Source: The Conversation – France in French (3) – By Sacha Kacki, Chargé de recherche CNRS en anthropologie biologique, Université de Bordeaux

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Ce deuxième épisode est consacré à la façon dont les rites funéraires se transforment. Dans les sociétés occidentales actuelles, le traitement des défunts répond à des normes strictes et s’exprime par une mise en œuvre technique hautement standardisée. Si ces pratiques nous semblent immuables, l’archéothanatologie nous apprend qu’elles ont beaucoup varié au fil des siècles. Et demain, que restera-t-il de nos nouvelles pratiques ?
L’ESSENTIEL
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Aujourd’hui, en France, les corps des défunts sont enfermés dans des cercueils, qui sont soit enterrés (inhumation), soit brûlés (crémation).
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Il n’en a pas toujours été ainsi : les pratiques funéraires ne sont pas immuables, elles se transforment au fil des siècles.
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Pour comprendre ces évolutions, une discipline étudie les rites funéraires du passé : l’archéothanatologie.
En France, à l’instar de ce qui est pratiqué dans d’autres pays européens, le corps d’un défunt doit obligatoirement être disposé dans un cercueil, traditionnellement fait de planches de bois. Enfermé dans ce contenant, il peut alors être soit enterré (inhumation), soit brûlé (crémation).
Ces rites sont aujourd’hui si profondément ancrés dans nos traditions qu’on pourrait les croire intemporels. Mais est-ce vraiment le cas ? Les funérailles ont-elles toujours reposé sur les mêmes procédés ?
Pour répondre à ces interrogations, l’éclairage qu’apporte la recherche archéologique est primordial. En permettant d’objectiver certains aspects des pratiques déployées dans les sociétés anciennes, elle documente leur diversité, et remet en question l’apparente immuabilité des rites funéraires.
L’archéothanatologie, une discipline récente
Qu’elles soient mises au jour lors de fouilles archéologiques ou dans le cas plus spécifique du déménagement d’un cimetière, les sépultures présentent un intérêt majeur pour les archéologues.
Si l’attrait de ces derniers fut, un temps, plus tourné vers les objets d’accompagnement que vers les défunts en eux-mêmes, la tendance s’est progressivement inversée depuis un demi-siècle, à la faveur de l’émergence d’une nouvelle discipline : l’archéothanatologie.
Formalisée au tournant des années 1980, cette approche, qui ne prendra son nom actuel qu’au début du XXIᵉ siècle, repose sur l’étude des restes humains archéologiques et des éléments constitutifs de leur environnement.
Sa mise en œuvre passe, avant toute autre chose, par la fouille méticuleuse des sépultures, afin de dégager les ossements et les éventuels vestiges participant de l’architecture funéraire.
Après qu’ils ont été exposés, l’examen de leurs relations réciproques permet aux spécialistes, formés en anatomie humaine et en taphonomie (l’étude des processus de dégradation d’un corps enfoui), de retracer les évènements intervenus durant la dégradation organique du cadavre.
De là, ils peuvent en déduire certaines des caractéristiques originelles du dépôt funéraire, telle la présence d’un espace vide ou au contraire de terre autour du corps durant la décomposition, ou encore l’existence initiale d’une paroi ou d’un fond en matériau périssable aujourd’hui disparu (comme, par exemple, ceux d’un cercueil en bois).
L’étude ultérieure des restes osseux en laboratoire peut en outre révéler des stigmates de pratiques funéraires particulières (par exemple, des traces de découpe évoquant une excarnation – une pratique consistant à enlever la chair et les tissus mous d’un cadavre – ou un embaumement).
Des altérations taphonomiques spécifiques à un environnement de dépôt peuvent aussi être mises en évidence (par exemple, des traces d’activités de certains insectes).
En parallèle, l’analyse des sédiments collectés dans les tombes peut permettre d’y repérer divers vestiges invisibles à l’œil nu, tels que graines, pollens, micro-restes végétaux ou vestiges d’insectes, qui tous peuvent révéler des caractéristiques du dépôt funéraire. À titre d’exemple, l’identification en microscopie de phytolithes, des restes siliceux qui s’accumulent entre les cellules des plantes, pourra révéler la présence d’un matelas en matière végétale sur lequel reposait le corps.
L’ensemble de ces observations, alliées à celles portant sur les vestiges architecturaux conservés (par exemple, dalles de pierre, clous, épingles de linceul ou restes organiques), servent finalement à l’archéothanatologue pour reconstituer les caractéristiques des tombes et certains des traitements appliqués au défunt dans le cadre des funérailles.
Couplées aux éléments de datation (typologie du mobilier, datations par le radiocarbone), elles permettent de dresser un panorama des pratiques funéraires et de leur évolution au fil du temps.
Des pratiques funéraires en mutation
Les plus anciennes sépultures connues, découvertes au Proche-Orient, datent de plus de 100 000 ans. Elles sont le fait de Néandertaliens aussi bien que de représentants de notre espèce, Homo sapiens.
Depuis lors, les humains ont développé des pratiques funéraires aussi variées qu’élaborées, dans le cadre desquelles le corps a pu, selon les cas, être enterré (en pleine terre ou dans un contenant), déposé en surface (en plein air ou dans des grottes ou monuments), brûlé, immergé, ou encore volontairement morcelé avant ou après sa décomposition.
Cohabitant parfois dans une même société, crémation et inhumation se sont succédé l’une l’autre en importance durant la Protohistoire (période de l’histoire précédant l’invention de l’écriture) et l’Antiquité, avant que l’inhumation ne soit adoptée de manière hégémonique au cours du Moyen Âge et de l’époque moderne.
Ces dernières périodes, les plus proches de nous chronologiquement, ont vu l’adoption de nombreux usages dont nos pratiques funéraires actuelles tirent leurs racines. Ainsi, tandis que les sépultures étaient précédemment implantées dans des nécropoles situées en bord de voie ou en plein champ, le regroupement des morts dans des cimetières paroissiaux attenants aux églises s’est rapidement imposé au Moyen Âge. Chaque défunt y était inhumé dans une sépulture individuelle, allongé sur le dos, le plus souvent la tête à l’ouest.
Cependant, en dépit de ces caractéristiques communes, l’étude des sépultures d’alors révèle une forte diversité. Durant les premiers siècles du Moyen Âge (du VIᵉ au Xᵉ siècle), les défunts pouvaient ainsi, selon leur statut et les us régionaux, être inhumés dans de simples fosses comblées de terre ou dans des contenants de types variés : sarcophages en pierre ou en plâtre, coffrages faits de planches, de dalles de pierre ou de tuiles, chambres funéraires en bois, etc. Dans bien des cas, la signalisation des tombes n’était assurée que par de simples croix en bois.
Vers une homogénéisation des pratiques
La seconde partie du Moyen Âge (du XIᵉ au XVᵉ siècle) fut marquée par une rétraction progressive de cette diversité, au profit de l’adoption majoritaire d’inhumations dans des coffrages de bois ou de pierre.
Dans le même temps, la saturation des espaces funéraires conduisit à l’adoption de nouvelles pratiques, notamment l’emploi de caveaux destinés à accueillir des inhumations répétées, ainsi que la constitution d’ossuaires regroupant les os exhumés d’anciennes sépultures. À cette période également, il arriva régulièrement que l’on déroge à la règle de l’inhumation individuelle pour enterrer dans un même fossé plusieurs individus victimes d’une épidémie.
Ce n’est finalement qu’à l’Époque moderne (du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle) que l’emploi de cercueils en bois se généralisa. En parallèle, on vit se répandre, au sein des classes sociales privilégiées, de nouvelles pratiques visant à freiner la décomposition du corps : d’une part, l’embaumement par éviscération (retrait des organes), d’autre part, l’inhumation dans des cercueils de plomb.
Ces derniers usages furent cependant rapidement abandonnés, à la faveur de l’invention de nouvelles techniques de thanatopraxie et d’une normalisation de l’emploi du cercueil de bois dans le courant du XIXᵉ siècle.
Depuis lors, la plus grande évolution (pour ne pas dire révolution) qu’aient connue nos pratiques funéraires est la légalisation de la crémation en 1887. D’abord adoptée par une très faible part de la population, elle est aujourd’hui en passe de devenir majoritaire en France. L’évolution rapide qu’a connue le recours à cette pratique depuis le début du XXIᵉ siècle reflète un changement profond des aspirations d’une partie des citoyens quant au devenir de leurs corps après leur mort, pour partie dictées par des considérations écologiques.
Quelles sont les pratiques en France de nos jours ?
À l’heure actuelle, la loi française impose que le corps soit disposé dans un cercueil, lequel doit être équipé d’un dispositif d’étanchéité de son fond. Les deux seules pratiques funéraires autorisées sont l’inhumation et la crémation.
Dans le premier cas, l’enfouissement doit, à de rares exceptions près, prendre place dans un cimetière. La sépulture, en simple fosse ou en caveau, est généralement signalée par un marqueur de surface, telle une dalle de marbre ou de granit.
Dans le cas de la crémation, le cercueil et le corps qu’il renferme sont consumés dans le four d’un crématorium. Les os calcinés qui subsistent à la fin du processus sont ensuite broyés (crémulation) et mêlés aux cendres issues de la crémation, puis déposés dans une urne funéraire. Ces « cendres » peuvent par la suite être déposées dans un columbarium, être dispersées dans un jardin ou puits du souvenir, ou encore être remises aux proches du défunt pour qu’ils les dispersent « en pleine nature ».
Émergence de nouvelles pratiques funéraires
On le voit, les pratiques funéraires évoluent. Elles s’adaptent aux besoins d’une époque, d’un territoire, d’une société. Il n’est donc pas étonnant de voir aujourd’hui émerger de nouvelles pratiques funéraires. Parmi celles-ci, deux visions se distinguent : la terramation et l’aquamation.
La terramation désigne un ensemble de procédés de réduction des corps reposant sur l’usage de matière végétale (broyat) afin de créer des conditions propices à l’activité des bactéries dites aérobies, c’est-à-dire utilisant l’oxygène. Contrairement aux pratiques d’enterrement classique qui freinent la décomposition, faute d’oxygène, l’objectif est ici de faciliter la décomposition du corps. Dans ces conditions de réduction organique naturelle, les chairs se transforment en produisant de l’humus, auquel peut, dans certains rites, être ajoutée la poudre issue de la pulvérisation des ossements.
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L’aquamation, souvent présentée comme une « crémation par l’eau », consiste quant à elle à « déconstruire » le corps dans une solution alcaline. Ce bain va intégralement dissoudre le cadavre : ne subsistent, à la fin du processus, que de petits fragments d’os ainsi qu’un grand volume de liquide trouble, riche en courts fragments protéiques (peptides), mais sans ADN, lequel a été dégradé par le processus. Ce liquide n’étant plus identifiable au défunt, il est généralement retraité (neutralisation du pH et filtration) puis rejeté dans l’environnement via des bassins de décantation ou le réseau d’évacuation des eaux usées. Les restes osseux sont séchés, pulvérisés et rendus aux proches, comme dans le cas d’une crémation. Le procédé d’aquamation propose ainsi un récit funéraire alternatif centré sur la symbolique de la déconstruction et du cycle de l’eau.
Quelles traces pour le futur ?
Qu’il s’agisse de crémation, d’aquamation ou de terramation, les restes physiques du défunt subissent une transformation rapide (de quelques heures à quelques mois) avant d’être dispersés. Les traces tangibles de l’existence du défunt, de son corps, disparaissent. Ceci constitue une évolution majeure par rapport aux pratiques d’inhumation, qui ont conservé durant des siècles les restes de nos ancêtres et les témoins de leurs pratiques funéraires.
Alors que les traces laissées de notre vivant se multiplient, notamment du fait des données numériques, ces nouvelles pratiques funéraires interrogent ainsi notre rapport à la mort, aux espaces de mémoire et aux supports du deuil.
Remerciements
- Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
- Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
- Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.
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Sacha Kacki a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS et de l’Université de Bordeaux. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article et ne tire profit de cet article.
Damien Charabidzé a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l’Union du Pôle Funéraire Public et de l’Université de Lille. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.
– ref. Nos pratiques funéraires sont-elles gravées dans le marbre ? Ce que l’archéothanatologie nous apprend des funérailles du passé – https://theconversation.com/nos-pratiques-funeraires-sont-elles-gravees-dans-le-marbre-ce-que-larcheothanatologie-nous-apprend-des-funerailles-du-passe-278243
