Source: The Conversation – in French – By Catherine Clarke, Professor in the History of People, Place and Community, School of Advanced Study, University of London

L’ESSENTIEL
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La tapisserie de Bayeux, présentée au British Museum à Londres à partir du 10 septembre, raconte aussi les événements qui ont précédé la conquête normande.
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Avant de devenir ennemis, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson furent alliés et combattirent côte à côte.
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Un épisode spectaculaire dans la baie du Mont-Saint-Michel montre Harold sauvant des soldats normands des sables mouvants.
Ils n’ont pas toujours été ennemis. Avant que Guillaume le Conquérant et Harold Godwinson ne se déchirent sur le champ de bataille d’Hastings en 1066 pour la couronne d’Angleterre, ils furent compagnons et frères d’armes.
C’est l’histoire tragique de deux alliés improbables devenus ennemis mortels. Et c’est l’un des récits les moins connus de la tapisserie de Bayeux, qui est présentée au public au British Museum de Londres.
En tant qu’historien du Moyen Âge, j’ai vu la tapisserie plusieurs fois à Bayeux, et c’est cette histoire, souvent laissée de côté, qui me tire des larmes. Au cœur du récit se trouve un épisode extraordinaire qui se déroule près du Mont-Saint-Michel, en Normandie, où Harold et Guillaume se sont un jour retrouvés côte à côte.
Nous sommes en 1064. Harold Godwinson, l’un des plus puissants nobles de l’Angleterre du haut Moyen Âge, fait naufrage sur les côtes du Ponthieu, dans la Somme. Guillaume, duc de Normandie, exige alors immédiatement qu’Harold lui soit livré.
Une querelle est déjà engagée autour de la succession au trône d’Angleterre : le roi Édouard, qui n’a pas d’enfant, va bientôt mourir, et plusieurs prétendants se disputent la couronne. Les motivations de Guillaume sont, sans aucun doute, liées à ses ambitions pour le trône. Mais l’histoire prend alors une tournure pour le moins surprenante.
Guillaume et ses guerriers partent en campagne militaire contre Conan, duc de Bretagne, emmenant Harold avec eux. Pour Harold, la situation est pour le moins inconfortable : il se retrouve dans une position ambiguë, à la fois otage, hôte et compagnon d’armes.
Près du Mont-Saint-Michel, Guillaume et Harold atteignent la frontière entre la Normandie et la Bretagne. La tapisserie de Bayeux représente le Mont-Saint-Michel sous la forme d’une abbaye stylisée, perchée au sommet d’un rocher escarpé. Le Couesnon marque alors la frontière – un cours d’eau réputé pour ses sables mouvants particulièrement traîtres.
Puis, c’est la catastrophe. La tapisserie montre l’armée normande en train de s’enliser dans les vasières. Des hommes traversent le cours d’eau, leurs boucliers levés au-dessus de leurs têtes, avant de trébucher et de tomber dans l’eau et la boue. Un cheval s’enfonce à son tour, désarçonnant son cavalier. C’est la panique, le chaos.
Et, fait extraordinaire, c’est Harold qui vient à leur secours. « Ici, le duc Harold les tira du sable » (« hic Harold dux trahebat eos de arena »), nous raconte la tapisserie. Harold – que sa luxuriante moustache permet de distinguer des hommes de Guillaume (les Normands préféraient être rasés de près) – tient son bouclier d’une main et, de l’autre, tire un malheureux soldat hors des sables mouvants. Un autre fantassin normand s’accroche à son dos tandis qu’Harold le met à l’abri. Harold est le héros du jour.
Cet été, j’ai suivi les traces de Guillaume et Harold, en refaisant leur parcours à travers la baie du Mont-Saint-Michel, à l’embouchure du Couesnon, des vasières jusqu’aux sables mouvants. Aujourd’hui encore, il est trop dangereux de s’y aventurer sans un guide expérimenté : les marées et les sables sont imprévisibles et peuvent être mortels.
Notre guide nous a demandé de « danser », ou de faire onduler nos pieds, pour réveiller les sables mouvants. Lorsqu’ils ont commencé à bouger et à s’ouvrir, engloutissant mes jambes et m’attirant vers le fond, j’ai compris que les pas martelés des soldats normands avaient parfaitement pu suffire à mettre en mouvement le sol. Il ne faut pas longtemps pour que les sables vous emprisonnent et qu’il devienne impossible de s’en extraire.

The British Museum
Le chroniqueur anglo-normand Orderic Vital écrivit plus tard qu’Harold était « très grand et beau, remarquable par sa force physique, son courage et son éloquence, son esprit vif et ses actes de bravoure ». Pourtant tout n’est pas éloge. Orderic ajoute : « Mais que valaient tous ces dons sans l’honneur, qui est à la racine de tout bien ? »
Si vous voulez comprendre ce qui se joue réellement dans la tapisserie de Bayeux, regardez toujours les bordures. Ces bandes décoratives, en haut et en bas, mêlent des motifs d’oiseaux et d’animaux, des scènes tirées de fables morales, des récits secondaires et des symboles qui offrent un commentaire à la fois ironique et incisif sur l’action représentée dans le panneau brodé central.
Dans les bordures de la scène des sables mouvants apparaissent des oiseaux et des poissons – à l’image de la riche vie naturelle de la baie du Mont-Saint-Michel que j’ai pu observer cet été. Mais il y a autre chose. Les bordures grouillent d’anguilles qui se contorsionnent et se tortillent. Un homme tend la main pour tenter de les saisir, mais elles lui glissent entre les doigts. Est-ce une allusion à Harold Godwinson ? Charismatique et charmeur, mais aussi insaisissable qu’une anguille ? À côté des anguilles, des aigles et un loup évoquent la violence et la prédation. Au cœur même de l’héroïsme d’Harold se dessine une sinistre prémonition.
La tapisserie de Bayeux raconte l’épisode des sables mouvants avec le recul de l’histoire. Tout le conflit reste encore à venir. Au cours de la campagne de Bretagne, Harold aide Guillaume à vaincre le duc Conan, le pourchassant de la ville fortifiée de Dol jusqu’à la citadelle de Dinan, perchée au sommet des falaises. Là, Conan se rend et remet les clés de la ville, tendues au bout d’une lance – un autre détail remarquable de la tapisserie.
Harold est largement récompensé pour sa bravoure et ses services : la tapisserie montre les deux hommes presque enlacés, tandis que Guillaume lui remet des armes. Mais ce n’est pas tout. Guillaume ramène Harold en Normandie, à Bayeux, pour célébrer leur victoire – et surtout pour lui arracher ce serment d’allégeance décisif. La tapisserie montre Harold prêtant serment sur des reliques sacrées, même si la question de savoir s’il savait exactement ce qu’il promettait, et sur quoi il prêtait serment, fait encore débat. C’est le moment qui scelle le futur conflit entre les deux hommes et sème les germes de la bataille de Hastings.
C’est à l’issue brutale de la bataille de Hastings que je me suis intéressée dans mon livre A History of England in 25 Poems. Mais il ne faut pas oublier cette histoire d’amitié inattendue, de courage et d’efforts menés de concert. Lorsque vous arrivez au bout de la tapisserie de Bayeux – la flèche dans l’œil, les cadavres dépouillés et mutilés, les Anglais fuyant dans la défaite – souvenez-vous de cette histoire qui la précède, et de cette camaraderie aujourd’hui disparue entre Guillaume et Harold : autrefois, ils étaient deux frères d’armes.
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Catherine Clarke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Avant d’être ennemis, ils étaient amis… La bromance méconnue de Guillaume le Conquérant et Harold – https://theconversation.com/avant-detre-ennemis-ils-etaient-amis-la-bromance-meconnue-de-guillaume-le-conquerant-et-harold-291174
