Mieux diagnostiquer et prendre en charge les règles douloureuses dès l’adolescence

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nadjib Mohamed Mokraoui, Médecin épidémiologiste, doctorant au Centre de recherche en Épidémiologie et Santé des Populations (CESP), équipe Épidémiologie Gynécologique (EpiGyn), Inserm. Travaux de recherche portant sur l’endométriose, Inserm; Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • Chez les adolescentes, les douleurs des règles, ou dysménorrhée, représentent le symptôme gynécologique le plus fréquent.

  • On déplore un retard dans la prise en charge des formes sévères qui affectent pourtant santé, qualité de vie et scolarité.

  • Des études s’intéressent aux liens entre dysménorrhées précoces et douleurs chroniques pelviennes ou liées à l’endométriose.


Chaque mois, des millions d’adolescentes vivent leurs règles dans la douleur. Pour certaines, il s’agit d’un inconfort passager. Pour d’autres, la douleur est telle qu’elle peut aboutir à une marginalisation sociétale.

Pourtant, ces douleurs restent encore largement banalisées, souvent considérées comme un phénomène « normal », parfois même reléguées derrière des formules floues dans les justificatifs d’absence, comme de simples « problèmes féminins ».

Des douleurs de règles fréquentes dès l’adolescence

Cette normalisation n’est pas sans conséquence. Chez les adolescentes, la douleur des règles – ou dysménorrhée – constitue le symptôme gynécologique le plus fréquent.

Des études suggèrent que ce symptôme peut affecter jusqu’à 70 % des jeunes filles et qu’environ 10 à 15 % d’entre elles sont susceptibles de présenter une forme sévère (grade 3 selon l’échelle d’Andersh et Milsom) qui se caractérise par des douleurs intenses, résistantes aux traitements usuels, avec un impact majeur sur la vie quotidienne : absentéisme scolaire estimé de 2 à 5 jours par cycle, limitations des activités sportives et sociales et troubles de santé mentale associés, tels que l’anxiété et la dépression.

Ces douleurs sévères peuvent constituer le premier signe de pathologies comme l’endométriose, une maladie qui touche environ 1 femme sur 10 et dont le diagnostic survient encore, en moyenne, dans un délai de 7 ans à 10 ans après les premiers symptômes.

Retard dans le diagnostic, aussi dans la prise en charge

Mais cette manière de poser le problème mérite d’être revisitée. Au-delà du retard diagnostique, c’est souvent la prise en charge elle-même qui est tardive.

Les recommandations récentes insistent sur l’importance de reconnaître précocement les symptômes, en particulier la douleur, chez les adolescentes. Repenser ces douleurs précoces comme un signal clinique à part entière permet ainsi de déplacer le débat du retard diagnostique vers un véritable retard de prise en charge.

Toutes les patientes ne développeront pas nécessairement une maladie identifiée. Chez certaines adolescentes, ces douleurs répétées pourraient, à elles seules, favoriser l’installation progressive de douleurs pelviennes chroniques.

Des travaux en neurosciences ont montré que des stimulations douloureuses répétées peuvent entraîner une hypersensibilisation du système nerveux – un phénomène appelé « sensibilisation centrale » – rendant la douleur plus intense et persistante. Dans le domaine des douleurs pelviennes, ces mécanismes sont désormais bien documentés.

Entre sous-reconnaissance des symptômes et risque de chronicisation, laisser ces douleurs évoluer sans prise en charge adaptée n’est donc pas sans conséquence.

L’adolescence, fenêtre d’intervention sous-exploitée

L’adolescence représente une période clé. C’est à ce moment que débutent les menstruations, mais aussi que se structurent les réponses du système nerveux à la douleur.

Plusieurs études suggèrent que des douleurs répétées à un âge précoce sont associées à un risque accru de douleurs chroniques à l’âge adulte.

À l’inverse, une prise en charge adaptée et précoce, médicamenteuse ou non, pourrait contribuer à limiter la chronicisation de la douleur et améliorer la qualité de vie à long terme pour soulager les personnes qui souffrent de dysménorrhées, aussi dans les situations d’endométriose.

Parmi les pistes actuellement explorées figurent aussi de nouvelles approches de neuromodulation, comme la stimulation électrique transcutanée (TENS), mais aussi des stratégies pharmacologiques visant plus spécifiquement les mécanismes à l’origine des contractions et de la douleur utérines.

Autrement dit, les règles douloureuses ne sont pas seulement un symptôme à soulager ponctuellement : elles constituent une opportunité d’intervention préventive encore largement sous-exploitée.

Changer de regard : de la banalisation à la prévention

Aujourd’hui, la prise en charge des dysménorrhées reste souvent tardive et fragmentée. Elle repose principalement sur des traitements symptomatiques, proposés lorsque la douleur devient trop intense.

Mais cette approche atteint ses limites. En continuant à considérer ces douleurs comme normales, on retarde leur reconnaissance et leur prise en charge, laissant parfois s’installer des mécanismes de chronicisation.

Repenser ces douleurs comme un signal d’alerte – et non comme une fatalité – implique un changement de paradigme : passer d’une médecine réactive à une approche préventive.

Intervenir tôt : une approche en développement

C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet PRECURSOR, un projet national français visant à évaluer l’impact d’une prise en charge précoce et multidisciplinaire des dysménorrhées primaires sévères chez les adolescentes.

Déjà soutenu par de nombreux acteurs – notamment les filières d’endométriose, à travers leurs annuaires de professionnels de santé couvrant l’ensemble du territoire ainsi que des associations de patientes et des fondations –, le projet s’appuie sur une stratégie de repérage précoce. Celle-ci repose sur des structures de proximité, en particulier les pharmacies, mais également les établissements scolaires et les réseaux spécialisés de santé.

Le projet se déploiera sur une durée de cinq ans, avec un début du recrutement prévu au cours de l’année.

L’objectif est d’agir dès les premiers symptômes, en proposant une prise en charge globale combinant traitements médicaux (hormones/antalgiques), approches non médicamenteuses (comme la neurostimulation ou la kinésithérapie) et accompagnement psychologique.

Un enjeu de santé publique

Les douleurs menstruelles sévères affectent la scolarité, la santé mentale et la qualité de vie de nombreuses adolescentes. Elles s’inscrivent aussi dans un contexte plus large de sous-reconnaissance des douleurs féminines.

Au-delà de l’impact individuel, cette question pose également celle de l’organisation du système de santé. Une reconnaissance plus précoce des symptômes et une prise en charge adaptée dès l’adolescence pourraient, à terme, s’avérer moins coûteuses que des prises en charge tardives, souvent plus complexes et prolongées.

En réduisant le risque de chronicisation et les parcours de soins fragmentés, une approche préventive pourrait contribuer à une utilisation plus efficiente des ressources de santé.

Agir tôt, c’est reconnaître que ces douleurs ne sont ni anodines ni inévitables. C’est aussi saisir une opportunité unique : celle d’intervenir avant que la douleur s’installe durablement.

La douleur ne devrait jamais être un rite de passage.

Et si, finalement, la prévention des douleurs chroniques commençait dès les premières règles ?

The Conversation

Nadjib Mohamed Mokraoui a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur l’Endométriose (FRE), de la Fondation Apicil, de l’Institut UPSA de la douleur, de la Fondation URGO.

ref. Mieux diagnostiquer et prendre en charge les règles douloureuses dès l’adolescence – https://theconversation.com/mieux-diagnostiquer-et-prendre-en-charge-les-regles-douloureuses-des-ladolescence-290110