Source: The Conversation – France in French (2) – By Eve Afonso, Maître de conférences en écologie, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

L’ESSENTIEL
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Les missions de terrain exposent les chercheuses à des risques spécifiques de violences sexistes et sexuelles de la part de leurs collègues.
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Isolement géographique, dépendance au groupe et précarité économique rendent les violences difficiles à dénoncer.
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En éloignant certaines femmes du terrain, ces violences peuvent aussi modifier les carrières et la production scientifiques.
Dans de nombreux domaines de la recherche, le travail de terrain est indissociable de la production des connaissances. C’est notamment sur le terrain que les jeunes chercheuses et chercheurs apprennent leur métier et construisent leur identité scientifique. C’est aussi une aventure humaine faite de découvertes et de collaborations qui marquent souvent toute une carrière.
Pourtant, le terrain est aussi un espace qui fabrique des vulnérabilités spécifiques. Une enquête internationale menée en 2014 sur plus de 600 scientifiques, issus de disciplines des sciences du vivant, des sciences physiques, de la Terre et des sciences sociales (l’étude SAFE), est venue exposer une réalité d’une ampleur insoupçonnée : près de 64 % des femmes y rapportent avoir subi du harcèlement sexuel sur le terrain et 20 % affirment y avoir été victimes d’agressions sexuelles.
Depuis une dizaine d’années, les alertes s’accumulent. En géosciences, dans la recherche polaire, en archéologie et en écologie, le constat est partagé. La question n’est désormais plus de savoir si les violences sexistes et sexuelles (VSS) ont lieu sur le terrain, mais pourquoi elles y restent si fréquentes.
Depuis l’élan #MeToo, les institutions de recherche ont multiplié les initiatives. Les programmes de sensibilisation et les plateformes de signalement sont maintenant largement répandus et clairement identifiés par la communauté universitaire. Pourtant, lorsqu’un incident survient, la réponse institutionnelle repose quasi systématiquement sur des procédures bureaucratiques qui traitent les VSS comme des conflits interpersonnels à gérer après les faits.
D’après mes recherches, récemment publiées, cette approche occulte les dimensions systémique et politique du problème : elle refuse de voir que c’est l’organisation elle-même du travail académique qui crée et renforce la vulnérabilité aux VSS.
Pourquoi le travail de terrain fragilise les chercheuses
D’emblée, le terrain opère un premier tri entre les hommes et les femmes. Partir loin et longtemps ou sauter sur une opportunité de mission à la dernière minute reste un privilège socialement plus accessible aux hommes. Pour les femmes, les responsabilités familiales et la charge de l’organisation domestique agissent comme un filtre, les forçant souvent à renoncer aux campagnes internationales et aux longs séjours in situ. À ce biais s’ajoute un effet de réseau : les équipes se formant souvent par cooptation, les opportunités circulent dans des cercles déjà établis, figeant les inégalités de genre dans le temps.
Paradoxalement, l’un des aspects les plus positifs du terrain, sa capacité à favoriser la camaraderie et la cohésion d’un groupe qui travaille, voyage et vit ensemble, expose aussi les femmes à une certaine forme de vulnérabilité. Dans ce huis clos, la frontière entre vie privée et professionnelle se brouille : on partage les repas ou l’hébergement, loin des codes du laboratoire. Lorsque les équipes sont majoritairement masculines, l’isolement géographique peut favoriser l’émergence de comportements transgressifs ou sexualisés, un relâchement des normes sociales et une consommation excessive d’alcool.
Ces attitudes finissent par être tolérées comme faisant partie de « l’exceptionnalisme du terrain » : la perception que le terrain constitue un espace régi par des règles différentes de celles du laboratoire, ce qui justifie une tolérance implicite à des comportements par ailleurs inacceptables. Ce qui se passe sur le terrain reste sur le terrain. Les collègues présents hésitent à intervenir ou à dénoncer les faits, de peur de fragiliser les relations au sein du groupe ou leurs propres intérêts professionnels. Le déséquilibre numérique produit alors un effet de spirale : les rares femmes présentes se retrouvent isolées, ce qui renforce leur vulnérabilité face à des dynamiques de groupe qui aggravent leur marginalisation.
Cécile Callou, Fourni par l’auteur
Dans le milieu de l’écologie, que j’ai particulièrement étudié, les récits de terrains difficiles sont souvent admirés. Marcher des heures en montagne, bivouaquer sous la pluie, vivre sans confort ni intimité ou travailler dans des conditions extrêmes deviennent autant de preuves de dévouement. L’endurance, la robustesse physique et la résistance à l’inconfort sont parfois plus valorisées que la recherche elle-même.
Pour les femmes, l’épreuve est double : perçues a priori comme moins aptes physiquement, elles doivent prouver qu’elles peuvent « tenir le choc » comme leurs collègues masculins. Exprimer un inconfort, demander des conditions plus sûres ou s’opposer à un comportement déplacé fait courir le risque d’être perçue comme une personne « difficile » ou peu fiable. Pour être acceptée comme une « vraie » scientifique de terrain, il faut savoir souffrir sans broncher. Dans ce contexte, beaucoup préfèrent se taire : si se plaindre de la fatigue suffit à vous discréditer, dénoncer le sexisme ou le harcèlement devient impensable.
À cette pression s’ajoute une forte dépendance vis-à-vis des collègues sur place. Sur le terrain, chacun dépend des autres pour transporter le matériel, collecter les données ou simplement rejoindre le lieu d’hébergement avec l’unique véhicule disponible.
Dans ces conditions, on ne peut pas simplement faire sa valise et rentrer chez soi. S’opposer à un collègue ou à un supérieur peut suffire à mettre la mission en difficulté ou, dans le cas des chercheuses en situation précaire, compromettre la poursuite d’une thèse ou d’un postdoctorat. Cette vulnérabilité est renforcée par le recours à des acteurs logistiques locaux (guides, chauffeurs), qui n’obéissent pas aux mêmes règles ni aux mêmes dispositifs de prévention que les équipes universitaires.
L’éloignement géographique, la barrière de la langue et l’accès limité à une aide extérieure peuvent tous contribuer à rendre les environnements de terrain particulièrement difficiles à appréhender pour les femmes. Lorsque des incidents surviennent sur le terrain, en particulier à l’étranger, les mécanismes de signalement habituels ne sont ni accessibles ni conçus pour l’urgence. Les victimes d’agression se retrouvent souvent seules, sans recours immédiat, sans soutien médical ni point de contact capable de répondre en temps réel.
Cécile Callou, Fourni par l’auteur
Dans certains contextes, quitter le terrain n’est tout simplement pas logistiquement possible (stations polaires, navires océanographiques, expéditions en forêt tropicale ou en haute montagne, etc.). Une victime peut être contrainte de partager pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le même campement ou les mêmes lieux de travail que son agresseur.
Quels effets des VSS sur la production des savoirs ?
Les effets des VSS ne s’arrêtent pas au retour de mission. Une fois rentrées, les chercheuses continuent souvent à dépendre de leur agresseur ou de collègues qui ont assisté aux faits sans réagir. Ce qui s’est joué loin du laboratoire finit alors par envahir une grande partie de la vie professionnelle : collaborations, enseignement, encadrement, projets de recherche, etc. Dénoncer les faits, refuser de repartir sur le terrain avec certaines personnes ou simplement prendre ses distances avec une équipe peut faire perdre des opportunités de terrain, des projets, des responsabilités ou des financements, avec des conséquences durables sur la carrière des chercheuses. Face à ce dilemme, beaucoup de victimes choisissent de ne pas signaler les faits : le non-signalement reste d’ailleurs la réponse la plus fréquente au harcèlement sexuel dans le monde académique.
Au-delà des impacts individuels des VSS, leurs conséquences sur la production des connaissances scientifiques restent largement ignorées. Or, les femmes ont tendance à se désengager des terrains ou des équipes qu’elles jugent peu sûrs. Les chiffres alarmants de l’étude SAFE, combinés à la difficulté d’obtenir des sanctions à la hauteur des faits, voire des sanctions tout court, laissent penser que ce phénomène est loin d’être marginal.
Pendant que certaines femmes renoncent à ces terrains pour préserver leur sécurité, ceux qui ont créé, entretenu ou laissé perdurer ces environnements hostiles continuent d’y construire leur expérience et leur légitimité scientifique. Ils se retrouvent en position d’influencer qui participe aux campagnes de terrain, quels sites et quelles espèces seront étudiés ainsi que les questions scientifiques qui seront développées. Leur expertise devient une ressource stratégique pour les institutions, qui les sollicitent pour partager leur expérience ou définir les priorités scientifiques. Les connaissances produites sur le terrain peuvent alors être façonnées par des relations d’exclusion.
Or, plusieurs recherches ont montré qu’une communauté scientifique très homogène risque de produire des lacunes dans la couverture des terrains, des populations ou des phénomènes étudiés.
Vers une sécurité sur mesure pour le terrain
L’analyse de ces mécanismes m’amène à proposer un changement de perspective : le terrain doit être compris non pas simplement comme une recherche menée dans un autre lieu, mais comme un environnement de travail distinct qui crée des vulnérabilités spécifiques aux VSS et nécessite des formes de prévention et de réponse adaptées à ces conditions.
Avant de partir, les équipes de recherche passent des heures à préparer leurs missions : elles évaluent la météo, le relief, les itinéraires ou les risques sanitaires. Le risque de VSS devrait être anticipé avec la même rigueur.
Concrètement, cela suppose de penser autrement l’organisation des missions : composition des équipes, charte de comportement, sécurité des hébergements et des trajets, procédure d’alerte ou possibilité de s’extraire d’une situation à risque, encadrement de la consommation d’alcool lors des temps collectifs. Les moments de convivialité font eux aussi partie du travail de terrain et ne devraient jamais échapper aux règles professionnelles.
Prévenir les VSS suppose de concevoir des missions où chacun peut se mettre en sécurité sans compromettre la mission ni sa carrière. Garantir un terrain plus sûr, c’est aussi garantir que les connaissances sur la biodiversité reposent sur la diversité des personnes qui peuvent y contribuer.
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Eve Afonso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Sur le terrain, les chercheuses face aux violences sexistes et sexuelles de leurs collègues – https://theconversation.com/sur-le-terrain-les-chercheuses-face-aux-violences-sexistes-et-sexuelles-de-leurs-collegues-288631
