Source: The Conversation – in French – By Hélène Ducourant, Sociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, CNRS, Ecole des ponts, Université Gustave Eiffel
L’ESSENTIEL
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Accessible en quelques clics, le crédit digital connaît un essor rapide en Afrique, et notamment en Côte d’Ivoire.
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Ces petits crédits servent surtout à répondre aux situations urgentes.
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Loin de discipliner ou de transformer profondément les budgets, le crédit digital apparaît surtout comme un outil supplémentaire pour gérer des situations financières fragiles.
Paiements fractionnés et mini-crédits font partie des nouvelles pratiques financières des consommateurs dans les pays du Nord. Ils sont souvent décrits comme brouillant les frontières entre paiement et crédit, en raison de modalités d’octroi rapides, automatisées et fondées sur un contrôle limité de la solvabilité.
Dans les pays du Sud, une forme proche connaît également un succès important : le crédit digital. Comment fonctionne-t-il ? Et quels effets cette facilité d’endettement produit-elle sur les pratiques budgétaires des ménages dans les Suds ?
Un univers bancaire alternatif
Le crédit digital désigne une offre de crédit automatisée, accessible directement depuis un téléphone mobile. Il s’est développé dans le prolongement du mobile money, c’est-à-dire des services de paiement, de transfert et de dépôt d’argent associés à un numéro de téléphone, largement diffusés en Afrique subsaharienne comme alternative à la bancarisation. Environ 40 % de la population dispose de tels comptes de mobile money associés à leur téléphone en 2025.

Orange Bank/Facebook
Les premières offres de crédit digital sont apparues au Kenya au début des années 2010 avant de se diffuser dans d’autres pays africains faiblement bancarisés. Ces crédits portent sur de petits montants et sur des durées courtes, généralement comprises entre un et trois mois. Les frais et intérêts sont extrêmement variables d’un pays à l’autre. EN 2026, l’une des offres en Côte d’Ivoire affiche un taux de 1,15 % par mois, auquel s’ajoutent des frais de fonctionnement. Au Kenya, en 2021, les taux annuels étaient compris entre 49 % pour KCB M-Pesa, et 442 % pour KopaCash.
La décision d’octroi est impersonnelle, sans vendeur ni guichet. Elle repose sur un algorithme qui s’appuie sur deux types de données : les usages du compte de mobile money du client et son historique éventuel de remboursement de crédits antérieurs.
Le succès de ces offres s’accompagne de niveaux élevés de défauts ou de retards de paiement (par exemple en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Nigeria, au Malawi, ou encore au Mexique). Cette ambivalence en fait un objet particulièrement intéressant pour comprendre les transformations contemporaines du crédit : le caractère automatisé et l’accès permanent au service poussent-ils à la surconsommation de crédit et à l’endettement ?
Pour le savoir, nous avons mené en mai 2025 une étude qualitative auprès d’usagers de ces crédits en Côte d’Ivoire, à Abidjan, où deux offres coexistent : Tik Tak d’Orange et MoMo Kash de la compagnie sud-africaine Mobile Telephone Networks (MTN).
Recours au crédit digital et ordinaire budgétaire
Notre enquête montre en premier lieu que le recours au crédit digital s’inscrit le plus souvent dans des quotidiens budgétaires marqués par l’irrégularité des revenus, la pluriactivité et une forte exposition aux aléas.
« Quand je suis coincée, j’ai les factures à payer. Je n’ai pas d’argent. Je prends, je règle les factures. Quand c’est bon, je travaille, je les rembourse. »
– H., 21 ans, stagiaire en centre d’appels
Les montants empruntés s’accordent avec cet usage de dépannage (transport, factures, achats alimentaires), visant moins à transformer les situations économiques qu’à en contenir la fragilité.
Autre résultat de l’enquête, le recours au crédit digital ne signifie pas que les usagers n’épargnent pas ni qu’ils seraient incapables d’anticiper leurs dépenses. Au contraire, le crédit digital, le crédit entre proches et l’épargne coexistent souvent dans les mêmes budgets. Les personnes interrogées composent avec deux horizons : les besoins immédiats du quotidien et des situations plus lointaines qui supposent de mettre de l’argent de côté. Pour cela, elles mobilisent différents supports d’épargne : associations, tontines, épargne bancaire, « coffres-forts » de mobile money, argent confié à un proche, ou liquide mis de côté.
Comprendre les règles d’octroi des crédits
L’enquête visait également à comprendre comment les personnes interrogées se représentent les mécanismes d’octroi du crédit digital. Cette question est d’autant plus importante que la plupart d’entre elles n’ont jamais eu accès au crédit bancaire classique ni aux prêts proposés par les institutions de microfinance.
Le principe général de l’octroi est relativement simple : bien rembourser permet d’augmenter progressivement le montant empruntable ; à l’inverse, un retard entraîne une baisse du plafond et une suspension temporaire de l’accès au crédit.
« Pour moi, si tu rembourses vite, peut-être qu’ils te donneront plus encore. »
– H, 21 ans, petit commerçant
Le corollaire de cette « justice comportementale » — la fermeture temporaire de l’accès au crédit ou sa restriction en cas de mauvais remboursement — est peu contesté. Il est même souvent interprété comme une sanction d’autant plus compréhensible qu’elle apparaît réversible :
« Pour me punir un peu parce que je suis un mauvais payeur, je suis obligé de redescendre, de redescendre et puis, bon, peut-être après, si je fais un peu les paiements réguliers, il n’y a pas de souci. »
– H, 35 ans, agent commercial indépendant
Aux États-Unis, le modèle du credit score universel, qui évalue la solvabilité de tous les consommateurs à partir de l’ensemble des données financières et de consommation connues, est très critiqué, car il tend à renforcer l’exclusion sociale, contraignant par exemple l’accès au logement, à l’assurance et à l’emploi. Le crédit digital, lui, demeure un produit financier clos sur lui-même. Ses effets sont circonscrits à l’accès futur au crédit, sans s’étendre plus largement aux autres dimensions de la vie économique et sociale des emprunteurs.
En cas de défaut ou retard de paiement
Les retards et défauts de paiement sont fréquents. Bien des enquêtés énoncent que, face à des urgences budgétaires, ils ne priorisent pas le remboursement du crédit. Dans ces situations, l’opérateur engage des actions de recouvrement, d’abord par SMS, puis par téléphone. Mais il dispose aussi d’un autre levier : prélever directement les sommes disponibles, ou celles qui transitent ensuite par le compte de mobile money associé à la ligne du débiteur.
Il revient alors à ce dernier d’éviter de recevoir de l’argent sur ce compte s’il ne souhaite pas qu’il soit ponctionné. Le multi-équipement en téléphones, puces et comptes de mobile money auprès de différents opérateurs permet alors, au prix d’une certaine charge mentale, de maîtriser le remboursement : alimenter le compte de mobile money Orange/MTN au moment où l’on est prêt à payer le crédit, et utiliser un autre compte le reste du temps.
« Par exemple, si moi je dois à Orange 10 000 et que vous devez me donner 5 000, je ne vous donnerai pas mon numéro Orange. Je dis “Laisse ça sur MTN, pour que je puisse récupérer”. »
– H, 42, chauffeur de VTC
Financiarisation de la vie quotidienne ?
En sociologie de la finance, la notion de « financiarisation de la vie quotidienne » rend compte de la place croissante prise par les produits financiers dans la vie ordinaire des ménages. Elle décrit comment les façons de gérer son argent, de prévoir, d’arbitrer ou de prendre des risques sont de plus en plus façonnées par l’offre bancaire et financière, par les règles qui l’encadrent, mais aussi par les outils numériques, qui enregistrent les traces des usagers et individualisent les services.
Notre enquête sur le crédit digital menée à Abidjan ne va pas dans ce sens. Certes, les enquêtés sont généralement soucieux d’adopter des pratiques budgétaires qui leur permettent de maintenir leur accès au crédit. Mais ce crédit digital ne discipline pas complètement les budgets, ni ne transforme en profondeur leurs pratiques budgétaires.
Cet article a été co-écrit avec Thomas Beauvisage et Fabienne Gire (Orange Research, laboratoire Sociology and Economics of Networks and Services, SENSE).
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Hélène Ducourant a reçu des financements de Orange Innovation.
– ref. « Et clic, l’argent est là » : les usages du crédit digital en Côte d’Ivoire – https://theconversation.com/et-clic-largent-est-la-les-usages-du-credit-digital-en-cote-divoire-290006
