Source: The Conversation – in French – By Jules Grange Gastinel, Doctorant du CNRS, rattaché à l’Université d’Aix-Marseille, affilié au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM), Aix-Marseille Université (AMU)
Depuis quelques semaines, la guerre civile yéménite connaît une brutale remontée en intensité. Les houthistes, qui contrôlent déjà la capitale Sanaa et l’essentiel du nord-ouest du pays, ont lancé une offensive vers l’ouest et le sud, s’emparant notamment de la ville porturaire de Mokha et de positions stratégiques autour du détroit de Bab el-Mandeb.
L’offensive marque une nouvelle étape dans un conflit qui remonte à la prise de Sanaa par les houthistes en septembre 2014. Le mouvement, issu du nord du Yémen, avait profité de l’effondrement politique consécutif au « printemps arabe » de 2011 pour étendre son contrôle. Après la prise du palais présidentiel et la fuite du président Abd Rabbo Mansour Hadi, une coalition menée par l’Arabie saoudite était intervenue militairement en mars 2015. Malgré des années de guerre et une trêve signée en 2022, les houthistes ont conservé leur bastion du Nord et considérablement développé leurs capacités politiques et militaires. Leur récente percée met en difficulté un camp anti-houthiste profondément fragmenté et ravive la menace sur les routes maritimes de la mer Rouge ainsi que sur les intérêts saoudiens.
Entretien avec Jules Grange Gastinel, spécialiste de la région.
The Conversation : Les offensives lancées par les houthistes début septembre ont-elles véritablement changé la donne au Yémen ?
Jules Grange Gastinel : Oui, mais pas exactement là où on le dit. Dès la mi-juillet, on avait vu les premiers mouvements de troupes et les lignes de front avaient bougé ; la reprise des affrontements s’est intensifiée en août avant les grandes offensives de début septembre.
Leur principal effet n’est pas de donner soudainement aux houthistes – le nom officiel de l’organisation est Ansar Allah – le contrôle de la mer Rouge : ils avaient déjà la capacité d’influencer le trafic maritime. Le changement majeur concerne plutôt le rapport de force à l’intérieur du Yémen. Les avancées houthistes affaiblissent encore le gouvernement internationalement reconnu et leur ouvrent potentiellement la voie vers des villes comme Aden ou, à terme, Marib, où leur offensive de 2020-2021 avait échoué.
Il faut aussi tenir compte du contexte régional. Le retrait des Émirats, survenu fin 2025, a laissé les Saoudiens isolés dans leur soutien au camp anti-houthiste. Fin 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS, appuyé par Abou Dhabi) avait lancé une offensive contre les forces du gouvernement yéménite internationalement reconnu (le Conseil présidentiel de direction, PLC, proche de Riyad) et pris des territoires que ce dernier contrôlait, dans l’Est du pays. La réaction des Saoudiens a alors abouti au départ des Émiriens et à la reprise par le PLC des territoires perdus.
Cette confrontation a révélé la profonde fragmentation des adversaires des houthistes. Pour dire les choses schématiquement, le PLC souhaite reprendre l’ensemble du territoire du Yémen tandis que le CTS aspire à un État indépendant du Yémen du Sud.
La désunion demeure donc un problème central, alors que le CTS continue de bénéficier d’un certain soutien populaire à Aden. Les houthistes ont su mettre à profit cette scission pour réaliser leurs dernières avancées.
Qui contrôle réellement le Yémen aujourd’hui ?
J. G. G. : La carte est trompeuse si l’on se contente de regarder les superficies : certes, les houthistes ne contrôlent qu’environ 30 % du territoire, principalement dans le Nord-Ouest, mais cette zone concentre entre 70 et 80 % de la population, soit quelque 30 millions de personnes ! Dans le reste du pays, le territoire est en théorie sous l’autorité du PLC mais celui-ci rassemble une multitude d’acteurs qui ne disposent ni d’un commandement réellement unifié ni d’une administration pleinement fonctionnelle.
Le président du PLC, Rachad al-Alimi, est basé à Riyad. Son gouvernement fonctionne largement depuis l’extérieur du pays, tandis que les houthistes ont conservé, à Sanaa, une partie des anciennes structures administratives de l’État yéménite.

Agence de presse saoudienne (SPA)
Dans le Sud, Aden joue le rôle de capitale temporaire, mais les administrations et les différents pouvoirs locaux coopèrent difficilement. C’est l’une des grandes faiblesses du camp anti-houthiste : il dispose de territoires, mais pas d’un appareil politique et militaire comparable à celui de ses adversaires.
Justement, quels sont les moyens des houthistes ?
J. G. G. : Les chiffres sont difficiles à établir, mais les forces d’Ansar Allah ont été profondément réorganisées après les échecs de 2020-2021 et pendant la trêve avec les Saoudiens appliquée à partir de 2022. Elles comptent au minimum plus de 100 000 combattants selon les estimations, probablement davantage si l’on inclut les combattants très jeunes et ceux qui ne sont pas officiellement revendiqués.
Quant à leur armement, c’est une erreur commune de croire qu’il est intégralement fourni par l’Iran. En réalité, une grande partie provient des stocks de l’ancien État yéménite dont les houthistes se sont emparés à partir de 2014. Ils ont également coopté des militaires et des forces de sécurité.
L’Iran joue surtout un rôle stratégique, tactique et technique : il offre aux houthistes transfert de savoir-faire, conseils et coopération, notamment pour la fabrication et l’emploi de drones, plutôt qu’approvisionnement massif en arsenal.
Enfin, l’avantage des houthistes par rapport au PLC tient aussi à l’unité de leur commandement. Leur pouvoir est extrêmement centralisé autour du chef du mouvement Abdel Malek al-Houthi, alors que le camp adverse reste composé de commandements et de forces aux intérêts divergents.
Comment les houthistes financent-ils leur pouvoir ?
J. G. G. : Il faut, là encore, se méfier de l’image d’un mouvement qui serait entièrement financé par Téhéran. Le territoire qu’ils contrôlent est économiquement très faible et ne produit pas suffisamment pour assurer seul son fonctionnement. Une partie des ressources provient des transferts de la diaspora yéménite. L’autre grande source est le contrôle et le détournement de l’aide humanitaire – n’oublions pas que le pays est le théâtre de l’une des pires crises humanitaires de la planète, qui fait rage dans les zones houthistes comme dans le reste du pays.
Partout, les services publics restent extrêmement dégradés et les ONG assurent une grande partie des politiques sanitaires et sociales. Les fonctionnaires sont payés de manière irrégulière et avec des revenus très inférieurs à ceux d’avant-guerre.
Quel est leur objectif politique ?
J. G. G. : Leur projet n’est pas celui d’une simple partition entre un Nord houthiste et un Sud indépendant. Je l’ai dit : ils veulent prendre l’ensemble du Yémen.
Mais leur action a également une dimension régionale. Le mouvement conteste historiquement certaines frontières avec l’Arabie saoudite et tient un discours extrêmement hostile à la famille Al-Saoud. Les lieux saints de l’islam occupent une place particulière dans cette rhétorique. Les houthistes entretiennent notamment l’idée que la famille régnante saoudienne ne serait pas légitime à exercer son autorité sur La Mecque et Médine.
Quelle est exactement la relation entre les houthistes et l’Iran ? Dans leur politique extérieure, sont-ils un simple « proxy » de Téhéran qui agit quand les Iraniens lui ordonnent d’agir ?
J. G. G. : Cette présentation est trop simplificatrice. Les houthistes se revendiquent de « l’axe de la résistance » et entretiennent avec l’Iran des relations politiques, sécuritaires et militaires étroites. Il existe des échanges directs et réguliers entre responsables houthistes et iraniens, y compris entre services de renseignement. Mais cela ne signifie pas que les décisions houthistes sont prises à Téhéran.
Je parlerais plutôt d’un partenariat d’intérêts. Les deux acteurs poursuivent des objectifs qui peuvent converger, mais ils ont aussi leurs propres agendas. Les houthistes tiennent particulièrement à leur autonomie et refusent d’être décrits comme de simples supplétifs de l’Iran. C’est précisément ce qui permet de comprendre certaines de leurs initiatives récentes : elles correspondent à leurs intérêts propres, même lorsqu’elles servent parallèlement les intérêts régionaux de Téhéran.
Pourquoi l’Arabie saoudite semble-t-elle aussi vulnérable face aux houthistes ?
J. G. G. : Les houthistes ont appris à jouer avec les lignes rouges et à utiliser les frappes contre le territoire saoudien comme un instrument de négociation. Entre 2018 et 2022, ils avaient déjà ciblé des infrastructures pétrolières et militaires dans le sud du royaume. Cette stratégie avait contribué à pousser Riyad vers la négociation et la trêve de 2022, tout en laissant aux houthistes le temps de réorganiser leurs forces.
La situation actuelle prolonge cette logique. Les frappes récentes montrent leur capacité à atteindre des cibles très éloignées de leur zone de contrôle, tandis que Riyad souffre d’un déficit de renseignement sur le mouvement. Et une intervention militaire massive des Saoudiens et de leurs alliés en territoire houthiste est d’autant plus improbable que la Turquie et le Pakistan, malgré leurs nouveaux engagements sécuritaires avec l’Arabie saoudite, ne semblent pas vouloir s’enliser dans le conflit yéménite.
À lire aussi :
Nouveau partenariat Arabie saoudite-Pakistan : quelles conséquences internationales ?
Pour Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, le problème est aussi politique. Son pays a engagé depuis plusieurs années une stratégie de sortie du conflit, mais il reste confronté à un acteur qu’il ne contrôle pas, dont il connaît mal les ressorts internes et dont l’action met en péril sa fameuse Vision 2030 et, à plus court terme, les capacités saoudiennes d’exportation de ses hydrocarbures.
Comment les houthistes ont-ils réussi à gagner une telle audience internationale ?
J. G. G. : Leur positionnement sur la Palestine a joué un rôle déterminant. En s’attaquant à Israël et en présentant leurs opérations comme une contribution à la défense des Palestiniens, ils ont su monopoliser une partie importante du capital symbolique lié à la « résistance ». Le phénomène est d’autant plus efficace que le conflit yéménite est complexe et mal connu : à l’extérieur du pays, beaucoup de gens connaissent les houthistes essentiellement à travers leur confrontation avec Israël ou l’Arabie saoudite.
C’est une véritable réussite de communication politique. Les houthistes peuvent ainsi apparaître, notamment auprès d’une partie de la gauche internationale, comme des rebelles ou des résistants, alors que leur gouvernance intérieure est beaucoup plus autoritaire et religieusement conservatrice. Il existe donc un contraste très fort entre leur discours international, centré sur la résistance et la solidarité avec la Palestine, et leur politique intérieure.
À quoi ressemble la société dans les territoires contrôlés par les houthistes ?
J. G. G. : Le système est extrêmement répressif, notamment à l’égard des femmes. Les autorités ont développé des structures chargées d’encadrer la famille et les affaires sociales, avec une forte intervention dans la vie privée. Le port du voile est imposé et il existe des structures de contrôle et de renseignement spécifiquement féminines. La représentation des femmes dans les plus hautes sphères politiques est devenue marginale.
La répression touche également les journalistes et les opposants. Ce volet intérieur est important pour comprendre le mouvement : l’appareil houthiste est à la fois très centralisé, très autoritaire et profondément marqué par un projet politico-religieux qui contraste avec l’image de mouvement de résistance qu’il cherche à projeter à l’extérieur.
À lire aussi :
Yémen : comment les Houthis forment une génération de combattants
Au fond, comment résumeriez-vous la situation du Yémen aujourd’hui ?
J. G. G. : Douze ans après leur entrée à Sanaa, les houthistes fonctionnent dans le nord comme un État, même s’ils ne sont pas reconnus comme tel. C’est un État très autoritaire, aux moyens économiques limités, qui dépend d’une forme de perfusion internationale et dont la population vit dans une situation humanitaire extrêmement difficile.
La formule qui me paraît la plus juste est celle de « guerre civile internationalisée ». Tous les acteurs du conflit ont des soutiens étrangers. C’est précisément cette combinaison entre une guerre civile, des acteurs locaux très autonomes et des puissances régionales qui explique la complexité et la dangerosité de la situation actuelle.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
![]()
Jules Grange Gastinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Yémen, péninsule Arabique, mer Rouge : les houthistes à l’assaut de la région – https://theconversation.com/yemen-peninsule-arabique-mer-rouge-les-houthistes-a-lassaut-de-la-region-292538
