Franc CFA : un nouvel ouvrage plaide pour une monnaie souveraine au Sénégal

Source: The Conversation – in French – By Babo Amadou Ba, enseigant-chercheur, Université Amadou Mahtar MBOW de Dakar

Alors que le débat sur la souveraineté monétaire fait rage en Afrique de l’Ouest, la question de l’avenir du franc CFA et de la création d’une monnaie nationale revient au cœur des discussions économiques. Dans son nouvel ouvrage, Souveraineté monétaire pour un développement endogène et durable – Du franc CFA au Kopar, le financier Dr Babo Amadou Ba propose la création d’une monnaie nationale pour le Sénégal, le Kopar, présentée comme un projet de monnaie souveraine qui pourrait, selon lui, accompagner la transformation productive et le financement de l’économie sénégalaise.

Dans cet entretien avec The Conversation Africa, il détaille les conditions qu’il estime nécessaires à la mise en place d’une telle réforme et répond aux questions qu’elle soulève en matière de stabilité monétaire, de réserves de change et de coopération régionale.


Que signifie concrètement la souveraineté monétaire pour un pays comme le Sénégal ?

Concrètement, la souveraineté monétaire signifie qu’un État dispose de la capacité réelle de décider de sa monnaie, de son régime de change, de ses taux d’intérêt, de l’orientation du crédit et, plus largement, de la manière dont l’instrument monétaire sert les priorités économiques nationales.

Ce n’est pas seulement avoir des billets portant un nom national. C’est disposer d’un pouvoir de décision monétaire effectif. Dans le cas du Sénégal, mon livre distingue trois notions : l’indépendance, la souveraineté et l’autonomie.

L’indépendance est juridique et politique ; la souveraineté est économique ; l’autonomie est la capacité concrète d’exercer cette décision. Or, dans le système actuel, le Sénégal est un État souverain au sens politique, mais il ne maîtrise pas son taux directeur (taux d’intérêt fixé par une banque centrale pour orienter le coût du crédit et l’activité économique), ni sa parité de change ni l’ensemble des instruments de financement monétaire. Ces choix relèvent d’une architecture régionale fondée sur la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), elle-même contrainte par la défense de la stabilité externe (fixité entre CFA et l’euro) et interne (maintien de l’inflation).

La souveraineté monétaire ne signifie donc pas l’isolement. Elle ne veut pas dire que le Sénégal doit se couper de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ou du système financier international. Elle signifie plutôt que le pays doit pouvoir entrer dans la coopération régionale à partir d’une capacité nationale de décision.

C’est précisément la logique du Kopar (argent en wolof, son origine historique vient directement de l’anglais copper, qui signifie cuivre) : une monnaie nationale souveraine, dans une coopération régionale organisée autour d’une monnaie commune plutôt qu’une monnaie unique.

Enfin, la souveraineté monétaire implique aussi une responsabilité. Un État qui dispose de sa monnaie doit assumer la discipline budgétaire, la stabilité des financière, la maîtrise de l’inflation, la solidité des réserves et la crédibilité de sa banque centrale. La souveraineté n’est donc pas la liberté de créer de la monnaie sans limite. C’est la capacité de décider, mais aussi d’assumer les conséquences de ses décisions.

Pour comprendre l’économie, il faut comprendre la monnaie. Et pour comprendre la monnaie, il faut identifier qui la crée, qui la contrôle, à qui elle est distribuée et au service de quel projet de société.




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Quel est, selon vous, le principal obstacle que le système monétaire actuel impose au développement du Sénégal ?

Le principal obstacle, selon l’analyse développée dans mon livre, est la perte d’autonomie de politique monétaire induite par la combinaison de la parité fixe avec l’euro et de la libre circulation des capitaux. C’est le cœur du triangle des incompatibilités. Il s’agit d’un principe économique qui montre qu’un pays ne peut pas choisir en même temps les trois grands objectifs de politique monétaire : taux de change fixe, libre circulation des capitaux et politique monetaire. Lorsqu’un pays maintient un taux de change fixe et autorise la mobilité des capitaux, dans le cadre de l’Uemoa, il renonce en grande partie à une politique monétaire autonome.

Pour le Sénégal, cela signifie que la politique monétaire ne peut pas être calibrée exclusivement en fonction de nos besoins propres : niveau de chômage, financement des PME, industrialisation, transformation agricole ou besoins d’infrastructures. Car la Bceao doit d’abord préserver la stabilité externe du franc CFA et défendre sa parité. Cette priorité influence les taux, les réserves, la gestion de la liquidité et l’orientation générale du crédit dans la zone.

Le résultat que je mets en avant est un sous-financement chronique de l’économie productive. Le livre rappelle que le ratio crédit au secteur privé sur PIB se situe autour de 23 à 25 % dans l’Uemoa et au Sénégal, soit très en dessous des niveaux observés dans plusieurs économies comparables.

Le problème n’est pas qu’il faudrait distribuer du crédit sans discernement. Il est que la création monétaire et le refinancement ne sont pas suffisamment orientés vers les secteurs qui transforment réellement l’économie : industrie, agriculture productive, PME, innovation, énergie, logement, infrastructures et exportations.

La parité fixe peut aussi devenir un frein lorsqu’elle maintient une monnaie relativement forte par rapport à la structure productive du pays. Une monnaie surévaluée rend en effet les importations moins chères et les exportations plus coûteuses, ce qui peut décourager la substitution aux importations et affaiblir la compétitivité des producteurs locaux.

Mon livre ne prétend pas que tous les problèmes économiques du Sénégal viennent du franc CFA. Nous pouvons citer d’autres facteurs tels que : la gouvernance, la discipline budgetaire, les infrastructures, la fiscalité et le climat des affaires, le modele economique. Mais il soutient que le régime monétaire agit comme une contrainte transversale sur tous ces leviers. La monnaie n’est pas toute l’économie, mais elle en constitue le système circulatoire. Une économie productive avec une monnaie mal organisée reste fragile ; une monnaie souveraine sans production réelle perd rapidement sa valeur.

Le problème du système actuel n’est pas seulement la monnaie que nous utilisons. C’est la politique économique que nous ne pouvons pas pleinement mener à cause de son architecture.

Comment votre proposition de monnaie souveraine pourrait-elle favoriser un développement endogène et durable ?

Le Kopar n’est pas présenté dans le livre comme une solution magique. Avoir sa propre monnaie ne garantit pas automatiquement le développement, mais c’est une condition nécessaire pour disposer de l’ensemble des outils de politique économique. Elle fournit des instruments que le Sénégal pourrait utiliser de manière plus cohérente avec ses priorités économiques.

Le crédit productif : Une Banque Centrale du Sénégal pourrait mettre en place des mécanismes de refinancement ciblés en faveur des secteurs stratégiques : agriculture, transformation agroalimentaire, industrie, énergie, PME/PMI, innovation, logement ou infrastructures. L’objectif serait de réduire le coût du financement de long terme et d’orienter davantage l’épargne vers la production plutôt que vers les seuls placements liquides ou les titres publics de court terme.

Le régime de change : Le livre propose un flottement administré du Kopar, fondé sur le panier des droits de tirage spéciaux (DTS). Créés par le FMI en 1969, les DTS sont un avoir de réserve international dont la valeur repose sur cinq grandes monnaies. Le panier comprend le dollar américain, l’euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling. Cette architecture vise à éviter deux excès : la rigidité d’une parité fixe et l’instabilité d’un flottement intégral. Elle permettrait au taux de change d’absorber certains chocs et de mieux refléter la compétitivité de l’économie sénégalaise.

Les ressources naturelles : Les recettes de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim (Samgomar réserves estimées 630 millions de barils, GTA 1 400 milliards m³ de gaz) sont envisagées comme un moyen de renforcer les réserves de change et d’appuyer la crédibilité externe de la nouvelle monnaie. Mais l’enjeu est aussi de transformer ces ressources en capacités productives : énergie moins chère, infrastructures, capital humain, industrialisation et diversification des exportations. Une monnaie souveraine n’a de sens que si elle sert une stratégie productive.

La coordination entre politique monétaire et politique budgétaire : la Banque centrale du Sénégal proposée dans le livre aurait un mandat plus large que la seule stabilité des prix : stabilité monétaire, soutien à l’emploi et au développement économique. Cela ne signifie pas monétiser sans limite les déficits.

Le livre propose au contraire des règles strictes, des plafonds, des évaluations d’impact et une transparence parlementaire pour tout financement direct d’investissements publics productifs.

Ainsi le Kopar n’a d’intérêt que s’il transforme la souveraineté monétaire en souveraineté productive : plus de crédit utile, plus d’investissement, plus d’industrialisation et plus d’emplois.




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Quelles seraient les conditions pour qu’une telle réforme monétaire soit viable et bénéfique ?

La première condition est la préparation. Une réforme monétaire de cette nature ne peut pas être improvisée. Le livre rejette explicitement la logique d’une rupture brutale. Il propose une transition organisée, avec une préparation discrète, une base juridique complète, une Banque centrale du Sénégal opérationnelle, un calendrier de substitution et une période de double circulation CFA-Kopar.

Cette préparation donne une crédibilité institutionnelle. La Banque centrale du Sénégal doit être indépendante dans l’exercice de ses fonctions, mais aussi redevable démocratiquement.

L’autre condition est la discipline macroéconomique. Le Sénégal devrait éviter trois dérives : création monétaire excessive, financement incontrôlé du déficit et perte de confiance dans la monnaie. La politique budgétaire et la politique monétaire doivent rester coordonnées, mais encadrées par des règles, des plafonds et une transparence publique.

La dernière condition est la communication et la confiance. Une monnaie repose sur la confiance collective. La transition doit donc être expliquée à l’opinion en français et dans les langues nationales, avec un calendrier public, des mécanismes de recours, un double affichage des prix et un suivi statistique transparent.

Sans appropriation populaire, la réforme resterait techniquement fragile. La réforme doit être insérée dans une stratégie économique globale. Si le Sénégal crée une monnaie nationale sans transformer son agriculture, son industrie, son énergie, son système bancaire et ses exportations, il aura changé de monnaie sans changer de modèle économique.

La souveraineté monétaire n’est donc pas une fin en soi : elle doit être l’un des instruments d’une stratégie de transformation productive. Une monnaie souveraine ne se décrète pas ; elle se prépare. Sa réussite dépend des réserves, des institutions, de la discipline, de la confiance et surtout d’une stratégie productive crédible.

La véritable garantie du Kopar sera la combinaison de cinq éléments : une économie productive, une inflation maîtrisée, un budget discipliné, des réserves suffisantes et une Banque centrale crédible.

The Conversation

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