Choisir de voter de façon sincère ou stratégique ?

Source: The Conversation – in French – By André Blais, Full Professor, Department of Political Science, Université de Montréal

À chaque campagne, le vote stratégique réapparaît comme une promesse de dernier recours : celle de voter pour empêcher. Dans le contexte québécois actuel, j’examine ce que ce réflexe électoral peut réellement changer, ainsi que les limites d’un calcul qui suppose de prévoir correctement le comportement des autres électeurs.


Le terme « vote stratégique », d’emblée, est utilisé à toutes sortes de sauces. Il importe à cet égard de clarifier ce qu’on veut dire. En science politique, on parle de vote stratégique lorsqu’un électeur choisit un candidat ou un parti autre que son premier choix parce qu’il anticipe le résultat probable de l’élection.

De façon concrète, dans notre mode de scrutin, je vote de façon stratégique si je préfère le parti A, mais je décide de voter pour le parti B (qui est mon second choix) parce que j’estime que le parti B a des chances de gagner dans ma circonscription alors que le parti A (mon premier choix) n’a aucune chance et que je veux empêcher le parti C de gagner. Le vote stratégique est opposé au vote sincère, qui consiste tout simplement à voter pour le candidat ou le parti préféré.



Le vote stratégique : d’abord des préférences, puis un calcul

Pour voter de façon stratégique, il faut nécessairement avoir des préférences. Si je déteste tous les partis, je ne peux être stratégique. L’électeur stratégique commence par établir ses préférences. Ensuite il fait son calcul stratégique.

Ce calcul consiste à se demander si le candidat préféré a des chances de gagner. Si la réponse est « oui », il vote de façon sincère pour son candidat préféré. Si la réponse est « non » et qu’il vote pour son second choix qu’il considère comme plus viable, alors son vote est stratégique.

Combien d’électeurs votent de façon stratégique ? Pour répondre à cette question, les chercheurs mesurent dans des enquêtes par sondage les préférences des répondants, ainsi que leurs perceptions des chances de gagner des différents partis dans leur circonscription. Ils estiment généralement qu’environ 5 % des électeurs votent de façon stratégique.




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Cette estimation peut paraître faible. Mais il faut comprendre que pour plusieurs électeurs, la question du vote stratégique ne se pose pas. Certaines circonscriptions sont acquises à un parti ou à l’autre : il n’y a alors aucune raison de voter de façon stratégique dans ce type de circonscription. Dans plusieurs autres circonscriptions, il y a une course entre deux partis. L’option du vote stratégique ne se pose pas pour les nombreux supporters de ces deux partis qui n’ont aucune raison de déserter leur parti préféré, qui est viable.

De plus, un certain nombre d’électeurs ont une préférence forte pour un parti et n’ont pas vraiment de second choix. Finalement, nous avons tous tendance à surestimer les chances de gagner du parti que nous préférons (c’est ce qu’on appelle le « wishful thinking »), ce qui fait en sorte que plusieurs des supporters des petits partis pensent à tort que « leur » parti a des chances de gagner. Donc pas besoin de penser stratégique puisqu’on croit (à tort) que le parti préféré est dans la course.

La portée du vote stratégique

Si le vote stratégique existe bel et bien, il est ainsi généralement plus rare qu’on ne le croit. Sa portée est donc limitée dans la plupart des cas.

Il reste que dans notre mode de scrutin, le vote stratégique avantage systématiquement les grands partis aux dépens des petits. Pour les petits partis, c’est donc un obstacle supplémentaire. Et cet obstacle peut s’avérer décisif dans certaines circonscriptions et dans certaines élections spécifiques. On peut penser, par exemple, que la chute du vote NPD à l’élection fédérale de 2025 fut en partie due à la désertion stratégique d’électeurs qui voulaient bloquer le Parti conservateur.


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Dans l’actuelle campagne électorale, la question se pose de savoir si les fédéralistes voteront de façon stratégique pour bloquer le Parti québécois. Si je me fie aux recherches antérieures, j’ose prédire qu’un certain nombre de fédéralistes voteront en effet de façon stratégique, mais que ce ne sera pas la majorité.




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Je prédis donc un peu de votes stratégiques chez les électeurs fédéralistes, peut-être un peu plus que d’habitude puisque l’enjeu de l’indépendance est plus saillant avec la promesse du PQ de tenir un référendum en 2029 ou 2030, ce qui pourrait faire la différence dans quelques circonscriptions.



Faut-il souhaiter la fin du vote stratégique ?

Tout ce qui précède a trait au vote stratégique dans notre mode de scrutin, soit le mode de scrutin pluralitaire où est élu dans chaque circonscription le candidat qui a le plus de votes. Se pose alors la question de savoir si une réforme du mode de scrutin pour la proportionnelle, où les différents partis obtiennent un pourcentage de sièges proportionnel à leur pourcentage de votes, comme c’est le cas dans les pays scandinaves, en Belgique et dans les Pays-Bas, pourrait mettre fin au vote stratégique.

La réponse est : non.

Les recherches indiquent que le vote stratégique est aussi répandu dans les élections avec un scrutin proportionnel. Le vote stratégique prend des formes différentes, mais il y a autant d’électeurs qui votent pour un parti autre que leur préféré dans les systèmes proportionnels. Il y a de bonnes raisons de souhaiter une réforme du mode de scrutin, mais la fin du vote stratégique n’en est pas une bonne.

Le vote stratégique peut être opposé au vote sincère pour son candidat préféré, et, pour cette raison, on peut être porté à le considérer comme « mauvais ». Mais il faut reconnaître que les considérations stratégiques font partie de la vie. Chacun d’entre nous a ses convictions, ses préférences, qui inspirent les choix que nous faisons dans notre vie professionnelle ainsi que dans nos loisirs. Mais nous sommes tous aussi un peu stratégiques, dans le sens où nos décisions sont partiellement affectées par les décisions des autres. Vivre en collectivité, cela nécessite de tenir compte du choix des autres.

Un petit conseil finalement aux personnes qui ont l’intention de voter de façon stratégique. Rappelez-vous que votre vote individuel ne changera pas le résultat de l’élection. Le résultat ne pourrait éventuellement être différent que si un grand nombre d’électeurs font le même calcul que vous. Et surtout, la première étape d’un vote stratégique consiste à clarifier ses préférences. C’est seulement une fois que l’ordre de préférences (entre les partis/candidats) a été établi qu’on peut se demander si on a de bonnes raisons stratégiques de ne pas voter de façon sincère.

La Conversation Canada

André Blais fait partie d’une équipe de recherche financée par le CRSH et qui mène une étude par sondage sur l’élection provinciale de 2026.

ref. Choisir de voter de façon sincère ou stratégique ? – https://theconversation.com/choisir-de-voter-de-facon-sincere-ou-strategique-291096