Laïcité au Sénégal : comment le religieux s’est imposé au cœur du politique

Source: The Conversation – in French – By Saliou ngom, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

De la loi sur la parité aux débats sur le Code de la famille, en passant par la question du voile à l’école ou celle de l’autorité parentale, aucun grand débat de société sénégalais n’échappe aujourd’hui à la question de la laïcité. Un mot pourtant importé, hérité de la colonisation française, mais que le Sénégal a fini par façonner à son image.

En tant que sociologue politiste, j’ai étudié la construction et l’actualité de la laïcité sénégalaise, les rapports entre politique et religion et la reconfiguration de la place des acteurs religieux au Sénégal. Selon moi, la laïcité sénégalaise est un modèle spécifique, façonné par l’histoire et par le poids des confréries religieuses, qui oblige l’État à composer avec les autorités religieuses dans les grands débats de société.

J’analyse ici la spécificité de la laïcité et le rôle des autorités religieuses dans les rapports entre politique, État et société.

Un mot venu d’ailleurs

La laïcité n’est pas née au Sénégal. Le terme trouve son origine dans le grec ancien laos, qui signifie « peuple », mais c’est en France que la notion de laïcité a progressivement pris sa forme moderne, notamment avec la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Cette laïcité « à la française » repose sur deux piliers : la neutralité de l’État face aux religions, et la liberté de conscience pour chacun.

Le problème, c’est que ce modèle a été pensé pour une histoire française, marquée par un long bras de fer entre l’État et l’Église catholique. Une histoire que le Sénégal n’a jamais vécue de la même manière. Résultat : quand ce modèle a été « importé » avec la colonisation, puis inscrit dans la Constitution à l’indépendance, il ne collait pas vraiment à la réalité sociale d’un pays dot la population est composée à 95 % de musulmans, où les confréries religieuses occupent une place centrale dans la vie des populations depuis plus d’un siècle.

Le rêve senghorien d’un État neutre

À l’indépendance, le président Léopold Sédar Senghor et les élites qui l’entourent rêvent d’un État moderne, où la religion resterait cantonnée à la sphère privée. Pour une partie de ces élites, l’islam est alors perçu comme un frein à la modernisation. C’est dans cet esprit qu’est adopté, en 1972, le Code de la famille : un texte censé unifier le droit sénégalais autour de principes laïcs et égalitaires, notamment sur les rapports hommes-femmes.

Mais ce projet se heurte très vite à une réalité têtue : les acteurs religieux et les confréries, qui avaient déjà négocié leur place avec l’administration coloniale, n’ont jamais accepté que des principes religieux soient relégués au second plan.

Bien avant l’indépendance, dès la fin du XIXe siècle, un compromis s’était en effet installé entre le pouvoir colonial et les chefs religieux : l’État reconnaissait une certaine autonomie aux confréries (notamment en matière de droit familial et par l’existence de tribunaux musulmans…). C’est de cette relation ancienne, mais aussi de la grande légitimité des acteurs religieux, que naît ce que les chercheurs appellent le « contrat social sénégalais ».

Un contrat social plus fort que les textes

Ce contrat social, ce n’est pas une loi, ni un article de la Constitution. C’est un équilibre non écrit : les élites politiques, dont la légitimité reste souvent fragile, s’appuient sur le soutien des chefs religieux pour asseoir leur pouvoir. En retour, les confréries pèsent sur les grandes orientations de la société.

L’histoire récente en offre plusieurs illustrations frappantes. En 2016, ce sont les khalifes généraux (dirigeants très influents des deux grandes communautés religieuses du Sénégal) des mourides et des tidianes qui interviennent pour mettre fin à une grève des enseignants qui s’éternisait.

En mars 2021, après plusieurs jours de manifestations et de violences, le khalife général des mourides contribue à l’apaisement de la crise et à la libération d’Ousmane Sonko, alors placé en détention.

Aucun texte de loi n’accorde officiellement ce pouvoir aux chefs religieux. Mais dans les faits, leur autorité morale pèse souvent plus lourd que celle des institutions.

Les tentatives de rupture avec ce modèle ont échoué : des mouvements citoyens et féministes, porteurs d’un discours davantage centré sur la laïcité et les droits citoyens, n’ont pas réussi à s’imposer face à ce poids confrérique.

Quant à Macky Sall, arrivé au pouvoir en 2012 en affirmant que « les marabouts sont des citoyens ordinaires », il n’a lui non plus jamais remis en cause l’essentiel de cet équilibre.

C’est sans doute dans le droit de la famille que ce compromis se voit le mieux. Le Code de 1972 mélange des normes progressistes et des éléments issus du droit musulman et des coutumes locales. Un entre-deux qui ne satisfait personne totalement : les organisations religieuses le surnomment parfois le « code des femmes » et réclament son adaptation aux valeurs islamiques, tandis que les mouvements féministes et de défense des droits humains y voient au contraire une laïcité encore trop timide.

Cette tension traverse tous les grands débats de société actuels : l’accès à l’interruption volontaire de grossesse, la réforme de l’autorité parentale, les droits des minorités sexuelles. À chaque fois, deux visions s’opposent : d’un côté des acteurs religieux qui demandent que la référence à la laïcité soit retirée ou assouplie dans les textes, de l’autre des militants qui réclament au contraire une séparation plus stricte entre le religieux et le politique.

Une exception qui a du sens

Faut-il pour autant voir dans ce modèle sénégalais une « laïcité en trompe-l’œil » ou une anomalie ? Pas forcément. Contrairement à la France, le Sénégal n’a jamais cherché à « sortir » d’une théocratie. En effet, l’histoire du pays et le rôle historique des confréries dans la résistance à la colonisation, à l’image du chef religieux Ahmadou Bamba, (exilé pendant près de trente ans par l’administration française) donnent à la religion une légitimité politique que l’on ne retrouve pas forcément dans les autres régimes laïcs comme la France.

Le modèle sénégalais ressemble en réalité davantage à la laïcité américaine (plus souple, plus soucieuse de concilier le religieux et le politique) qu’au modèle jacobin français, qui cherche à tenir la religion à distance de l’espace public.

Au fond, la laïcité sénégalaise n’est pas un texte figé mais un équilibre vivant, sans cesse renégocié entre l’État, les citoyens et les autorités religieuses. Un « contrat social » qui, depuis plus d’un siècle, a su résister à toutes les tentatives de rupture.

Ce compromis, s’il a la solidité de la durée, laisse un goût d’inachevé des deux côtés : les acteurs religieux continuent de dénoncer un arsenal juridique perçu comme trop éloigné des valeurs islamiques, tandis que les militants des droits humains et féministes y voient encore une laïcité de façade, incapable de s’affranchir vraiment du poids religieux. Le Code de la famille, sans cesse contesté sans jamais être véritablement réformé, en est le symptôme le plus visible.

Faire évoluer ce statu quo suppose sans doute moins de trancher entre deux camps que d’ouvrir enfin un débat national assumé sur la place de la religion dans l’espace public, un débat que la classe politique, par prudence ou par calcul, a toujours préféré éviter. Tant que ce chantier restera en suspens, la laïcité sénégalaise continuera d’avancer par petits ajustements plutôt que par choix clair de société.

The Conversation

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