Dieu contre « le bon diable » : retour sur les récents discours théologico-politiques au Cameroun

Source: The Conversation – in French – By Brice Molo, Maître de Conférences, Institut catholique de Paris (ICP); École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)


L’ESSENTIEL

  • Au Cameroun, la campagne présidentielle de 2025 s’est jouée en partie dans les églises.

  • La défection d’Issa Tchiroma, ancien fidèle du clan présidentiel, a suscité l’espoir des opposants à Paul Biya. Natif du Nord, région défavorisée du Cameroun, Tchiroma a notamment été affublé du sobriquet de « bon diable », après une homélie très remarquée prononcée par l’évêque de Yagoua.

  • Le camp Biya a convoqué Dieu pour accompagner la campagne du président sortant, 92 ans aujourd’hui, dont la réélection a provoqué des contestations réprimées dans le sang.


Après la mort de l’ancien président du Sénat Marcel Niat Njifenji en avril 2026, un jeune internaute camerounais a été condamné à six mois de prison ferme pour outrage au président. Son crime est d’avoir publié sur Facebook une « prière » formulée en ces termes : « Seigneur, tu te rapproches déjà de la cible, encore un effort, stp. » Chacun y aura lu l’espoir qu’après Njifenji, décédé à 91 ans, viendrait bientôt le tour de l’inamovible président Paul Biya, 92 ans, au pouvoir depuis 1982 et encore une fois réélu, à l’issue d’un scrutin contesté par l’opposition, en octobre 2025.

Quinze mois plus tôt, l’évêque de Yagoua, dans la région de l’Extrême-Nord, avait demandé, depuis sa cathédrale… que le diable prenne le pouvoir. Entre les deux événements, la campagne présidentielle s’est disputée en bonne partie en langue théologique.

Le bon diable

Le 1er janvier 2025, lors de son homélie de Nouvel An à la cathédrale de Yagoua, l’évêque de la ville, monseigneur Barthélemy Yaouda Hourgo, surprend son auditoire :

« On ne va pas souffrir plus que ça encore, le pire ne viendra pas, on a déjà souffert. Même le diable, qu’il prenne d’abord le pouvoir au Cameroun et on verra après. Amen. »

Ces mots circulent largement sur les réseaux sociaux, dans ce pays de quelque 30 millions d’habitants, dont près de 60 % de chrétiens et 35 % de musulmans ; de nombreux internautes y voient une sorte d’évangile de la libération d’un Cameroun que Paul Biya dirige sans discontinuer depuis plus de quatre décennies.

La campagne présidentielle en vue du scrutin d’octobre 2025 s’ouvre quelques mois plus tard avec la démission et la déclaration de candidature d’Issa Tchiroma Bakary, ministre de l’emploi et de la formation professionnelle, originaire du nord du pays, alors âgé de 79 ans. Face à lui, Paul Biya, candidat à un huitième mandat, n’a jamais perdu une élection ; sa dernière campagne véritablement disputée remonte à 1992.

Face aux échecs répétés des oppositions camerounaises, certains avaient fini par croire qu’il n’était plus humain de voir Biya vaincu et que seule la providence pourrait le défaire. La candidature de Tchiroma a alors ouvert un dilemme moral. Ancien défenseur invétéré de Biya, laudateur zélé et grand orateur du temps où il était ministre de la communication, Tchiroma affirmait encore quelques mois plus tôt qu’il soutiendrait Biya jusqu’à la fin de sa vie et ne serait jamais son rival.




À lire aussi :
Cameroun : la mise en scène bien ordonnée de la loyauté de la population au président Biya


L’avocat Claude Assira voyait d’ailleurs dans cette candidature une manœuvre destinée à inventer une adversité légitimante pour Biya car, expliquait-il, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». La démission de Tchiroma remplissait donc un vide et générait une attente de figure incarnant la prière de l’évêque. « Issa Tchiroma serait-il le diable de l’évêque de Yagoua ? », s’interrogeait, dans un reportage, un média camerounais. Tchiroma se voyait aussitôt affublé du sobriquet de « bon diable ».

Le bon diable est un transfuge du paradis, ici du pouvoir qu’il avait servi en accusant les opposants d’imbécilité. Dans le même reportage, des Camerounais justifiaient pourtant sa conduite :

« Maintenant on voit Tchiroma comme l’homme de la situation. Et il sort de la maison. (…) Le diable c’est celui qui sort de la maison quand ton mal vient en bas de ton pied. Donc (…) le gouvernement peut vraiment l’appeler le diable et nous-mêmes on peut vraiment l’appeler le diable. Mais il est un diable pour nous, un diable du peuple et non un diable du gouvernement. »

Transfuge, donc, de ce pouvoir que les Camerounais désignent fort opportunément comme « la mangeoire ». Ce qui valait à Tchiroma la sympathie d’une bonne partie de l’électorat n’était pas sa vertu mais sa position assumée d’insider.

Le bon diable, arrêté en avril 1984 à la suite d’un coup d’État manqué, détenu six ans sans jugement, avait le parcours et le charisme nécessaires pour tenir l’épreuve de force. Les partisans de Maurice Kamto, arrivé deuxième en 2018 et écarté du scrutin de 2025, avaient cessé d’attendre de lui une réponse à la mesure de la violence d’État et ont reporté leurs espoirs sur Tchiroma.

Revenons à monseigneur Barthélemy Yaouda Hourgo. Acculé par le pouvoir après son homélie polémique, l’évêque précisait plus tard que sa convocation du diable était une manifestation de ras-le-bol et une dénonciation de la misère de son troupeau du Cameroun septentrional :

« Nos enfants s’arrêtent à Douala et Yaoundé, ils sont des veilleurs de nuit avec la licence en poche. Les motoximan à Douala, Yaoundé et Bafoussam ce sont nos enfants… »

Les jeunes des régions de l’Extrême-Nord et du Nord du Cameroun sont effectivement les plus affectés par les privations sévères et multidimensionnelles (75,1 % pour l’Extrême-Nord et 62,2 % pour le Nord). Ce sont aussi les espaces affichant les taux d’alphabétisation les plus faibles, qui en font un véritable laboratoire de la faillite de l’État et un terreau fertile aux assauts de la secte islamiste Boko Haram.

Dans ce contexte, Tchiroma avait développé un populisme de rupture, prônant la riposte du peuple trahi par un pouvoir « corrompu et clanique » et dont il fallait se débarrasser pour instaurer un processus de transition au bout de cinq ans. Tchiroma n’hésitait pas à mobiliser un discours régionaliste lors de ses meetings dans le nord du Cameroun, tenus en fulfulde pour s’adresser aux masses populaires et aux oubliés d’une zone en guerre contre Boko Haram.

À l’issue du scrutin, les résultats officiels donnent 53,66 % des suffrages à Biya contre 35,19 % à Tchiroma (l’écart le plus faible depuis 1992), devant une pléthore de candidats à moins de 5 %. La période postélectorale débouche vite sur une crise. Tchiroma annonce sa victoire sans attendre le processus final de comptage des voix. Fort d’un décompte parcellaire et des irrégularités relevées, il ouvre ainsi une épreuve de force qui donne lieu à de nombreuses mobilisations dans les grandes villes du Nord, de l’Ouest et autour de Douala : la répression causera 48 morts selon des sources onusiennes.

Tchiroma, d’abord assigné à résidence chez lui à Garoua, s’est enfui fin novembre et s’exprime aujourd’hui par intermittence depuis la Gambie.

De quel côté se tient Dieu ?

Pour répondre au « bon diable », le régime a mobilisé, durant la campagne, une bonne partie du clergé, qui s’est désolidarisée de l’évêque de Yagoua. Quelques jours après la fameuse homélie, Jean Mbarga, l’archevêque de Yaoundé et en quelque sorte supérieur hiérarchique de Mgr Hourgo, a même quitté les assises de la 48e conférence épiscopale de Buea après avoir critiqué les positions de l’évêque et du bas clergé du Nord, qu’il accusait d’« instrumentalisation des homélies ».

Il avait ensuite exprimé sa position lors de la cérémonie de présentation des vœux à Paul Biya le 10 janvier, soulignant que « l’État a toujours offert à l’Église catholique une attention particulière », ce qui avait fait dire à certains journaux qu’il ne dissimulait plus son « alliance choquante avec Paul Biya ».

L’archevêque de Yaoundé ouvrait ainsi une querelle au sein de l’Église : qui est légitime pour dire de quel côté se tient Dieu ? Le 17 mai, une bonne partie du gouvernement était réunie à Yaoundé autour de Jean Mbarga pour une grande messe. Depuis le nord du pays, Cavaye Yegue Djibril, président de l’Assemblée nationale depuis 1992, demandait quant à lui que l’évêque de Yagoua soit dénoncé auprès du Vatican :

« Les catholiques devraient convoquer cet évêque-là, à Rome pour qu’ils nous montrent le diable. […] Personne n’a encore vu le diable. […] Il n’y a que cet évêque qui connait où se trouve le diable ! »

Le jour de sa prestation de serment, le 6 novembre, pendant que des dizaines de jeunes Camerounais sont envoyés en prison ou torturés dans les commissariats de Douala et des villes du Nord, Paul Biya convoque Dieu « tout-puissant pour bénir [son] règne » et promet de respecter l’engagement « de [se] consacrer entièrement à la mission sacrée que Dieu Tout-Puissant et le Peuple camerounais souverain ont bien voulu [lui] confier : celle d’œuvrer, sans relâche, à l’avènement d’un Cameroun uni, stable et prospère. »

Mais la référence à Dieu ne suffisait pas ; il fallait aussi faire venir à Yaoundé son premier représentant terrestre pour arbitrer, finalement, sur la position de Dieu.

Le pape et la prière

Dès février 2026, les Camerounais apprenaient que le pape Léon XIV préparait une visite apostolique au Cameroun du 15 au 18 avril. « Biya a convoqué le patron de l’évêque de Yagoua », « le pape vient exorciser l’évêque du diable », pouvait-on lire sous les publications de l’activiste Boris Bertolt.

Certains y voyaient une visite visant à « polir l’image du chef de l’État, réélu en octobre à l’issue d’un scrutin contesté, émaillé de manifestations réprimées dans le sang ».

Le voyage du souverain pontife n’a pas esquivé les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en guerre depuis la tentative de sécession de 2017. Le 16 avril, Léon XIV s’est rendu à Bamenda, la capitale du Nord-Ouest, pour prêcher la paix. La veille, à Yaoundé, il avait invité les autorités à « oser faire un examen de conscience […] à briser les chaînes de la corruption ». Cette homélie fut considérée par de nombreux internautes camerounais comme un exorcisme contre « ceux qui oppressent le Cameroun », « ceux qui pillent depuis cinquante ans », bref, contre ceux-là mêmes qui avaient invité le pape au Cameroun pour bénir le pays du bon diable. Le pape avait-il alors choisi son camp ?

Quelques jours seulement avant la venue de Léon XIV, l’ancien président du Sénat Marcel Niat Njifenji – nous l’avons évoqué en introduction – mourait à 91 ans. Il venait de quitter le poste qu’il avait occupé depuis 2013. Un mois plus tard, Cavaye Yegue Djibril, qui exigeait peu avant qu’on lui montre le diable, mourait à son tour à 86 ans, moins de deux mois après avoir cédé le perchoir de l’Assemblée nationale où il avait siégé sans interruption depuis 1992. Deux hommes que l’opinion croyait inamovibles mais que le régime venait d’écarter, au moment même où une révision constitutionnelle supprimait la fonction successorale du président du Sénat et créait une vice-présidence.

Sous les publications Facebook annonçant les décès, de nombreux internautes les ont reliés à la puissance de la prière de Yagoua et aux déclarations de Léon XIV ; ces disparitions seraient une sorte d’exaucement d’une prière annonciatrice d’un retour de Dieu au Cameroun.

L’évêque qui annonçait que Biya avait épuisé l’échelle du mal n’a pas été interpellé pour sa prière ; on ne saurait en dire autant pour tout le monde. La victime la plus connue est Patrick Mengue, évoqué en introduction. En jugeant la « prière » de Mengue, le même pouvoir a fini par lui reconnaître la capacité d’abréger un règne.

The Conversation

Brice Molo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dieu contre « le bon diable » : retour sur les récents discours théologico-politiques au Cameroun – https://theconversation.com/dieu-contre-le-bon-diable-retour-sur-les-recents-discours-theologico-politiques-au-cameroun-291721