Source: The Conversation – France in French (3) – By Jeanne Devèze, Doctorante en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
L’ESSENTIEL
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En novembre, un questionnaire sur les violences sexuelles sera adressé aux élèves de la maternelle à la terminale.
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Conçu par le ministère de l’éducation comme un outil de repérage, peut-il libérer la parole des victimes ?
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Le problème se situe souvent au niveau de la réception de cette parole, disent les recherches sur le sujet.
Le ministère de l’éducation nationale a annoncé qu’un questionnaire sur les violences sexuelles serait bientôt soumis à des millions d’élèves, de la grande section de maternelle à la terminale. Anonyme ou nominatif selon le choix de l’enfant, il est présenté comme un outil de repérage systématique.
L’intention affichée est claire : permettre à davantage d’enfants victimes de violences sexuelles de parler. Mais recueillir la parole d’un enfant et la faire réellement entendre sont deux opérations bien différentes.
Faire parler ne suffit pas
La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) l’a dit : les enfants parlent, mais les adultes ne les protègent pas toujours.
Le problème n’est donc pas seulement celui du silence des enfants, c’est celui de la réception de leur parole par les institutions et les adultes qui les entourent. Dès lors, un questionnaire peut-il changer cette réception ? Peut-il transformer la manière dont les adultes perçoivent, ou non, les enfants comme des interlocuteurs crédibles ?
Cette question de la crédibilité n’est pas propre à l’enfance. Lorsqu’une femme adulte révèle des violences sexuelles, son témoignage est régulièrement discrédité. Pour les enfants, le doute est encore plus systématique : on les soupçonne de mentir sur tout et tout le temps.
Depuis 2022, je mène une thèse de sociologie sur le parcours de prise en charge des personnes mineures victimes de violences sexuelles et d’inceste. Mes travaux montrent que cette parole est prise dans un double rapport de domination : celui, générationnel, entre adultes et enfants, et celui, institutionnel, entre professionnels et usagers. Ces rapports de domination sont eux-mêmes alimentés par le genre, l’âge, la classe, la race et les représentations liées au handicap.
Le doute comme culture professionnelle
Le doute face à la parole recueillie n’est pas seulement une posture individuelle : c’est aussi une méthode, érigée en culture professionnelle partagée. Mais s’il y a des doutes qui permettent l’action de protection en obligeant à vérifier, à recouper, à sécuriser une décision, il y a aussi des doutes qui immobilisent, qui paralysent l’action protectrice.
Ces derniers s’organisent autour de trois figures disqualifiantes récurrentes. La première est celle de « l’enfant menteur », une figure dont les racines plongent dans l’histoire de la psychiatrie et qui continue d’irriguer les routines professionnelles sous forme de « cas typiques ».
Un exemple fréquent concerne des adolescentes perçues comme pratiquantes d’une religion : lorsqu’elles dénoncent un viol, on les soupçonne de mentir, en supposant qu’elles inventeraient cette accusation pour dissimuler une relation sexuelle hors mariage qu’elles ne pourraient pas assumer.
La deuxième est celle de « l’enfant qui se trompe », assigné à une immaturité cognitive supposée : l’expertise institutionnelle s’octroie alors le droit de corriger le vécu de l’enfant, au nom d’une vérité qui lui échapperait à lui-même. C’est par exemple le cas pour des enfants plutôt jeunes, qui n’ont pas encore eu de relation sexuelle par pénétration vaginale ou anale, les professionnels vont supposer que l’enfant se trompe en raison d’une non-connaissance de son anatomie.
La troisième consiste à ramener le récit de violences à des causes extérieures (conflit de séparation parentale, suggestions induites par le parent protecteur) ce qui a pour effet de suspendre le crédit que l’institution accorde à l’enfant.
Le handicap, qu’il concerne la victime ou l’agresseur, sature ces grilles de lecture et tend à être pathologisé. Du côté de l’agresseur, la violence est requalifiée en simple « absence de limites ». La responsabilité de la prévention se déplace alors vers l’enfant lui-même, qui se retrouve sommé de développer sa propre capacité à se protéger du danger.
Du côté de la victime, c’est l’inverse qui se produit : son récit est systématiquement relu à travers le prisme de sa déficience, qui devient un statut maître, au point d’effacer le récit de la violence lui-même.
Ces figures disqualifiantes opèrent en amont et en aval de la parole recueillie, dans la manière dont cette parole sera ensuite interprétée.
Une parole sans cesse négociée
Pour être « entendue » et déclencher une mesure de protection, la parole d’un enfant doit répondre à une triple exigence de lieu (parler au bon endroit), de temps (parler au bon moment) et de posture. L’enfant doit ainsi évaluer, souvent seul, quels sont le bon moment et le bon endroit pour révéler des violences (un temps seul avec un professionnel, le temps formel d’une audition, un espace individuel en dehors des lieux collectifs, etc.).
L’institution n’écoute pas seulement ce qui est dit, elle observe la manière dont l’enfant se positionne vis-à-vis de son agresseur et de son système familial. Le rejet explicite de l’agresseur apparaît comme une variable pivot de la crédibilité accordée à l’enfant. Comme si un enfant qui continue d’aimer, ou de ne pas rejeter frontalement la personne qui lui fait du mal, devenait de ce fait moins crédible.
Un questionnaire scolaire, quelle que soit sa qualité, ne peut à lui seul recréer les conditions de lieu, de temps et de posture nécessaires à ce que la parole soit reçue dans de bonnes conditions. Il peut amorcer une révélation, mais il ne garantit en rien la suite du parcours institutionnel de cette parole.
Ce constat renvoie à un fait sociologique plus large : les institutions détiennent un monopole de la production légitime de vérité. Ce sont elles qui décident quelles paroles sont crédibles et lesquelles ne le sont pas. Or, les institutions sont familialistes, c’est-dire que la famille constitue un objet à protéger en tant que tel. Elles tendent ainsi à privilégier l’évitement du conflit et le maintien du lien familial, parfois au détriment direct de la mise à l’abri des personnes mineures en danger.
Ce que le questionnaire peut, et ne peut pas, faire
Le questionnaire de l’éducation nationale peut, dans une certaine mesure et sous certaines conditions, permettre la formulation d’une révélation : il répond ainsi partiellement à l’exigence du moment, en instaurant un temps spécifique.
Mais un outil de repérage ne suffit pas à transformer la manière dont la parole des enfants est ensuite reçue. Il ne va modifier ni les figures disqualifiantes qui structurent le doute professionnel, ni le caractère familialiste des institutions, ni la tendance à traiter chaque affaire de façon isolée plutôt que comme le symptôme d’un rapport de domination généralisé entre adultes et enfants.
La philosophe Miranda Fricker a proposé le concept d’injustice testimoniale pour décrire ce phénomène : le fait d’accorder d’emblée moins de crédit à la parole de quelqu’un en raison de son statut social ou de son identité, indépendamment du contenu de ce qu’il dit. Les figures de « l’enfant qui ment » ou « qui se trompe » en sont des manifestations concrètes : elles agissent comme des filtres qui abaissent la crédibilité de l’enfant avant même que sa parole ne soit véritablement examinée.
Ce déficit de crédibilité se loge ainsi dans la réception, pas dans le recueil : un questionnaire ne change rien aux catégories de jugement des professionnels qui décideront ensuite de croire ou non ce qui a été dit. Mais ce risque n’est pas une fatalité, il pointe précisément l’endroit où portent les marges de progrès.
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Jeanne Devèze est membre de la Commission Indépendante sur l’inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (CIIVISE).
– ref. Un questionnaire de l’éducation nationale sur les violences sexuelles : un outil de repérage, mais peut-il vraiment entendre les enfants ? – https://theconversation.com/un-questionnaire-de-leducation-nationale-sur-les-violences-sexuelles-un-outil-de-reperage-mais-peut-il-vraiment-entendre-les-enfants-292280
