Source: The Conversation – France (in French) – By Tatin Laurent, Docteur en écologie, biologiste de la conservation de la nature, chercheur associé IMBE/Université Avignon, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale

L’ESSENTIEL
-
En Europe, les troupeaux d’élevage ont en grande partie remplacé les herbivores sauvages. Ce changement impacte l’ensemble des écosystèmes pâturés.
-
Pour le mesurer, une étude a comparé le devenir des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de chevaux sauvages sur un même territoire en Lozère.
-
Des insectes bousiers interagissaient avec toutes ces déjections différentes, mais pas de la même façon ni avec les mêmes conséquences pour les écosystèmes.
Un changement majeur s’est opéré depuis la sédentarisation de l’humain : les paysages européens autrefois pâturés par des ongulés sauvages (aurochs, bison, cheval, élan, etc.) abritent désormais majoritairement des herbivores domestiques voués à l’alimentation humaine. Le fait de soumettre ces herbivores à un contrôle de la reproduction, de l’alimentation et des aspects sanitaires, a modifié de manière fondamentale le fonctionnement d’écosystèmes jadis pâturés par des herbivores libres d’exprimer tous leurs comportements. Cette modification est notable même lorsqu’on fait pâturer des élevages sur de vastes espaces et selon les règles du pastoralisme.
Mais que se passe-t-il alors lorsque les herbivores sont gérés à nouveau plus librement ? Ou lorsqu’on réintroduit des ongulés sauvages ?
Les steppes du Causse Méjean
En France, un endroit est particulièrement propice pour répondre à ces questions. Il s’agit du Causse Méjean, en Lozère, où depuis trente ans, vit une population de chevaux de Przewalski gérée par l’association Takh.
Également appelés takhi, ces chevaux vivaient à l’état sauvage en Asie centrale depuis au moins cinq mille ans avant d’être exclusivement maintenus en parc zoologique entre 1969 et 1992. Mais depuis 1993, 11 individus ont été introduits à des fins de préservation de l’espèce et de l’écosystème steppique de cette partie du parc national des Cévennes, où leurs descendants vivent aujourd’hui de façon autonome. Non loin d’eux, sur le même plateau calcaire qui culmine à 1 250 mètres, pâturent également des brebis depuis plus de mille ans et des chevaux domestiques y sont aussi élevés de manière extensive depuis une vingtaine d’années pour les courses d’endurance.
Cette situation permet donc de comparer aujourd’hui sur un même territoire, l’impact de ces différents groupes d’herbivores sur la biodiversité du Causse Méjean.
Regarder du côté des bousiers
C’est précisément ce que nous avons voulu faire, en nous intéressant notamment aux bousiers, des insectes coléoptères dits « coprophages » qui se nourrissent des déjections d’herbivores. Certains bousiers pondent leurs œufs à l’intérieur même des déjections, ou juste à côté. D’autres vont déplacer des morceaux de matière fécale et les enterrer plus loin pour que la femelle puisse pondre dedans.
Par leur activité, ces petits animaux jouent ainsi un rôle essentiel dans les écosystèmes pâturés en permettant le recyclage des matières fécales, en enrichissant le sol des nutriments qu’elles contiennent, rendus ainsi plus disponibles pour les plantes.
Originellement associés aux ongulés sauvages, les bousiers ont largement bénéficié, depuis la domestication, des ressources fécales distribuées par les races domestiques dans la plupart des paysages européens.
Des indicateurs biologiques pertinents
Toutefois, ces insectes sont sensibles à la variabilité des pratiques d’élevage. La temporalité et la pression du pâturage, la nature des espèces d’ongulés présentes et leur alimentation, sont autant de facteurs qui peuvent agir sur la diversité et l’abondance locale des bousiers, ces paramètres modulant à leur tour leurs rôles dans l’écosystème.
Par conséquent, ils constituent des indicateurs biologiques pertinents pour évaluer les effets des grands herbivores sur le fonctionnement des écosystèmes et pour mesurer les impacts des modes de gestion de ces animaux.
L’objectif de notre recherche était donc d’estimer les influences des différents modes de pâturage sur la composition des communautés de bousiers mais aussi sur leurs rôles, et en particulier sur la dégradation des déjections.
La composition des déjections
Pour cela, nous avons, dans un premier temps, analysé la composition physique et chimique des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de takhi qui ont révélé des différences pouvant potentiellement influencer leur utilisation par les bousiers.
Les excréments de brebis sont ainsi moins humides et contiennent moins de fibres végétales non digérées, mais ils sont plus riches en azote. C’est en effet une spécificité des ruminants que de pouvoir extraire davantage de nutriments des plantes consommées grâce à leur double digestion.
Les crottins des chevaux domestiques présentent des caractéristiques opposées avec une fraction plus importante de fibres végétales non digérées. Étonnamment, c’est entre ces deux extrêmes que se placent les crottins des takhi. Si la différence entre ruminant (brebis dans notre cas) et monogastrique (chevaux dans notre cas) est bien connue, celle mesurée entre les deux types d’équidés n’était pas vraiment attendue.
La plus grande autonomie laissée aux takhi, qui ne bénéficie ni d’apport de nourriture ni de prophylaxie, pourrait bien expliquer ce résultat original. Le microbiome de ces chevaux est en effet plus diversifié que celui de leurs homologues domestiques, qui eux reçoivent apports de nourriture et soins antiparasitaires.
Or les bousiers sont sensibles à ces paramètres : alors qu’ils extraient principalement la fraction liquide des déjections, rejetant les parties fibreuses, ils vont tirer parti des nutriments, et en particulier de l’azote. De prime abord, on peut donc penser que, pour ces coléoptères, les excréments des chevaux domestiques devraient être de moindre qualité nutritive comparativement aux autres.
Quelles différences dans les espèces de bousiers présentes ?
Que peut-on maintenant constater lorsqu’on regarde les espèces de bousiers présentes ?
Malgré de légères différences, les communautés de bousiers dans les trois régimes de pâturage étudiés sont globalement constituées des mêmes espèces, même si le nombre d’espèces présentes était sensiblement moindre dans les parcours à brebis, dont les déjections semblaient pourtant plus nourrissantes. De plus, les effectifs de certaines espèces de bousiers différaient entre les modalités de pâturage, reflétant des exigences écologiques divergentes.
Comment expliquer tout cela ? En regardant d’abord la répartition des déjections dans l’espace. Les coléoptères coprophages prospectent activement leur environnement à la recherche de ressources dont la distribution est peu prédictible et la disponibilité fugace. Ainsi, la dispersion des déjections peut localement favoriser certaines espèces au détriment d’autres. Les brebis, qui défèquent volontiers après une phase de repos (après la nuit, mais aussi à la mi-journée pour ruminer), concentrent la ressource quand les chevaux, eux, défèquent tout au long de la journée. Ces derniers répartissent donc leurs crottins de manière beaucoup plus uniforme dans l’espace comme dans le temps.
Chez les takhi, qui sont socialement structurés en groupes familiaux (un étalon et de 1 à 10 juments) et en groupes d’étalons célibataires, les déjections sont aussi des « supports de communication » : les étalons déposent leurs crottins sur ceux de leurs juments ou lors de rencontres avec d’autres mâles, produisant ainsi des piles de crottins qui peuvent atteindre un mètre de diamètre. Ce comportement n’est pas observé chez les chevaux domestiques, car étalons et juments sont séparés et ne se rencontrent que lors de saillies organisées.
Ces différences affectent-elles l’utilisation des déjections par les coléoptères coprophages ?
L’impact de la dégradation des déjections
Étonnamment, nous avons observé qu’un plus grand nombre de bousiers présents dans un pâturage donné n’était pas nécessairement corrélé avec une dégradation plus rapide des déjections. Concrètement, alors que l’abondance de ces insectes était plus élevée là où pâturaient les chevaux domestiques, le niveau de dégradation de leurs crottins était pourtant bien plus faible que celui des crottes de brebis (à masses égales).
Il se pourrait bien que les crottes de brebis, plus facilement assimilables que les crottins de chevaux (pour lesquels une partie plus importante d’éléments grossiers reste au sol), soient davantage visitées par des espèces connues pour exporter rapidement les matières fécales. À l’inverse, les espèces de bousiers qui pondent directement à l’intérieur ou à l’aplomb des déjections ont été observées en plus grands effectifs chez les takhi où les piles de crottins sont plus fréquentes que chez les chevaux domestiques. La dégradation de la matière fécale des takhi est donc sensiblement différente de celle des brebis qui est davantage visitée par les espèces de bousiers prélevant des fragments de déjection sous forme de pilules pour les enterrer un peu plus loin, assurant alors un recyclage plus dispersé dans l’espace.
Au regard de ces résultats, nous pouvons tirer comme conclusion que le type d’herbivores au pâturage n’a pas un impact drastique sur la composition du cortège global d’espèces de bousiers : nous constatons une certaine plasticité vis-à-vis des déjections étudiées. En revanche, des différences dans le mode de gestion de ces herbivores et dans la nature des déjections qu’ils produisent peuvent moduler l’abondance des différentes espèces, avec un impact bien visible sur le recyclage de la matière organique.
Dans notre cas, ce n’est donc pas tant le nombre d’espèces que des variations sensibles dans les effectifs de certaines d’entre elles qui ont un impact sur le fonctionnement de l’écosystème. En termes de conservation ou de restauration des espaces naturels, il demeure ainsi important d’anticiper l’impact potentiel de l’arrivée d’ongulés sur des guildes animales et végétales impliquées dans des fonctions écologiques existantes des écosystèmes pâturés.
Plutôt que de promouvoir un seul type de pâturage ou bien seulement l’introduction d’un ongulé sauvage pour tenter de ré-ensauvager une zone et retrouver ainsi des écosystèmes anciens, il conviendrait plutôt d’encourager la cohabitation de différents ongulés et de différents modes de gestion de ces herbivores dans des paysages en parti réensauvagés. Cette diversité permet également le maintien d’une production alimentaire et une activité économique locale.
Les auteurs tiennent à adresser plusieurs remerciements. Les accès aux sites abritant les trois herbivores étudiés ont été possibles et facilités par l’association Takh pour le cheval de Przewalski, Gaëtan Lamorinière pour les chevaux d’endurance de la Fichade (à Vébron en Lozère) et Benjamin Lamorinière pour les brebis de la Fajole (à Vébron en Lozère) ainsi que le Parc national des Cévennes.
![]()
Tatin Laurent est membre de l’UICN et a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Espace sous la forme d’un contrat doctoral pour une étudiante de l’Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l’Université d’Avignon.
Clémentine Mutillod a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Espace sous la forme d’un contrat doctoral de l’Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l’Université d’Avignon.
Elise Buisson a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l’Espace, sous la forme d’un contrat doctoral pour un étudiant, de Ecole Doctorale 536 Sciences et Agrosciences d’Avignon Université.
Thierry Dutoit a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l’Espace, contrat doctoral de Ecole Doctorale Sciences et Agrosciences de l’université d’Avignon.
Pierre Jay-Robert et William Perrin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Comment des crottes de brebis ou du crottin de chevaux sauvages peuvent modifier un paysage – https://theconversation.com/comment-des-crottes-de-brebis-ou-du-crottin-de-chevaux-sauvages-peuvent-modifier-un-paysage-290388
