Source: The Conversation – France (in French) – By Carine Mira, Docteure qualifiée en sciences de l’éducation et de la formation, CY Cergy Paris Université
L’ESSENTIEL
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Les jeunes de 18-19 ans ressentent une forte pression à ne pas « se tromper » dans leur orientation post-bac.
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Dans l’imaginaire collectif français, une trajectoire non linéaire est perçue comme un échec.
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Le narratif du « décrochage » peut aussi s’expliquer par la manière dont les pouvoirs publics perçoivent le coût de ces trajectoires.
Réussir son orientation ? « C’est trouver sa voie directement. » Cette phrase, nous l’avons entendue de la part de nombreux jeunes en Terminale ou en première année dans le supérieur, lors de nos recherches. Ils et elles expriment un impératif à faire « le bon choix » et à ne pas « perdre de temps » sous peine de « rater leur vie ». La crainte du décrochage se manifeste tout au long de la scolarité mais est particulièrement forte au moment du choix d’orientation post-bac avec Parcoursup, puis pendant les études supérieures.
Derrière ce terme de « décrochage », plusieurs réalités coexistent : les NEET (« Not in Education, Employment or Training », en français « ni en emploi ni en formation »), celles et ceux qui s’insèrent professionnellement, qui font une pause ou qui se réorientent l’année suivante (parfois même en cours d’année).
Perçu comme un échec par les jeunes, l’arrêt d’une formation pourrait toutefois être considéré comme une étape, plutôt qu’un point final. Pourquoi n’est-ce pas le cas ? Afin de répondre à cette question, nous avons mené des recherches auprès de jeunes adultes de 18 ans et 19 ans au sein d’une université de grande couronne francilienne : une enquête auprès de personnes commençant leurs études en L1 et une autre auprès de décrocheuses et décrocheurs en L1.
L’orientation, un enjeu individuel où se jouent les trajectoires sociales
L’orientation du secondaire vers le supérieur est un moment où l’intérêt individuel rencontre la logique d’affectation, qui détermine les futures positions sociales. Du point de vue individuel, le jeune est en cours de constitution de son identité d’adulte avec toutes les injonctions normatives à « devenir soi et à réussir sa vie », renforcée et rendue concrète par la nécessité de « trouver son orientation ».
« Se connaître » et « connaître le champ des possibles » pour trouver « son orientation », voilà ce qui explique en grande partie la peur d’échouer des néo-étudiantes et néo-étudiants, surtout durant une phase où l’identité est en cours de construction.
La construction du choix d’orientation est un processus identitaire complexe. D’abord, selon l’image projetée de soi dans l’avenir, puis selon les rôles sexués qui peuvent « enfermer » dans des « orientations différenciées ». Il existe une zone d’alternatives acceptables pour envisager l’avenir, qui se situe de manière différenciée selon son niveau scolaire et selon son genre.
Enfin, les représentations sur les métiers comme sur les études sont essentielles pour construire sa trajectoire d’orientation. Selon les informations, connaissances, opinions et croyances, toutes les possibilités ne sont pas ouvertes. Toutes ces questions de représentations sont au fondement des choix d’orientation, qui sont vécus avec une intensité émotionnelle variable en fonction, notamment, de l’accompagnement.
La procédure Parcoursup entérine les choix qui sont faits, fonctionnant comme une « grande épreuve ». La dernière étape du choix d’orientation en fin de terminale se réalise à la rentrée, dans les amphithéâtres, lorsque les représentations fantasmées des études rencontrent la réalité. Le décalage est parfois grand et cette désillusion peut fragiliser la trajectoire des jeunes étudiantes et étudiants.
En parallèle des questions psychologiques, les jeunes vivent une étape d’affectation qui parachève le tri social entamé dès la fin du collège. L’orientation scolaire et professionnelle a ceci de spécifique qu’elle est à la fois un mouvement de construction identitaire et un moment d’attribution d’une place sociale selon le mécanisme du crédentialisme (où le diplôme est la clé d’entrée privilégiée). Cela renforce le poids du choix d’orientation, des inégalités sociales et par conséquent de la pression autour de cette question d’études supérieures ou d’insertion professionnelle.
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Le décrochage est pour certains et certaines la conséquence de facteurs sociaux et de contraintes associées. Par exemple, Laetitia, entrée en L1, a un emploi à mi-temps à côté, nécessitant un passage de chaque année en deux ans ; puis, Seb, vivant à deux heures de l’université, partagea une chambre avec ses frères, donc sans espace à soi pour travailler ; Zara raconte que, quand elle vient à l’université, elle a « l’impression de ne pas y être » à cause de la solitude.
Le choix d’orientation est posé de manière majeure en terminale, mais la construction individuelle n’est pas terminée, des fluctuations dans les projections peuvent donc se produire. Par ailleurs, des effets d’inégalités et de situations sociales non anticipées peuvent avoir des conséquences durant les années d’études.
Reconsidérer la « réussite »
Considérant ces éléments psychologiques et sociaux structurant la vie des jeunes de 18-19 ans, pourquoi continuer à considérer la performance académique comme l’unique réussite ? Que faire des trajectoires parallèles, des questionnements et des changements d’avis ? Que faire des situations de vie évolutives ? Ne pourrait-on pas considérer une première année post-bac comme apprentissage des codes du supérieur pour décider, en connaissance, de la suite à donner à son parcours ?
De surcroît, l’évolution technologique très rapide avec l’émergence de l’IA et les enjeux autour du dérèglement climatique vont nécessairement induire des inflexions dans de nombreux métiers (certains devront devenir « verts » ou, au moins, « verdissants »).
Dans ce contexte, un choix d’orientation fait en 2026 peut conduire vers un besoin de formation complémentaire ou même d’une réorientation ultérieure, simplement du fait de la modification de ce métier, voire de sa disparition.
Le concept de « décrochage » : une vision gestionnaire de l’action publique ?
Ces idées entrent en contradiction avec l’impératif d’économies de l’action publique. Pour l’État, le décrochage en premier cycle (les trois premières années dans le supérieur) coûte environ 534 millions d’euros, sans compter la restauration, l’hébergement et la médecine scolaire. La moitié de ces frais est imputable à la première année d’études : seuls 49 % des L1 passent en L2 et 29,5 % obtiennent leur licence en trois ans. Ces 265 millions d’euros liés à la L1 se décomposent en 160M€ pour le redoublement (50 000 personnes) et 105 millions d’euros pour les sorties sans diplôme (33 000 personnes).
Le rapport 2025 de la Cour des comptes, entièrement consacré aux politiques publiques en faveur des jeunes, encourage les universités à faire mieux pour accompagner le premier cycle :
« La réussite en licence est donc fondamentale aussi bien pour les jeunes que pour l’économie générale du système de formation. »
Certes, les 534 millions d’euros du « décrochage » sont conséquents et dans une période d’austérité financière, la question du coût se pose. Toutefois, la conséquence de ce souci financier induit, nous semble-t-il, une définition de la réussite qui serait de passer en année supérieure. Toutes les déviations, bien que faisant l’objet de dispositifs universitaires tels que les césures, les réorientations en cours ou en fin d’année, ne seraient alors que des déviations par rapport à la norme de passage en L2 et d’obtention de la licence en 3 ans.
Ces déviations induiraient au mieux un coût individuel et sociétal surajouté, au pire, un sentiment d’échec et une perte de confiance en soi des jeunes en études. De plus, appréhender ces trajectoires à l’aune d’un échec ou d’un trop dépensé pour les finances publiques, remettrait toute la responsabilité sur les étudiantes et les étudiants et conduirait à une forte stigmatisation.
Cette « peur d’échouer » augmenterait encore la pression durant la phase Parcoursup, dans une forme de boucle de renforcement.
L’accrochage ou le décrochage dans les études supérieures est un enjeu complexe : psychologique, social, sociologique, pédagogique et institutionnel. Réduire cette question à une « bonne orientation » est sans doute une vision restrictive, conduisant à dramatiser les décisions prises en terminale, en intériorisant l’objectif de performance de réussite, alors qu’elles ne sont qu’une étape dans le processus de construction des individus. Quelques pistes pour aller plus loin : faire évoluer les modalités pédagogiques, dépasser la norme de la linéarité des trajectoires pour envisager la non-linéarité (y compris dans les aides et bourses), mieux accompagner l’arrivée dans le supérieur (quitte à passer plus de temps à accueillir).
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Carine Mira a un poste de post-doctorante financé par un PIA NCU au sein de CY Cergy Paris Université.
– ref. C’est quoi, réussir sa première année post-bac ? – https://theconversation.com/cest-quoi-reussir-sa-premiere-annee-post-bac-288549
