Voici comment un camp d’été a transformé l’éducation physique au Québec

Source: The Conversation – in French – By Florent Lefèvre, Stagiaire postdoctoral en histoire du sport, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Au début des années 1950, le Canada français manque cruellement de spécialistes en éducation physique. Dans les écoles, les collèges et les centres de loisirs, l’enseignement repose encore largement sur des enseignants peu formés ou sur des initiatives locales. C’est dans ce contexte que l’Institut d’éducation physique de l’Université d’Ottawa, créé en 1949, inaugure, en juillet 1951, une école d’été sur les rives du Petit lac Poisson-Blanc, dans la vallée de la Gatineau.


Organisée sous la forme d’une session intensive d’un mois, cette formation combine enseignements théoriques, exercices pratiques et évaluations, le tout en plein air. Elle répond directement aux demandes de la Fédération des collèges et séminaires classiques du Québec, soucieuse d’améliorer la formation de son personnel.




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Un camp d’été pour répondre à un besoin de formation

Pour accueillir cette école d’été, l’Université d’Ottawa acquiert en 1950 le Donnacona Lodge, un domaine de huit acres comprenant une vingtaine de bâtiments, pour la somme de 16 000 dollars. Les candidats doivent être âgés d’au moins seize ans, présenter un certificat médical et posséder un diplôme d’immatriculation junior. Les frais d’inscription couvrent l’hébergement, la pension, les cours et le matériel pédagogique.

Dès ses débuts, le camp s’adresse principalement aux enseignants, aux responsables de loisirs, aux prêtres, aux religieux et aux laïcs francophones appelés à promouvoir l’éducation physique dans leurs communautés.

Le succès de l’initiative est rapide. Dès 1954, quarante-trois directeurs de collèges et de séminaires demandent officiellement au gouvernement du Québec de soutenir cette formation. Le ministère de la Jeunesse répond favorablement en accordant des subventions au camp, en offrant des bourses à des étudiants québécois et, dans certains cas, en cosignant les certificats délivrés aux participants.

Cette reconnaissance officielle confirme que le Petit lac Poisson-Blanc est devenu bien plus qu’une simple école d’été : il constitue l’un des premiers centres de formation des éducateurs physiques francophones et annonce la professionnalisation de l’éducation physique au Québec.

Une formation moderne pour les premiers éducateurs physiques

Derrière le camp du Petit lac Poisson-Blanc se trouve une véritable ambition pédagogique. Pour le père Médéric Montpetit, fondateur de l’Institut d’éducation physique de l’Université d’Ottawa, il ne s’agit pas simplement d’apprendre à pratiquer un sport, mais bien de former des éducateurs capables de promouvoir le développement harmonieux de la personne. L’éducation physique est pensée comme une discipline scientifique et éducative, fondée sur la connaissance du corps humain, la pédagogie et l’organisation des loisirs.

Page de journal de 1951 parlant du camp du Petit lac Poisson-Blanc
Page de journal de 1951 parlant du camp du Petit lac Poisson-Blanc.
(Le droit, 1951-06-09, Collections de BAn)

Le corps professoral réunit plusieurs pionniers de l’éducation physique francophone, dont le père Montpetit, Yvan Coutu, Fernand Landry, Roger Dion et Roch Roy. À leurs côtés, des spécialistes invités animent régulièrement des conférences portant sur les loisirs, la santé, les méthodes pédagogiques ou encore l’administration des activités physiques. Tous les enseignements sont dispensés en français, faisant du camp un lieu privilégié de formation pour les éducateurs du Canada français.

Une formation en continuelle évolution

Le programme reflète cette volonté de professionnalisation. La première année comprend des cours de physiologie, de gymnastique, de natation, de secourisme, d’hygiène alimentaire, d’athlétisme et de jeux de groupe. Les années suivantes approfondissent ces apprentissages par l’étude des tests en éducation physique, de l’organisation des loisirs et du perfectionnement technique sur les appareils de gymnastique.

Les étudiants qui terminent les trois années obtiennent un diplôme en hygiène, éducation physique et organisation des loisirs, auquel s’ajoutent des certificats d’instructeur en natation et de premiers secours de la Croix-Rouge canadienne. Les cours sont également reconnus par l’Université d’Ottawa, qui accorde des crédits universitaires permettant d’intégrer directement la deuxième année du baccalauréat.




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Au fil des années, la formation continue d’évoluer. Dès 1953, le camp propose des stages spécialisés en natation, en judo, en éducation physique générale ainsi qu’un programme de remise en forme destiné aux jeunes prêtres. En 1959, une première session est ouverte aux religieuses et aux éducatrices laïques des collèges, orphelinats et institutions spécialisées du Québec. Cette initiative témoigne de l’élargissement progressif du public visé et de la volonté de diffuser les principes de l’éducation physique dans l’ensemble des milieux éducatifs.

Plus qu’un simple camp d’été, le Petit lac Poisson-Blanc devient ainsi un véritable laboratoire pédagogique où se construisent les fondements de la profession d’éducateur physique au Canada français.

Photo en noir et blanc d’un enseignant écrivant à la craie au tableau devant un groupe de jeunes hommes
Le camp d’été le Petit lac Poisson-Blanc en 1954.
(Archives Université d’Ottawa)

Un laboratoire qui prépare la Révolution tranquille

Le camp du Petit lac Poisson-Blanc connaît une croissance rapide tout au long des années 1950. Les inscriptions passent de 44 participants en 1957 à 55 en 1958, avant d’atteindre près de 70 étudiants en 1963. La majorité provient du Québec, mais le camp accueille également des participants de l’Ontario et de la Saskatchewan. Enseignants, directeurs de centres de loisirs, prêtres, religieux et laïcs s’y côtoient, illustrant la diversité des milieux qui s’intéressent désormais à l’éducation physique.

Les retombées dépassent largement les rives du Petit lac Poisson-Blanc. À la fin des années 1950, on estime que plus de 10 000 jeunes Québécois bénéficient indirectement de l’enseignement reçu par les éducateurs formés au camp. En moins de dix ans, près de 200 candidats, pour la plupart originaires du Québec et souvent déjà titulaires d’un diplôme universitaire, suivent cette formation. Plusieurs deviennent professeurs d’éducation physique dans les collèges, les écoles secondaires ou les centres de loisirs, contribuant à diffuser des méthodes d’enseignement modernes dans l’ensemble du Canada français.


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Le père Montpetit résume lui-même la philosophie de cette initiative lorsqu’il affirme que le camp est « un plaidoyer vivant en faveur de l’équilibre humain », où la théorie et la pratique sont réunies afin de former des éducateurs capables d’assurer le développement moral, psychique et physique de la personne. Cette conception humaniste de l’éducation physique annonce les profondes transformations qui accompagneront la Révolution tranquille.




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L’influence du camp ne cesse d’ailleurs de s’élargir. À partir de 1968, plusieurs autres départements de l’Université d’Ottawa – géographie, sciences religieuses, beaux-arts ou encore langues – utilisent à leur tour les installations du Petit lac Poisson-Blanc. Bien avant la création des grands programmes universitaires d’éducation physique au Québec, ce camp d’été s’impose ainsi comme l’un des principaux laboratoires de formation des éducateurs physiques francophones. Il contribue à professionnaliser une discipline encore émergente et à préparer une génération d’enseignants qui jouera un rôle déterminant dans la structuration du mouvement sportif québécois des années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc d’une promotion de jeunes hommes
Le camp d’été du Petit lac Poisson-Blanc en 1962.
(Archives Université d’Ottawa)

En quelques années, le camp d’été du Petit lac Poisson-Blanc s’impose comme bien plus qu’un simple lieu de formation saisonnière. Il contribue à structurer les premiers réseaux d’éducateurs physiques francophones, à diffuser des méthodes d’enseignement modernes et à légitimer l’éducation physique comme une véritable discipline éducative. À bien des égards, cette initiative pionnière prépare les profondes transformations de la Révolution tranquille et annonce l’émergence d’un système québécois de formation en éducation physique qui prendra son essor au cours des années 1960.

La Conversation Canada

Tegwen Gadais est professeur à l’UQAM et directeur de la chaire UNESCO Sport pour le développement, la paix et l’environnement. Il a reçu des financements du ministère de l’éducation du Québec.

Florent Lefèvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Voici comment un camp d’été a transformé l’éducation physique au Québec – https://theconversation.com/voici-comment-un-camp-dete-a-transforme-leducation-physique-au-quebec-289434