Source: The Conversation – in French – By Franck Guarnieri, Directeur du Centre de recherche sur les risques et les crises et chercheur au sein du Collège des Sciences Navales, Mines Paris – PSL

L’ESSENTIEL
-
Les techniciens en investigations subaquatiques interviennent sur des scènes de crime sous-marines.
-
Les engins téléopérés (ROV), dont l’autonomie sous l’eau est cinq à dix fois supérieure à celle d’un plongeur, permettent d’observer durablement la scène et de multiplier les prises de vue.
-
Un exercice d’envergure a été effectué pour tester les capacités du ROV Victor 300 en conditions réelles.
Dans les eaux sombres du lac de Saint-Cassien (Var), la silhouette d’un avion apparaît sur les caméras des enquêteurs par fragments. D’abord une aile, puis le fuselage, enfin des objets dispersés autour de l’appareil. Quelle est sa localisation précise ? Y a-t-il des traces d’incendie ou d’explosion ? Des objets ont-ils été dispersés aux alentours de l’épave par la violence de l’impact ? Faut-il envoyer immédiatement des plongeurs ?
La scène paraît réelle. Elle mobilise les mêmes modes d’action que ceux d’une enquête judiciaire : localiser, observer, préserver et documenter. Pourtant, il ne s’agit ni d’une affaire en cours ni d’un dossier déjà jugé, mais d’un scénario expérimental.
Notre travail s’est appuyé sur l’immersion volontaire, en septembre 2022, d’un ancien avion Cessna 152 destiné à la casse. Réalisée par la Gendarmerie nationale à des fins de formation et d’entraînement de ses plongeurs, cette opération nous a permis, en juillet 2026, d’évaluer l’apport d’un drone sous-marin téléopéré à l’investigation judiciaire subaquatique.
Victor 300, un prototype de drone sous-marin pour l’enquête subaquatique
Il existe deux grandes catégories de drones sous-marins : les véhicules autonomes ou AUV (Autonomous Underwater Vehicles), et les engins téléopérés ou ROV (Remotely Operated Vehicles). Ces derniers, reliés à la surface par un câble ombilical, reçoivent ainsi les commandes de pilotage, tout en transmettant les données recueillies en temps réel.
Le nôtre appartient à la seconde catégorie, il a été baptisé Victor 300, en hommage au Victor 6 000 de l’Ifremer, capable, comme son nom l’indique, d’atteindre une profondeur de 6 000 mètres. Avec ses 15 kilogrammes, notre Victor 300 ne saurait rivaliser avec les quelque cinq tonnes de son illustre homonyme. De la taille d’une valise cabine, il n’est certes pas conçu pour explorer les abysses, mais peut néanmoins descendre jusqu’à 300 mètres de profondeur, ce qui est largement suffisant pour la plupart des enquêtes.
Il embarque une caméra haute définition, un dispositif de vision stéréoscopique destiné à produire des images en trois dimensions, un sonar multifaisceaux, ses batteries ainsi qu’un éclairage adapté aux conditions de visibilité rencontrées.
Victor 300 a été conçu à partir de composants logiciels et technologiques libres, issus de l’écosystème développé par la société américaine Blue Robotics. Pensée à l’origine pour des usages généralistes, il a fait l’objet d’adaptations approfondies, notamment en ce qui concerne la disposition des moteurs. Ce point est déterminant dans un environnement aussi turbide que le fond d’un lac, où les mouvements du ROV peuvent remettre les sédiments en suspension et dégrader fortement la visibilité.
Le télépilotage, une nouvelle compétence de l’enquêteur
En France, la Gendarmerie nationale forme depuis 1962 les techniciens en investigations subaquatiques. Ils apprennent à rechercher et à préserver les indices, à procéder aux constatations, à prélever des indices immergés et à garantir l’intégrité de la chaîne de conservation des preuves.
Installé à Antibes, le Centre national d’instruction nautique de la Gendarmerie nationale (CNING) occupe une place centrale dans leur formation. En collaboration avec l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN), il participe à l’élaboration de méthodes d’enquête adaptées aux spécificités des milieux aquatiques.
Dans ce cadre, le pilotage d’un ROV n’est pas envisagé comme une spécialité distincte, ni comme un service assuré par un tiers, mais comme une compétence supplémentaire de l’enquêteur subaquatique. Celui qui en assure la conduite ne se contente pas de manœuvrer un engin : il analyse une scène, élabore une stratégie de recherche, examine les points d’intérêt et prépare, lorsque cela s’avère nécessaire, l’intervention des plongeurs.
Ce que l’expérimentation de Saint-Cassien a montré
L’expérimentation menée à Saint-Cassien a permis d’aborder une difficulté très concrète : comment explorer une scène immergée sans l’altérer ? Autour de l’avion, Victor 300 devait progresser lentement, maintenir une distance suffisante, éclairer la zone sans saturer l’image et éviter de remettre la vase en suspension. Ses propulseurs pouvaient troubler l’eau, son câble ombilical s’accrocher au relief ou à un élément de l’appareil, et le moindre contact involontaire risquait de déplacer un indice avant qu’il ne soit repéré.
Cette exigence de précaution impose une méthode rigoureuse. Avant tout prélèvement, chaque objet doit être précisément localisé et décrit : à quelle profondeur se trouve-t-il ? Est-il posé, coincé ou partiellement enfoui ? Quelle est son orientation ? Se situe-t-il à proximité d’un autre élément ? Dans le scénario de l’avion, un fragment de structure, un câble, un sac ou un objet métallique ne revêtent pas la même signification selon leur position par rapport au fuselage.
L’emploi du ROV prolonge et améliore les capacités d’exploration. Son autonomie sous l’eau, cinq à dix fois supérieure, selon la profondeur, au temps d’immersion d’un plongeur, permet d’observer durablement la scène, de multiplier les prises de vue et de vérifier les points d’intérêt sans exposer inutilement les personnels. Les plongeurs peuvent ainsi consacrer leur temps d’intervention, nécessairement limité, aux opérations qui exigent leur présence : constatations rapprochées, prélèvements et manipulations délicates. En permettant l’observation avant le toucher, le ROV contribue à préserver les indices, à mieux préparer l’intervention humaine et, en définitive, à gagner un temps précieux pour l’enquête.
Observer, enregistrer, prouver
Vue depuis la surface, une vidéo sous-marine peut donner l’impression que l’invisible devient enfin maîtrisable. Pourtant, dans une enquête judiciaire, voir ne suffit pas. La turbidité altère la perception des distances, les projecteurs provoquent des reflets, les particules masquent les contours et même une caméra performante peut se révéler peu efficace dans une eau chargée.
La photogrammétrie sous-marine permet, à partir de prises de vue réalisées sous plusieurs angles, de reconstituer en trois dimensions une scène ou un objet. Elle peut ainsi restituer la position relative des éléments observés autour d’une épave ou d’un véhicule immergé, sous réserve de maîtriser l’éclairage, la distance et la qualité des images.

Gendarmerie nationale, Fourni par l’auteur
Déjà employée par les plongeurs-enquêteurs, cette technique est embarquée sur Victor 300. Pour autant, à qualité optique équivalente, le plongeur reste toutefois plus performant : sa perception directe de l’environnement, sa mobilité et sa capacité à ajuster immédiatement son cadrage et son éclairage lui permettent d’obtenir des images plus précises. Le télé-pilote demeure, quant à lui, limité par le champ de vision des caméras, la traction du câble et les mouvements des propulseurs, susceptibles de remettre les sédiments en suspension. En l’absence de plongeur humain, notamment lorsque les conditions rendent son engagement impossible ou trop dangereux, les images acquises par le drone sous-marin n’en demeurent pas moins précieuses : correctement contextualisées et documentées, elles fournissent à l’enquête des éléments d’observation et d’analyse essentiels.
Le sonar multifaisceaux permet quant à lui de dépasser certaines limites de l’imagerie vidéo. En utilisant les ondes acoustiques plutôt que la lumière, il se révèle extrêmement efficace dans une eau très turbide, voire en l’absence totale de visibilité. Il permet de repérer des formes, de mesurer des distances, de restituer le relief du fond et de cartographier l’environnement immédiat de l’épave. Sans remplacer l’image optique, il la complète en révélant des structures ou des anomalies invisibles à la caméra et en guidant le télé-pilote ROV vers les zones qui nécessitent une observation plus approfondie.
Un outil au service de la méthode
L’expérimentation de Saint-Cassien l’a rappelé : la technologie n’est utile que si elle respecte la scène. Sous l’eau, tout est plus lent, plus fragile, plus incertain. Le ROV ne décide pas ce qui constitue une preuve. Il donne à l’enquêteur un regard supplémentaire, un temps d’observation et une capacité de documentation renforcée.
C’est à cette condition que les drones sous-marins pourront réellement faire progresser l’investigation sous l’eau : non comme des machines autonomes, mais comme des outils au service d’une expertise humaine, d’une méthode d’enquête et d’une chaîne de preuve.
Cet article a été rédigé en collaboration avec le capitaine Julien Fabrini et l’adjudant Pierre Vadam du CNING. Il s’inscrit dans le cadre du projet de recherche « DIVER, Conception et développement d’un ROV (Remotely Operated Vehicle) pour assister les enquêteurs judiciaires subaquatiques lors des plongées profondes », soutenu par l’Agence de l’innovation de défense (AID). Les auteurs tiennent à remercier le lieutenant colonel Philippe Baron, commandant du CNING, le colonel Alexis Bourges, commandant du Centre de recherche de la Gendarmerie nationale (CRGN), ainsi que le colonel David Bièvre, ancien directeur-adjoint du CRGN et directeur du programme de recherche interdisciplinaire PRISMES, pour leur relecture attentive.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Crimes sous l’eau : les robots, une nouvelle compétence pour les enquêteurs subaquatiques – https://theconversation.com/crimes-sous-leau-les-robots-une-nouvelle-competence-pour-les-enqueteurs-subaquatiques-286604
