Source: The Conversation – in French – By Jean Clinton, Clinical Professor, Psychiatry, McMaster University
Être ou ne pas être un parent bienveillant ? Telle est la question. L’éducation bienveillante suscite aujourd’hui beaucoup de controverses. Qu’est-ce que c’est, et qu’est-ce que ce n’est pas ?
De récentes manchettes canadiennes et internationales ont relaté, sur un ton provocateur, l’histoire d’un tout-petit qui a retardé un vol parce qu’il refusait de s’asseoir à sa place et de boucler sa ceinture de sécurité.
S’agit-il d’un cas de « gentle parenting » qui a mal tourné, ou simplement d’un enfant en proie à une véritable crise de panique ? Qui sait, mais cela a certainement stimulé l’imagination et suscité un débat intense, notamment chez les parents.
À la base, la véritable « éducation bienveillante » est un modèle qui allie une grande chaleur affective à l’établissement de limites claires.
Cette approche s’appuie fermement sur le cadre psychologique du style parental démocratique. Mais qu’est-ce que cela signifie ?
Des décennies de recherches approfondies sur le développement démontrent que les enfants élevés par des parents qui trouvent un équilibre entre la chaleur affective et des limites claires et cohérentes s’épanouissent. Ils obtiennent des résultats nettement supérieurs en matière de développement émotionnel, d’autorégulation ainsi que de développement social et cognitif.
Trouver l’équilibre entre chaleur humaine et limites
Pour bien comprendre ce concept, il faut le replacer dans son contexte historique. L’idée selon laquelle être parent consiste en une tâche active, orientée vers un résultat, est relativement récente. Comme la professeure de psychologie Alison Gopnik l’explore brillamment dans son livre de 2016, The Gardener and the Carpenter, l’éducation des enfants était autrefois considérée simplement comme une activité que l’on exerçait. Elle se déroulait naturellement, avec le soutien massif de la communauté au sens large.
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Cependant, vers les années 1970, l’évolution de la dynamique du marché du travail et les changements sociétaux ont transformé l’éducation des enfants en une activité active et source de forte pression.
C’est alors qu’ont fait leur apparition les guides rédigés par des experts, qui ont fait évoluer la mentalité collective de nombreux parents : plutôt que de se fier à leur instinct en tant qu’adultes réactifs, ceux-ci ont commencé à croire, avec anxiété, que l’éducation des enfants devait être menée d’une manière bien précise.
D’un point de vue biologique et historique, les humains ont évolué dans un écosystème où la responsabilité d’élever un enfant était partagée collectivement, un phénomène connu sous le nom d’« alloparentalité » et d’« allomaternité ». Aujourd’hui, ce soutien communautaire s’est largement effrité, laissant de nombreux parents isolés, privés de sommeil et inquiets vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
L’absence de limites inquiète les enfants
D’après des décennies de recherche occidentale sur le développement, ce dont les enfants ont besoin pour s’épanouir, c’est d’un mélange de grande réactivité et de structure bien définie. Les enfants ont besoin de limites prévisibles.
Lorsqu’on laisse un enfant de quatre ans prendre les rênes – en le laissant décider de l’heure à laquelle il va se coucher, s’il doit boucler sa ceinture de sécurité ou négocier constamment les routines quotidiennes –, cela le perturbe profondément.
Les limites prévisibles doivent être connues et discutées, mais elles ne doivent jamais faire l’objet de négociations lorsqu’il s’agit de sécurité. Parallèlement à ces limites fermes, la validation émotionnelle revêt une importance capitale. Les enfants ont besoin de se sentir entendus dans ce qu’ils vivent. Cela suppose de ne pas balayer leurs peurs d’un « N’aie pas peur » ni de leur faire honte lorsqu’ils expriment leur colère par un « Ne te comporte pas ainsi ».
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La signification de la « corégulation »
Cet équilibre est le fondement de la corégulation. Le système nerveux d’un enfant est fondamentalement immature, et c’est ce système nerveux qui déclenche l’activation cérébrale à l’origine du comportement. Par conséquent, les jeunes enfants ont besoin d’un adulte calme qui leur « transmette littéralement son calme », afin de stabiliser leur système physiologique.
L’un des meilleurs conseils parentaux qui soient est de prendre conscience de son propre état intérieur avant de dire le moindre mot à un enfant en état de dérégulation.
Les preuves empiriques à l’appui de cette approche sont substantielles. Dans les années 1960, la psychologue Diana Baumrind a mené des études fondatrices suivant les résultats à long terme de différents styles parentaux.
Elle a opposé les parents autoritaires – que l’autrice Barbara Coloroso a par la suite illustrés de façon frappante comme la famille rigide du « mur de briques » – aux parents permissifs (dont le style s’apparente à : « Ne mets pas le chat dans le micro-ondes, d’accord, chéri ? ») et à l’éducation carrément négligente.
À maintes reprises, le style qui donne les meilleurs résultats tant pour les parents que pour les enfants est le style parental démocratique : des limites fermes associées à une réactivité chaleureuse et à un profond respect de l’autonomie de l’enfant.
L’accompagnement émotionnel
De même, les excellentes recherches menées il y a 30 ans par le psychologue John Gottman mettent en évidence le pouvoir de l’accompagnement émotionnel. Ses travaux démontrent que lorsque les parents nomment et valident les émotions, aident les enfants à résoudre les problèmes en période de détresse tout en maintenant des limites fermes et équitables, cela réduit considérablement le stress physiologique des enfants et favorise le développement d’une compétence émotionnelle à long terme.
Ces interactions empathiques ne rendent pas les enfants faibles. Au contraire, elles forgent les connexions neuronales essentielles à toutes leurs relations futures et à leur développement cognitif.
Grâce à la corégulation, les enfants intériorisent progressivement une résolution pacifique des conflits. Ils vivent des moments où ils se sentent mal et déstabilisés, remarquent qu’un adulte calme intervient pour laisser l’émotion s’exprimer tout en encadrant le comportement, et apprennent qu’ils peuvent retrouver leur équilibre en toute sécurité.
C’est grâce à cette sensibilité prévisible que se construisent les attachements sécurisants, qui reposent en grande partie sur le cycle sain de rupture relationnelle suivie d’une réparation significative.
L’éducation permissive
Aujourd’hui, certains experts en comportement de l’enfant estiment que ce à quoi nous assistons parfois n’est pas une véritable « éducation bienveillante », mais plutôt une dérive anxieuse vers « l’éducation permissive »
Certains chercheurs établissent un lien entre les problèmes de comportement à l’école ou les difficultés en classe et des approches parentales permissives – par exemple, lorsque les enfants s’attendent à des négociations sans fin parce que la notion fondamentale d’autorité adulte a été abandonnée.
L’idée fausse selon laquelle l’autorité des adultes serait intrinsèquement problématique exige des parents une maîtrise de soi surhumaine. Certains experts en santé publique ont établi un lien entre les attentes irréalistes des parents concernant les stratégies parentales, entre autres facteurs, et les rapports faisant état d’un épuisement parental intense.
Les « parents assez bons »
Nous avons désespérément besoin de revenir aux sages conseils du psychanalyste Donald Winnicott, qui a introduit le concept libérateur « du parent assez bon ».
Le discours culturel sensationnaliste selon lequel l’éducation bienveillante pourrait ruiner ou gâter les enfants est fondamentalement faux ; c’est plutôt l’interprétation erronée et angoissée de ce concept qui cause du tort. Mais, bien sûr, une vérité nuancée ne fait pas un titre aussi accrocheur.
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En fin de compte, un adulte ne peut pas demander à un enfant de se réguler lui-même alors que l’adulte est lui-même complètement dérégulé. Si le système nerveux d’un enfant est en pleine crise, il est important que les parents sachent qu’ils ne peuvent pas le convaincre de s’en sortir par la parole. Les enfants ont besoin de pouvoir s’appuyer sur le système nerveux stable et ancré de leurs parents pour retrouver leur équilibre.
En stabilisant son propre état et en transmettant son calme, un parent offre à l’enfant le plus beau cadeau qu’il puisse lui faire.
Car, en fin de compte, au-delà des manuels d’experts, des guides pratiques et des débats en ligne, chaque enfant mérite ce que la romancière Toni Morrison a si judicieusement décrit : au moins un adulte dont les yeux s’illuminent lorsque l’enfant entre dans la pièce.
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Jean Clinton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La « parentalité bienveillante » est-elle allée trop loin ? – https://theconversation.com/la-parentalite-bienveillante-est-elle-allee-trop-loin-292093
