Source: The Conversation – in French – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

L’ESSENTIEL
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La plateforme de microtâches Amazon Mechanical Turk a fermé dans une relative discrétion. Elle était utilisée notamment par les chercheurs pour mener des expérimentations en ligne.
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Que dit cette fermeture de l’évolution du modèle économique d’Amazon ? Comment l’interpréter en pleine vague de l’IA ?
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C’est tout un pan du travail humain rendu invisible qui disparaît complètement. Qui se souviendra qu’aux débuts du numérique il fallait des hommes et des femmes pour faire « tourner » les machines ?
« On évalue régulièrement nos programmes, nos outils et nos services, et on apporte des ajustements en fonction de ces évaluations. À la suite d’une telle évaluation, on a pris la décision de fermer Amazon Mechanical Turk à compter du 30 septembre 2026. »
C’est en ces termes laconiques qu’Amazon a annoncé, fin août 2026, la fermeture de Mechanical Turk (MTurk), la plateforme de crowdsourcing (ou production participative) de microtâches qu’elle avait lancée en 2005, l’accès aux nouveaux clients ayant déjà été coupé depuis juillet.
Vingt et un ans après sa création, ce service que Jeff Bezos qualifiait d’« intelligence artificielle artificielle » disparaît ainsi dans une relative discrétion, sans raison officielle détaillée au-delà de cette formule prudente. Derrière elle se cache pourtant un basculement révélateur. Il semble en effet que la plateforme, qui a longtemps fourni la main-d’œuvre humaine invisible derrière l’intelligence artificielle, soit aujourd’hui rendue obsolète par cette même intelligence artificielle.
L’humain caché dans la machine
Le nom choisi par Amazon en 2005 pour sa plateforme de microtravail n’a rien d’anodin. Il rend hommage, avec une ironie assumée, au « Turc mécanique ».
Il s’agit d’un automate joueur d’échecs conçu en 1770 par l’ingénieur autrichien Wolfgang von Kempelen pour la cour de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Présenté comme une machine capable de battre aux échecs de solides adversaires, l’automate a affronté de prestigieux joueurs comme Benjamin Franklin ou Napoléon Bonaparte. En réalité un joueur humain était dissimulé dans son socle, actionnant bras et pièces au moyen d’un système de leviers.
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La supercherie ne fut pleinement révélée qu’après la destruction de la machine dans un incendie, à Philadelphie, en 1854. En reprenant ce nom pour sa plateforme de microtâches, Amazon assumait donc le fait de faire passer pour la performance d’une machine ce qui reste, en coulisses, un travail humain. Cette ironie a été largement commentée depuis par les chercheurs en études du travail numérique.
Une « intelligence artificielle artificielle »
À son lancement, MTurk répondait à un problème très concret. En effet, certaines tâches, triviales pour un humain, restaient hors de portée des machines. Il s’agissait, par exemple, d’identifier un objet sur une photo, de transcrire un audio, de juger du caractère positif ou négatif d’un commentaire déposé sur un site marchand, etc. Jeff Bezos avait résumé le concept d’une formule restée célèbre : une « intelligence artificielle artificielle », c’est-à-dire des humains rémunérés à la tâche pour simuler, en coulisses, les capacités que les algorithmes n’avaient pas encore.
Des centaines de milliers de « Turkers », répartis dans le monde entier, ont bâti autour de la plateforme une économie parallèle faite de micro-paiements et de communautés d’entraide en ligne.
Déjà utilisé pour l’annotation d’images depuis la fin des années 2000, MTurk connaît un regain d’intérêt à partir de 2018, quand Amazon Web Services (AWS, la division cloud d’Amazon) en fait l’une des sources de main-d’œuvre d’Amazon SageMaker Ground Truth, son service d’annotation de données pour l’apprentissage automatique. Les tâches confiées aux Turkers évoluent en conséquence, puis s’étendent avec l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) générative : validation de réponses de chatbots, évaluation de modèles de langage…
Au-delà de son usage commercial, la plateforme a aussi occupé une place singulière dans la recherche académique. Elle est rapidement devenue une source privilégiée de participants pour les expérimentations en ligne : coût réduit, rapidité de collecte, diversité démographique bien supérieure aux échantillons traditionnels d’étudiants recrutés sur les campus. Moult articles publiés dans des revues de premier plan reposent, en tout ou partie, sur des données collectées par le biais de MTurk.
Anatomie d’une chute
Depuis plusieurs années, les chercheurs signalaient une dégradation de la qualité des données : bots, fermes à clics, réponses bâclées de travailleurs multipliant les tâches pour maximiser leur gain horaire et surtout un phénomène nouveau à savoir l’usage de l’IA générative par les participants eux-mêmes pour répondre aux enquêtes.
Une recherche intitulée « Artificial Artificial Artificial Intelligence », titre en clin d’œil à la formule de Bezos, estimait qu’entre un tiers et près de la moitié des travailleurs de MTurk y avaient recours pour des tâches de rédaction, interrogeant directement la validité de nombreuses données dites « humaines » collectées ces dernières années. Des plateformes concurrentes, comme Prolific ou CloudResearch, s’étaient déjà imposées dans une partie de la communauté scientifique en réponse à ces limites, en misant sur une vérification plus stricte de l’identité et de l’attention des participants.
Plusieurs facteurs convergent ainsi pour expliquer la fermeture du Turc mécanique d’Amazon. Le premier tient à cette érosion de la confiance dans les données produites par la plateforme, côté entreprises comme côté chercheurs. Le second est concurrentiel. En effet, des acteurs spécialisés dans l’entraînement et l’évaluation de modèles d’IA ont capté une large part des usages que MTurk dominait, avec des dispositifs plus fiables et mieux adaptés aux besoins actuels de l’IA générative.
Le troisième, plus structurel, tient à la transformation du besoin lui-même. En effet, les grands modèles nécessitent désormais moins d’annotation manuelle brute et davantage de retours experts ou de données synthétiques. Or, il s’agit d’un travail que MTurk, conçu pour la tâche massive et peu qualifiée, n’était pas taillé pour fournir. Faute d’investissements, Amazon a laissé la plateforme se scléroser techniquement pendant que l’écosystème évoluait autour d’elle.
Invisibles et pourtant indispensables
Cette disparition met en lumière une question restée irrésolue : celle du statut des travailleurs qui, pendant deux décennies, ont produit la donnée nécessaire à l’entraînement des systèmes d’IA, sans protection sociale comparable à celle d’un salariat classique. Nombre de ces Turkers dépendaient de la plateforme, parfois depuis sa création.
Cette situation illustre, derrière les conditions générales d’utilisation, l’absence persistante de cadre réglementaire consacré au crowdsourcing à l’échelle internationale, alors même que ce travail constitue l’un des fondements invisibles de l’économie de l’IA.
La boucle se referme ainsi sur l’ironie de départ : comme l’automate de Kempelen dissimulait un joueur humain sous des dehors mécaniques, la plateforme d’Amazon dissimulait, sous des dehors algorithmiques, des millions d’heures de travail humain, un travail qui a fini par nourrir les modèles capables, aujourd’hui, de s’en passer.
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Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Mechanical Turk, la plateforme qui cachait des humains, tire sa révérence – https://theconversation.com/mechanical-turk-la-plateforme-qui-cachait-des-humains-tire-sa-reverence-292008
