoin pour vivre. Ainsi, des services habituellement accessibles à l’extérieur ont été intégrés au sein même des établissements (coiffeur, restaurant, lieu de culte, espace bien-être, etc.) afin d’en faciliter l’accès aux résidents.
Si cette logique répond à des objectifs légitimes d’amélioration de la qualité de vie des résidents, elle produit également des effets ambivalents.
D’un point de vue architectural, elle implique une diversification et une augmentation des surfaces à intégrer au programme : aux chambres et espaces de vie des résidents s’ajoutent de nombreux espaces collectifs, médicaux, techniques et logistiques dédiés à l’accompagnement de la vie quotidienne des résidents.
De même, la concentration au sein d’un même espace de l’ensemble des services nécessaires à la vie quotidienne favorise les logiques d’entre-soi et limite les occasions d’interactions avec l’extérieur.
L’amélioration de la qualité de vie peut alors s’accompagner d’un sentiment de mise à l’écart du reste de la société vécus par les résidents, comme perçu par le reste de la société.
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Surtout, cette logique d’autarcie tend à limiter les liens entre l’établissement et son environnement d’implantation. L’Ehpad est alors pensé comme un modèle largement reproductible, relativement indépendant des spécificités locales et territoriales. Cette standardisation contribue à rendre ces établissements facilement identifiables, mais aussi à les distinguer du tissu social et urbain dans lequel ils s’inscrivent, participant à une forme de stigmatisation des personnes qui y sont hébergées.
Des établissements qui s’ouvrent progressivement sur l’extérieur
En avril dernier, Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes en situation de handicap, a annoncé un projet de transformation des Ehpad à travers la labellisation de l’ensemble des établissements en « Maisons France Autonomie » d’ici 2027. L’objectif est d’« accompagner la transformation des établissements en des maisons ouvertes sur l’extérieur, en lieux de vie ».
Présentée comme une des six priorités du plan France Autonomie, cette proposition s’inscrit dans la continuité du « virage domiciliaire » engagé par les différents gouvernements depuis une dizaine d’années. Il désigne la réorientation des politiques publiques vers le maintien à domicile, afin de permettre aux personnes âgées de rester autant que possible dans leur environnement de vie. Il repose sur le développement et la coordination des services d’aide et de soins à domicile, l’adaptation des logements, le développement de solutions d’habitat intermédiaires (habitat inclusif, résidences autonomie, etc.) et le soutien aux proches aidants.
Le virage domiciliaire interroge aussi la place de l’Ehpad. S’il ne conduit pas nécessairement à sa disparition, il implique la redéfinition de sa fonction et de son rôle dans les parcours des individus. Ainsi, les réflexions sur l’« Ehpad du futur », portées par les acteurs du champ et les politiques publiques, ne se limitent pas à l’évolution de l’organisation et de modes d’accompagnement des établissements, jugés trop rigides, médicalisés et ne respectant pas toujours les volontés et libertés des personnes. Elles interrogent aussi l’inscription de l’Ehpad dans des dynamiques territoriales à travers l’ouverture des établissements.
En ce sens, une première approche vise à ouvrir davantage les Ehpad sur leur territoire en étendant leurs interventions au-delà du périmètre des établissements.
Dans un premier temps, les expérimentations de dispositifs d’ « Ehpad hors les murs » ont ainsi permis de développer des services externalisés et une prise en charge renforcée afin de favoriser le maintien à domicile des personnes âgées : accès à des professionnels spécialisés dans le champ de la gérontologie, solutions de répit, téléassistance, transport, activités sociales, etc.
Plus récemment, les centres de ressources territoriaux (CRT), financés par appels à projets des Agences Régionales de Santé, ont prolongé et élargi cette dynamique. À l’accompagnement renforcé des personnes âgées à domicile s’ajoute à présent un appui aux professionnels libéraux du territoire intervenant à domicile, à travers par exemple des actions de formation, la mise à disposition d’équipements ou encore le partage d’expertise.
Dans une approche davantage centrée sur la dimension sociale que sanitaire, le développement de tiers-lieux au sein des établissements, largement soutenu et financé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) est pensé dans l’optique de créer :
« Un lieu, dans l’enceinte de l’établissement, qui soit librement accessible aux résidents comme aux habitants des environs, et qui permette les échanges, les rencontres, les animations entre personnes de tous âges. »
Restaurant, épicerie, jardin partagé, médiathèque ou même bistrot, sont autant d’espaces, qui voient le jour au sein des établissements.
Si elle peut paraître très institutionnalisée, l’ouverture des établissements sur leur environnement est aussi pensée par les acteurs de terrain et s’appuie sur une multitude d’initiatives plus informelles, développées localement par les établissements, les associations ou les habitants eux-mêmes afin de favoriser la rencontre et l’échange.
À Bordeaux, par exemple, l’Ehpad Village Terre-Nègre a ouvert un café associatif destiné à accueillir à la fois les résidents et les habitants du quartier, faisant entrer des activités ordinaires de la vie locale au sein de l’établissement. À Brest, c’est le restaurant de l’Ehpad qui accueille une clientèle nouvelle et élargie.
Repenser l’architecture des Ehpad pour les ouvrir sur leur territoire
Dans la conception même des établissements, l’ouverture implique un changement profond. Celui-ci repose à la fois sur une meilleure prise en compte du contexte local d’implantation (services disponibles à proximité, desserte des établissements, offre manquante sur le territoire) et sur l’organisation des espaces au sein des établissements. L’ouverture ne peut être envisagée comme une simple caractéristique fonctionnelle ; elle constitue un principe structurant de production de l’espace institutionnel.
Elle influence non seulement la relation de l’établissement à son environnement immédiat et le traitement de ses interfaces avec l’extérieur, mais également l’organisation des espaces intérieurs et les usages qui s’y déploient entre accès au public et intimité. Une logique d’autant plus importante, que l’analyse des établissements, tels qu’ils sont construits aujourd’hui, souligne déjà des incohérences obligeant par exemple les résidents à passer par les espaces collectifs pour se rendre aux douches communes, ou encore les visiteurs à traverser l’ensemble du couloir desservant les chambres pour se rendre dans un lieu collectif.
L’ouverture des établissements poursuit donc un objectif commun : renforcer les interactions entre l’Ehpad et son environnement de proximité. Il s’agit de faire de l’établissement non plus seulement un lieu d’hébergement et de soins, mais également un lieu inscrit dans une dynamique sociale et d’offre de proximité du territoire.
Dans cette perspective, il est nécessaire de ne pas oublier qu’ouvrir l’Ehpad sur son environnement ne consiste pas seulement à proposer de nouveaux services ou à faire entrer des acteurs extérieurs dans l’établissement. Il s’agit aussi de permettre aux résidents de bénéficier davantage des ressources déjà présentes sur le territoire : activités culturelles et sportives, commerces, services publics, associations ou lieux de sociabilité.
Le projet COMPAC sur lequel s’appuie cet article est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
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Manon Labarchède a reçu des financements de la Fondation Médéric Alzheimer pour sa thèse de doctorat en sociologie “Les espaces de la maladie d’Alzheimer: conditions de vie, hébergement et hospitalité” (Université de Bordeaux, 2021)
– ref. Grand âge : comment les Ehpad repensent leurs liens avec la vie locale – https://theconversation.com/grand-age-comment-les-ehpad-repensent-leurs-liens-avec-la-vie-locale-285955
