Source: The Conversation – in French – By Mathilde Aubry, Enseignant-chercheur en économie, EM Normandie
L’ESSENTIEL
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Les satellites sous-tendent toujours davantage d’activités humaines. Pour certains secteurs, comme la défense, notre dépendance à des services spatiaux constitue une vulnérabilité.
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Pour mieux la contrôler, certains appellent à une souveraineté technologique, souvent assimilée à une autonomie totale de chaque pays vis-à-vis des autres.
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Étant donné les coûts et les compétences associés au domaine spatial, la souveraineté devrait être pensée comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.
« Nous nous devons d’être souverains sur l’ensemble du continuum aérospatial, c’est-à-dire depuis les couches basses de l’atmosphère jusqu’à l’espace, en passant par la très haute altitude. »
– Emmanuel Macron, président de la République française, lors de l’inauguration officielle du Commandement de l’espace à Toulouse et de la présentation de la Stratégie nationale spatiale, le 12 novembre 2025.
Navigation, météorologie, observation de la Terre ou communications sécurisées : l’Europe dépend de services spatiaux devenus essentiels. Mais la fourniture de ces services repose sur des compétences, des infrastructures et des financements répartis entre plusieurs pays, européens et non européens.
Cette interdépendance révèle un paradoxe : dans le domaine spatial, la souveraineté technologique ne consiste pas à supprimer toute dépendance, mais à identifier les plus critiques et à préserver sa capacité d’action.
Le spatial, infrastructure critique de nos sociétés
Le domaine spatial regroupe les infrastructures (lanceurs, satellites, stations au sol et systèmes de contrôle) et les briques technologiques (composants électroniques, équipements embarqués et logiciels) qui permettent d’accéder à l’espace et d’y conduire des opérations. Ces systèmes fournissent des données et des services essentiels au positionnement, à la navigation et à la synchronisation, à l’observation de la Terre, à la météorologie et aux télécommunications.
Ces services sont souvent invisibles. Par exemple, les horloges atomiques de Galileo fournissent ainsi une référence temporelle qui synchronise les réseaux de télécommunications et d’énergie et permet aux banques et aux places boursières d’horodater leurs opérations. En situation de crise, le service européen de gestion des urgences provoquées par des événements naturels extrêmes mobilise les données produites par les satellites Sentinel pour cartographier les zones touchées par les incendies, les inondations ou les séismes afin d’appuyer les autorités de protection civile.
À mesure que ces services spatiaux deviennent indispensables au fonctionnement de nos économies, leur interruption est susceptible de produire des perturbations en cascade, révélant de nouvelles vulnérabilités et… justifiant en retour le développement de capacités de résilience à l’échelle des utilisateurs, des organisations et des infrastructures.
L’Agence spatiale européenne (ESA) souligne ainsi qu’une attaque peut viser simultanément les satellites et les systèmes terrestres dont dépend leur fonctionnement. La résilience suppose, dès lors, de protéger les différents maillons de cette chaîne, d’introduire des redondances et de prévoir des solutions de remplacement permettant de maintenir ou de rétablir le service.
Toutes les dépendances ne présentent pas le même degré de vulnérabilité
Les travaux de recherche sur l’interdépendance asymétrique montrent ainsi que le contrôle d’un nœud central peut devenir une source de pouvoir. Par exemple, un équipement disponible auprès de plusieurs fournisseurs n’expose pas au même risque qu’un composant sans substitut.
Ainsi, lorsqu’un partenaire contrôle une ressource, une infrastructure ou une compétence difficilement substituable, tandis qu’il peut lui-même supporter plus aisément une interruption de la relation, l’asymétrie qui en résulte lui confère un pouvoir potentiel.
La criticité d’une dépendance peut ainsi être appréciée à partir de trois questions : la ressource est-elle indispensable ? Existe-t-il une solution de remplacement ? Combien de temps faudrait-il pour l’activer ? Une dépendance devient stratégique lorsqu’elle peut bloquer la chaîne sans qu’une alternative soit mobilisable dans un délai acceptable.
Une autonomie construite par l’interdépendance
Deux programmes européens, Ariane 6 et Galileo, permettent d’illustrer la complexité des chaînes de valeur ainsi que la diversité des relations d’interdépendance au sein de l’écosystème spatial européen.
Dans le programme Ariane 6, les accords conclus entre 13 États organisent la répartition de la fabrication des composants entre des industriels européens, dont certains ne sont pas membres de l’Union européenne (Norvège et Suisse). Cette organisation industrielle réunit une masse critique scientifique, financière et productive, mais impose de coordonner budgets, calendriers, interfaces techniques et responsabilités opérationnelles.
Le programme Galileo montre la même logique pour un service opérationnel : la Commission européenne finance et pilote le programme, l’ESA conduit le développement technique et l’European Union Agency for the Space Programme (EUSPA) supervise les services. Pour la deuxième génération de Galileo, Airbus et Thales Alenia Space construisent les satellites, tandis que les centres de contrôle et les industriels du segment sol sont répartis dans plusieurs pays.
Cette division du travail implique de faire coopérer des entreprises qui restent concurrentes sur d’autres marchés. Le cas de Galileo montre ainsi comment l’ESA peut jouer un rôle de tiers pour organiser cette coopétition et permettre le partage des connaissances nécessaires au projet tout en protégeant les compétences stratégiques des industriels) et comment elle fabrique une capacité européenne qu’aucun État ne pourrait aisément reproduire seul.
Il serait pourtant excessif d’en conclure que toute coopération renforce mécaniquement la souveraineté. Une coopération peut notamment créer des points de blocage si un composant, une infrastructure ou une décision, reste contrôlé par un partenaire unique. Elle n’est d’ailleurs jamais acquise : dans les industries technologiques complexes, comme les semi-conducteurs, la stabilité de la coopération dépend des intérêts et des stratégies des différents acteurs.
La contribution d’une coopération à la souveraineté dépend donc de la possibilité de décider de l’adaptation, du maintien ou du remplacement des ressources critiques dans des délais acceptables.
Gouverner les dépendances plutôt que promettre l’autosuffisance
La recherche sur le concept de technology sovereignty invite à concevoir la souveraineté moins comme un état que comme une capacité d’organisation.
Ces enjeux sont aujourd’hui au cœur des recherches sur la souveraineté technologique et les politiques d’innovation, qui interrogent notamment les stratégies permettant de gouverner et de sécuriser les technologies critiques. Dans ce cadre, analyser les interdépendances qui structurent le secteur spatial européen est indispensable pour identifier ses vulnérabilités et organiser sa gouvernance.
Cela suppose, d’abord, de cartographier les dépendances qui traversent la chaîne de valeur spatiale, depuis l’accès aux composants électroniques et aux capacités de lancement jusqu’à la maîtrise des fréquences, des stations au sol, des logiciels de contrôle, des données et des compétences d’intégration.
Elle exige, ensuite, de distinguer ce qui peut être mutualisé de ce qui doit rester sous contrôle étroit parce qu’il conditionne l’autonomie de décision ou la continuité d’un service essentiel.
L’innovation ouverte recompose les dépendances
L’innovation ouverte repose sur une circulation accrue des connaissances et des technologies entre les frontières des organisations, en associant notamment entreprises, acteurs publics et laboratoires de recherche. Dans le secteur spatial, la généralisation des pratiques d’innovation ouverte impliquant des acteurs privés et publics permet de mutualiser les compétences, de partager les coûts et d’accélérer l’expérimentation. Elle rend cependant plus difficile l’arbitrage entre les ressources qui peuvent être partagées et celles qui doivent rester sous contrôle étroit : plus les acteurs impliqués sont nombreux, plus la maîtrise des technologies, des données et des compétences critiques est distribuée.
La constellation sécurisée IRIS² illustre cette architecture en Europe : financements de l’Union européenne, des États, de l’ESA et du secteur privé doivent soutenir des services gouvernementaux et commerciaux.
Dans cette optique, un acteur public peut orienter un écosystème d’innovation en définissant des objectifs et en finançant les phases de développement caractérisées par les risques technologiques les plus élevés. La commande publique complète ces instruments en créant une demande initiale susceptible de réduire l’incertitude commerciale et d’offrir de premiers débouchés aux entreprises innovantes. Lorsque les acteurs privés prennent une place croissante dans le développement des technologies, la capacité publique d’orientation ne repose plus sur la maîtrise directe des moyens de production. Elle dépend alors davantage des règles, des financements et des dispositifs de gouvernance par lesquels l’acteur public organise l’écosystème.
La souveraineté ne se confond donc ni avec l’autarcie ni avec la suppression de toute dépendance, mais désigne plutôt la capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.
L’enjeu pour le spatial européen n’est pas de choisir entre indépendance et coopération, mais de créer les conditions dans lesquelles la coopération demeure compatible avec une capacité collective de décision et d’action.
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Didier Lebert a reçu des financements de l’Agence Innovation de Défense.
Pierre Barbaroux a reçu des financements de la part de l’Agence Innovation Défense (AID).
Angélique Chassy, Hugo Peter, Mathilde Aubry et Patricia Baudier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances – https://theconversation.com/souverainete-technologique-ce-que-le-spatial-europeen-nous-apprend-de-nos-dependances-291106
