Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédéric Martineau, PhD – Relations Internationales. Spécialisation en Diplomatie des affaires, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)
L’ESSENTIEL
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Contrairement à une idée reçue, l’interdiction d’exploiter les ressources minérales de l’Antarctique n’expirera pas en 2048 : cette date ouvre seulement une possibilité de réexamen du protocole qui interdit cette exploitation.
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En revanche, alors que le sous-sol reste largement inexploré, la pêche et le tourisme se développent rapidement.
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Le principal risque pour le système de protection de l’Antarctique ne réside donc pas dans une hypothétique ruée vers le pétrole en 2048, mais dans l’érosion actuelle des mécanismes de coopération et de conservation.
Le sous-sol, la pêche et le tourisme sont les trois ressources du continent blanc. Le premier est protégé par une interdiction d’exploitation sans terme, dont on annonce à tort l’expiration en 2048. Les deux autres sont déjà exploités, sous des règles beaucoup plus souples, qui fissurent l’édifice juridique construit depuis la signature du traité sur l’Antarctique en 1959.
Tous les deux ou trois ans, la même nouvelle refait surface : la Russie aurait découvert sous la mer de Weddell des réserves de pétrole représentant le double des réserves saoudiennes, et le traité protégeant l’Antarctique expirerait en 2048.
Les deux affirmations sont fausses. Mais elles occupent tout l’espace médiatique, au point de masquer deux autres risques : ceux liés à la surpêche et à la hausse significative du tourisme.
Les ressources minérales : un eldorado sous scellés
Environ 98 % du continent est recouvert de glace, jusqu’à près de cinq kilomètres d’épaisseur, mais une étude publiée dans Nature Climate Change estime que la fonte, dans le scénario d’émissions de gaz à effet de serre (GES) le plus élevé, pourrait libérer de la glace 120 000 km² de terres d’ici à 2300, soit une surface émergée 5,5 fois plus importante qu’aujourd’hui. Cependant, les prétendues richesses de son sous-sol procèdent d’une extrapolation, car avant sa dérive vers le pôle Sud, l’Antarctique était soudé à l’Australie, à l’Inde, à l’Afrique et à l’Amérique du Sud, où des gisements ont été identifiés.
Le rapport de référence de l’Office of Technology Assessment du Congrès américain, publié en 1989, concluait par une phrase que rien n’a démentie : « Aucune occurrence minérale n’a été explorée par forage. » Quant aux hydrocarbures, les chiffres qui circulent varient entre 36 milliards de barils et 500 milliards de barils, mais il ne s’agit que d’estimations théoriques, et non de réserves prouvées par des forages.
L’exploitation a été envisagée. La convention de Wellington, ou Convention sur la réglementation des activités relatives aux ressources minérales de l’Antarctique (ou CRAMRA, son acronyme en anglais) adoptée en 1988, organisait un régime d’autorisation minière ; elle n’entra jamais en vigueur, la France et l’Australie ayant refusé de la ratifier en 1989 au motif que réglementer, c’était autoriser. Un régime d’exploitation, même contraignant, légitimait l’idée d’une activité minière et ouvrait la porte à des pressions futures. Néanmoins, de l’absolue nécessité de mettre en place un cadre réglementaire pour faire face au risque d’une exploitation minière en Antarctique est né le protocole de Madrid, signé en 1991 et en vigueur depuis 1998. Ce texte fait de la zone du traité (toute la région située au sud du 60ᵉ parallèle) une « réserve naturelle, consacrée à la paix et à la science » et pose à son article 7 une interdiction sans durée :
« Toute activité relative aux ressources minérales, autre que la recherche scientifique, est interdite. »
2048 n’est pas une date d’expiration du traité de l’Antarctique, juste la première année où n’importe quelle partie consultative pourra demander une conférence de réexamen du fonctionnement du protocole. Si, à cette date, les conditions de majorité seront assouplies puisque l’unanimité absolue ne sera plus requise, l’article 25 assortit l’interdiction d’une condition suspensive : elle demeure tant qu’un régime minier obligatoire n’est pas lui-même en vigueur. La lever supposerait donc de réussir ce qui a échoué en 1989. La seule brèche identifiée par les juristes est une clause de retrait à deux ans de préavis, au prix diplomatique que l’on devine.
Le contentieux est ailleurs : l’usage du prétexte scientifique pour détecter des ressources en hydrocarbures. Le levé sismique marin est l’outil qui sert, ailleurs, à cartographier un potentiel pétrolier.
Depuis 1998, l’entreprise publique russe Rosgeo mène de telles campagnes dans l’océan Austral ; au moins six ont visé la mer de Weddell depuis 2011. En mai 2024, devant la Chambre des communes britannique, le géopoliticien Klaus Dodds a exposé le risque que ces données « puissent être interprétées comme de la prospection plutôt que comme de la recherche scientifique ». Le Foreign Office a répondu qu’aucun élément ne permettait de conclure à une violation.
L’échéance de 2048 ne concerne que le minerai. La pêche, notamment au krill, et les navires de croisière, eux, n’ont pas attendu.
La pêche : un eldorado déjà ouvert
Avec une biomasse estimée entre 300 millions et 500 millions de tonnes, le krill antarctique nourrit baleines, manchots et phoques et, de plus en plus, les élevages de saumons. Durant la décennie 2013-2023, la Norvège a réalisé 63,6 % des captures et la Chine 17,1 %. La légine australe, poisson à forte valeur ajoutée, complète le tableau ; elle a longtemps fait l’objet d’une pêche intensive et a conduit à renforcer la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) dans l’océan Austral.
Le régime applicable n’a rien d’une interdiction. La Convention sur la conservation de la faune et de la flore marine de l’Antarctique (CCAMLR), en vigueur depuis 1982 dans le cadre du traité sur l’Antarctique, est un texte hybride : c’est un accord de conservation de l’écosystème qui institue une organisation régionale de gestion des pêches, mais son article II assimile la « conservation » à l’« utilisation rationnelle ». Elle réunit 27 membres et décide par consensus, ce qui induit que chacun y dispose de la possibilité de bloquer les décisions.
Le dispositif de précaution reposait sur deux chiffres : une limite préventive de 5,61 millions de tonnes, jamais approchée, et surtout un « seuil de déclenchement » de 620 000 tonnes, réparti par sous-zones depuis 2009 pour éviter que la pêche ne se concentre devant les colonies de prédateurs. Cette répartition est arrivée à échéance en 2021 et n’a pas été prorogée en octobre 2024. Depuis, la pêche se déroule légalement sans aucune contrainte de répartition spatiale, alors que, comme le rappelle Claire Christian, de la Coalition pour l’Antarctique, elle se déploie précisément là où se trouvent « des centaines de milliers de manchots et de baleines ». La raréfaction de leur nourriture dans leurs zones d’alimentation habituelles impacte le succès reproducteur et les effectifs diminuent, car les trajets pour accéder à la ressource augmentent tandis que les baleines qui peinent à reconstituer leurs réserves se retrouvent parfois prises dans les filets de krill.
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La 44ᵉ réunion de la Commission, tenue à Hobart (Australie) du 20 au 31 octobre 2025, n’a rien débloqué. Un texte de remplacement porté par l’Union européenne a échoué faute de consensus ; une proposition norvégienne visant à porter la limite annuelle de 620 000 tonnes à près de 1,2 million de tonnes a été écartée. Quant aux trois projets d’aires marines protégées (péninsule, Antarctique de l’Est, mer de Weddell), ils restent bloqués par la Russie et par la Chine, qui étendent l’une et l’autre leurs opérations dans ces espaces.
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Fait nouveau, et lourd de sens : en 2025 et en 2026, la pêcherie a atteint ses quotas bien plus tôt que prévu. Le plafond théorique est devenu une contrainte réelle, au moment précis où le mécanisme censé le répartir a disparu.
Le tourisme : un eldorado autorégulé
Le tourisme antarctique connaît une forte croissance. En vingt ans, le nombre de visiteurs est passé de 25 000 (2003-2204) à plus de 100 000 durant la saison 2023-2024. Près de 98 % de l’activité se concentre sur la péninsule, où quelques sites (Neko Harbor, Whalers Bay, Danco) reçoivent chacun près de deux cents escales par saison.
Si elle a jusqu’ici essentiellement été le fait de croisiéristes, près de 50 opérateurs et plus de 70 navires proposant la destination Antarctique, l’offre évolue. Plusieurs entreprises se sont positionnées sur le segment des activités aériennes et à l’intérieur des terres qui ne représentaient qu’environ 1 % du marché, mais pour lesquelles la croissance attendue est de 35 %.
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Ici, la régulation repose pour l’essentiel sur l’autodiscipline de l’IAATO, l’association des voyagistes, qui n’a aucun droit de vote mais exerce une influence sur les Réunions consultatives du Traité sur l’Antarctique (RCTA), l’organe exécutif. Elles n’ont produit, pour l’essentiel, que des résolutions peu contraignantes. Un processus consacré à l’élaboration d’un cadre global a bien été lancé en 2023 et doté d’une feuille de route en 2024 ; il reste encore en négociation.
Les touristes peuvent désormais accéder au continent blanc pour une excursion d’une journée ou un trajet d’une semaine. Ski, alpinisme, marathons, visites de colonies de manchots empereurs, mariages ou cohabitation scientifique, l’imagination des opérateurs paraît sans limite pour satisfaire une clientèle avide de nouveaux espaces.
Le tourisme contribue à l’optimisation budgétaire de la logistique des programmes scientifiques nationaux antarctiques. Mais la proximité entre science et commerce pourrait freiner le mécanisme d’inspection prévu par le système du Traité de l’Antarctique, si des parties prenantes soucieuses de réduire leur coût préféraient la logique financière au respect du sanctuaire. Le protocole de Madrid prévoit une évaluation des impacts par chaque État partie, le préalable obligatoire à toute opération en Antarctique. Elle doit être menée par l’organisateur de l’activité sous le contrôle de son autorité nationale. Cependant, les critères retenus ne garantissent pas vraiment la minimisation de l’empreinte environnementale ; ils sont parfois contournés ou mesurés à l’aune de la géoéconomie. C’est le cas par exemple des campements démontés chaque saison et pas inspectés.
Une fréquentation excessive et mal maîtrisée ne peut que participer d’une augmentation des risques et des fragilités que subit la faune, en particulier les manchots empereurs impactés par le recul de la banquise. Certains pays comme la Norvège, en 2025 à la 47ᵉ réunion consultative, ont défendu un gel du développement touristique jusqu’à l’adoption de règles communes en matière de durabilité. D’autres considèrent que les outils de gestion existants sont suffisants.
Trois régimes, une même faiblesse
Cette comparaison révèle la nature inégale des règles qui encadrent ces trois domaines. Une interdiction sans terme pour le minerai ; une autorisation gérée par consensus pour la pêche ; une autorégulation professionnelle adossée à du droit mou pour le tourisme. Plus la ressource est effectivement exploitable aujourd’hui, plus la règle est faible.
L’échéance de 2048 ne concerne que l’interdiction d’exploiter le minerai, encore réaffirmée par les 29 Parties consultatives à Santiago (Chili) en 2016 comme la « priorité la plus élevée ». La pêche et le tourisme n’ont jamais eu besoin d’attendre une conférence de réexamen. Ces deux activités se développent, et leurs garde-fous s’effacent en temps réel : une mesure de conservation non prorogée en 2024, trois projets d’aires marines protégées bloquées depuis près de dix ans, un cadre touristique annoncé en 2023 et toujours en discussion en raison de son amplitude.
Le point commun est le mécanisme, pas la matière. Les trois régimes reposent sur le consensus, et le consensus suppose que personne n’ait intérêt à le rompre. C’est cette condition-là qui s’érode, et elle s’érode bien avant 2048.
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Frédéric Martineau est président de l’Amicale des missions australes et polaire ( AMAEPF).
– ref. Minerais, pêche, tourisme : les trois fronts de l’exploitation en Antarctique en question à l’horizon 2048 ? – https://theconversation.com/minerais-peche-tourisme-les-trois-fronts-de-lexploitation-en-antarctique-en-question-a-lhorizon-2048-292751
