L’interdiction de quitter le territoire : le nouvel outil de la Chine dans la compétition internationale ?

Source: The Conversation – in French – By Yohan Briant, Chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Paris (ICP), directeur général de l’Institut d’études de géopolitique appliquée (Iega), Institut catholique de Paris (ICP)


L’ESSENTIEL

  • La République populaire renforce son contrôle des sorties du territoire, aussi bien pour ses citoyens que pour certains étrangers, notamment issus de la diaspora chinoise.

  • Ces restrictions visent à limiter les risques de fuite de compétences dans les secteurs stratégiques.

  • Pékin cherche ainsi à préserver ses capacités de contrôle dans une économie mondialisée, où la circulation des personnes et des savoirs constitue à la fois une source de puissance et une vulnérabilité.


Le 31 juillet 2026, le Conseil d’État de la République populaire de Chine a introduit de nouvelles dispositions légales définissant les circonstances dans lesquels des citoyens du pays, mais aussi des étrangers, peuvent se voir interdire d’entrer sur le territoire national ou de le quitter. Le texte entrera en vigueur le 15 septembre prochain.

Ce type de mesure peut sembler anachronique tant la Chine de Xi Jinping tire profit de son intégration à l’espace mondialisé ; mais si le régime n’a aucun intérêt à amorcer un repli économique, le contrôle des flux aux frontières représente également un intérêt de premier ordre. Dans un contexte de compétition internationale marqué par la course aux technologies critiques, la possibilité d’interdire à certaines personnes — spécialistes détenteurs de connaissances de pointe, représentants de la diaspora, éventuellement étrangers susceptibles d’être libérés en échange de certaines contreparties… — de quitter le territoire national constitue un puissant levier d’action pour Pékin.

Un levier de pression diplomatique

Les nouvelles dispositions prévoient un renforcement du contrôle de la RPC sur les déplacements aux frontières des populations chinoise et étrangères à travers la dissuasion, la vérification et l’interdiction formelle — trois niveaux de contrainte dont les fondements légaux sont largement soumis à l’interprétation des autorités, lesquelles vont donc disposer, en la matière, d’une marge de manœuvre étendue.

L’article 2 des nouvelles régulations prévoit que les services de l’immigration peuvent désormais signifier aux citoyens chinois en partance pour des destinations considérées comme « à risques » d’être vigilants, voire de les dissuader de quitter le pays. En l’absence de critères transparents, la qualification devient vite politique. Le site du ministère chinois des affaires étrangères comporte deux niveaux d’alertes aux voyageurs : « vigilance normale » (注意安全) et « prudence, voyage déconseillé pour le moment » (谨慎、暂勿前往).

Cette dernière catégorie inclut des pays comme l’Afghanistan, l’Iran et, plus surprenant, les Palaos. La notice concernant le petit archipel micronésien fait état d’une « dégradation de l’environnement sécuritaire et d’un environnement aquatique complexe ». Il est cependant difficile de ne pas voir de lien avec les tensions diplomatiques qui opposent la Chine et les Palaos, lesquelles appellent les États insulaires du Pacifique à former un « front uni » contre Pékin.

Les Palaos sont également l’un des douze derniers États à reconnaître Taïwan. L’économie de l’archipel dépend largement du tourisme, un secteur d’activité où s’exprime la rivalité entre Pékin et Taipei.

Le rôle des individus dans la rivalité technologique sino-américaine

Limiter les déplacements des individus peut s’avérer plus simple, et plus efficace, que de bloquer les savoirs ou les technologies. La Chine a clairement exprimé son objectif de devenir la première puissance technologique au monde. Au-delà des secteurs stratégiques tels que l’IA ou les technologies de défense, l’assise chinoise dans le domaine des véhicules électriques, des télécommunications et des énergies renouvelables, lui permet de s’imposer comme partenaire indispensable, tant auprès des États du Sud dit « global » que des Européens.

Cette montée en gamme technologique, déjà bien visible, expose la Chine à de nouvelles vulnérabilités. Face au risque de fuite des cerveaux, le régime cherche à limiter les voyages vers les pays rivaux, jusqu’à interdire à certains profils de quitter le territoire.

Les tensions apparues autour de Manus, l’agent IA développé par l’entreprise Butterfly Effect, sont représentatives des angoisses de Pékin. Fondée en 2022 en Chine, Butterfly Effect s’était relocalisée à Singapour afin d’avoir plus facilement accès aux marchés internationaux. Cette approche a été vivement critiquée en Chine, où le caractère stratégique de l’IA a pleinement été intégré. En décembre 2025, Manus est en passe d’être racheté par Meta pour plus de deux milliards de dollars. Le ministère chinois du commerce se saisit de l’affaire et une interdiction de quitter le territoire est prononcée à l’encontre de deux des fondateurs de l’entreprise, alors présents en Chine. La transaction est bloquée le 27 avril 2026, mais l’interdiction ne sera levée qu’à partir du mois d’août.

Manus n’a pas de valeur stratégique intrinsèque, mais c’est un succès commercial et une vitrine pour l’entrepreneuriat chinois. La trajectoire de Manus aurait pu apparaître comme le modèle à suivre pour toute une génération d’entrepreneurs chinois, jusqu’à poser de réelles difficultés en matière de transferts de technologie.

Dans un article publié sur Wechat, l’économiste Cui Fan, proche du ministère du commerce, fait le lien entre cette affaire et les difficultés structurelles de l’économie chinoise. Confrontées à une demande intérieure trop faible par rapport à l’offre, les entreprises chinoises doivent se tourner vers les marchés internationaux. Face à l’importance stratégique des enjeux technologiques dans la compétition internationale, indissociable de la compétition économique dans le secteur de la haute technologie, la Chine cherche néanmoins à garder une forme de contrôle sur ses compagnies.

Dans un tel contexte, la longue interdiction de quitter le territoire s’apparente à un avertissement adressé aux acteurs chinois du secteur. Le procédé est similaire à l’affaire de la disparition pendant trois mois, d’octobre 2020 à janvier 2021, du milliardaire Jack Ma, fondateur d’AliBaba, à cela près que, dans le cas de Manus, la contrainte exercée repose sur un risque sécuritaire potentiel pour le pays — un détail significatif qui marque la différence entre l’avertissement et la mise au pas, mais qui illustre surtout les ambivalences du régime vis-à-vis d’un secteur stratégique qu’il ne maîtrise pas autant qu’il le souhaite.

Récits stratégiques et compétition internationale

Dans la rivalité systémique qui oppose Pékin à Washington, la Chine cherche à apparaître comme une alternative crédible à un Occident présenté comme décadent. L’idée selon laquelle « l’Orient s’élève et l’Occident décline » (东升西降) est désormais largement diffusée par le monde académique et les médias chinois. Outre un recul en matière d’économie et d’innovation, l’une des causes de ce déclin occidental serait l’instabilité politique, largement causée par la multiplication des crises culturelles, sociétales et identitaires. La RPC, dès lors, souhaite particulièrement affirmer son unité, d’où sa politique vis-à-vis de Taïwan et la répression qu’elle met en œuvre au Tibet, à Hongkong ou encore au Xinjiang. Toute interprétation divergente de ce qu’est la nation chinoise et, par extension, du rôle, inscrit dans la Constitution, que doit jouer le PCC vis-à-vis de cette nation, apparaît comme une menace.

Le PCC défend l’idée d’une nation chinoise incarnée par l’idée de sinité, qui recoupe à la fois des critères ethniques, l’adhésion à un récit historique, à un ensemble de valeurs et de représentations partagées, au-delà de critères administratifs tels que la citoyenneté. D’après le régime, la diversité inhérente à la diaspora chinoise pourrait être exploitée consciemment par des rivaux, ou indirectement servir à illustrer les limites effectives du contrôle que le PCC peut exercer. D’où des pressions exercées à l’encontre de la diaspora chinoise, y compris à travers l’interdiction de quitter le territoire. Ainsi, en 2025, Mao Chenyue, une banquière d’origine chinoise naturalisée aux États-Unis, a été empêchée de quitter le territoire chinois pendant plusieurs mois, prétendument en raison de son implication dans une affaire criminelle dont les détails demeurent inconnus. L’autorisation de quitter le territoire est intervenue en marge de la finalisation d’un accord sino-américain au sujet de TikTok.

La place de la Chine parmi les flux mondiaux est incontestablement son principal levier de puissance ; en même temps, elle contribue directement à affaiblir le contrôle que le PCC exerce sur la société.

Les mesures de contrôle telles que l’interdiction de quitter le territoire doivent donc être perçues dans ce contexte.

The Conversation

Yohan Briant est directeur général de l’Institut d’études de géopolitique appliquée (Iega)

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