Relire Edgar Morin pour comprendre la complexe expérience canadienne

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Le grand sociologue français Edgar Morin, mort au printemps dernier à 104 ans, a entretenu des liens parfois très personnels avec le pays, notamment avec le Québec. Et, même s’il n’a jamais fait du Canada un objet central de ses recherches, le pays apparaît aujourd’hui comme l’une des illustrations les plus concrètes des questions auxquelles il a consacré sa vie.


La disparition d’Edgar Morin à l’âge de 104 ans marque la fin d’une œuvre qui aura profondément influencé les sciences humaines et sociales contemporaines. Tout au long de sa carrière, le sociologue et philosophe français s’est efforcé de dépasser les approches simplificatrices du réel pour promouvoir une « pensée complexe », capable de relier les phénomènes plutôt que de les isoler.

Si Morin n’a jamais fait du Canada un objet central de ses recherches, son œuvre offre pourtant des clés particulièrement fécondes pour comprendre ce pays. Plus encore, le Canada apparaît aujourd’hui comme l’une des illustrations les plus concrètes des questions auxquelles Morin a consacré sa vie : comment faire tenir ensemble des différences multiples sans les réduire à une identité unique ? Comment construire une communauté politique à partir de la diversité ? Comment articuler des savoirs différents dans un monde marqué par l’interdépendance ?

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je viens d’écrire un ouvrage sur l’idée d’autonomie qui met en dialogue les réflexions de plusieurs penseurs francophones sur cette question.

Des liens à la fois intellectuels et très personnels

Les affinités entre la pensée de Morin et le Canada ne sont pas seulement analytiques ; elles s’inscrivent aussi dans l’histoire de sa vie. Il entretenait plusieurs liens avec le pays, notamment avec le Québec. En 2006, l’Université Laval lui décerna un doctorat honoris causa en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle à la réflexion contemporaine.

Son attachement au Québec était aussi d’ordre personnel. Entre 1970 et 1980, il fut marié à Johanne Harrelle, mannequin, comédienne et artiste ayant marqué l’histoire culturelle du Québec moderne.

Cependant, l’intérêt de relire Morin à partir du Canada réside moins dans ces éléments biographiques que dans les affinités profondes entre sa pensée et l’expérience canadienne.




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Morin considérait que les sociétés modernes ne pouvaient plus être comprises à travers des catégories simples et homogènes. Elles sont traversées par des dynamiques multiples, parfois contradictoires, qu’il convient de penser ensemble.

Le Canada, société complexe par excellence

Sous cet angle, le Canada constitue un terrain particulièrement intéressant pour la pensée complexe. Loin de former un ensemble homogène, le pays est traversé par des logiques parfois complémentaires, parfois contradictoires. Le fédéralisme canadien repose sur un équilibre constamment renégocié entre le gouvernement fédéral, les provinces, les territoires et les nations autochtones, dont les revendications d’autonomie interrogent les fondements mêmes de l’État canadien.

Cette complexité ne se réduit pas à une simple diversité culturelle. Elle s’exprime dans les débats récurrents sur la place du Québec, dans les tensions entre politiques multiculturelles et affirmation de cultures minoritaires, ainsi que dans le difficile processus de réconciliation avec les peuples autochtones. Le Canada apparaît ainsi comme une société où coexistent plusieurs récits historiques, plusieurs conceptions de l’appartenance et plusieurs visions du vivre-ensemble.

Une telle situation rejoint l’intuition fondamentale de Morin selon laquelle les sociétés humaines ne peuvent être comprises à partir d’un principe unique d’explication. Elles sont constituées d’éléments interdépendants qui entretiennent à la fois des relations de coopération, de concurrence et parfois de conflit. La cohésion canadienne ne procède donc pas de l’effacement des différences, mais de la recherche permanente d’un équilibre entre des aspirations collectives qui ne convergent pas toujours.

Dépasser les cloisonnements intellectuels

L’une des dimensions les plus actuelles de l’œuvre de Morin concerne sa critique de la fragmentation des connaissances. Selon lui, les grands défis contemporains ne peuvent être appréhendés à partir d’un seul point de vue disciplinaire. Ils exigent au contraire une capacité à relier des savoirs différents et à penser leurs interactions.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans le contexte canadien. Les débats sur la réconciliation avec les peuples autochtones ont contribué à remettre en question certaines hiérarchies traditionnelles du savoir, et à reconnaître davantage la valeur de connaissances longtemps marginalisées dans les politiques publiques et la recherche. Dans les domaines de la gestion environnementale, de la protection des territoires ou de l’adaptation aux changements climatiques, les savoirs autochtones sont de plus en plus mobilisés aux côtés des sciences naturelles et des sciences sociales.

Sans avoir abordé directement ces questions, Morin offre des outils conceptuels permettant d’en saisir les enjeux. Son appel à la « reliance » invite à dépasser les cloisonnements intellectuels et à penser les complémentarités possibles entre différentes traditions de connaissance. Le dialogue entre savoirs autochtones, sciences naturelles, sciences sociales et action publique illustre ainsi de manière concrète l’actualité de cette pensée de la reliance.

Les études canadiennes : un laboratoire de l’interdisciplinarité

La pensée de Morin permet également de mieux comprendre la nature particulière des études canadiennes elles-mêmes.




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Depuis leur développement dans les universités européennes et internationales, les études canadiennes occupent une position singulière. Elles constituent à la fois un champ scientifique et un instrument de diplomatie culturelle. Elles participent à la diffusion des connaissances sur le Canada tout en contribuant à la compréhension de ses réalités sociales, politiques et culturelles. Elles se trouvent ainsi au croisement d’une logique scientifique de production de connaissances et d’une logique de rayonnement culturel et diplomatique.

Cette double dimension explique leur caractère profondément interdisciplinaire. Les chercheurs en études canadiennes mobilisent l’histoire, la sociologie, la littérature, la science politique, la géographie, les études autochtones ou encore les études environnementales pour éclairer un même objet.

Une telle démarche correspond presque parfaitement à l’idéal intellectuel défendu par Morin. Pour lui, les phénomènes complexes ne peuvent être saisis à travers une seule discipline. Ils exigent au contraire des approches capables de faire dialoguer les savoirs et de restituer les interactions qui structurent la réalité.

Cette approche entretient une profonde parenté avec la pensée circumpolaire, qui ne procède pas par oppositions binaires mais par interactions, circulations et rétroactions entre des espaces, des savoirs et des acteurs. Comme la pensée complexe de Morin, elle privilégie les relations plutôt que les essences, les dynamiques plutôt que les catégories figées, faisant de la rétroaction un principe d’intelligibilité des réalités nordiques et des sociétés qui les habitent.

Des questions qui dépassent les frontières nationales

La pertinence de Morin se manifeste enfin dans les grands enjeux auxquels le Canada est aujourd’hui confronté. Qu’il s’agisse du changement climatique, de l’avenir de l’Arctique, des migrations, de la diversité culturelle ou des transformations géopolitiques, ces questions dépassent largement les frontières nationales.

Morin parlait d’une « communauté de destins » pour désigner l’interdépendance croissante des sociétés humaines. Cette intuition trouve une résonance particulière dans un pays qui se définit à la fois comme nord-américain, atlantique, pacifique et circumpolaire.


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À l’heure où de nombreuses démocraties occidentales sont confrontées à des formes renouvelées de polarisation et de repli identitaire, l’expérience canadienne rappelle les difficultés, mais aussi les possibilités, de faire coexister plusieurs appartenances au sein d’un même cadre politique.

Relire Edgar Morin à travers le Canada ne consiste donc pas seulement à rendre hommage à un grand intellectuel disparu. C’est aussi reconnaître que plusieurs des interrogations qui ont traversé son œuvre sur la diversité, l’interdépendance, la reliance des savoirs ou la coexistence des différences trouvent dans l’expérience canadienne un terrain d’observation particulièrement éclairant.

Plus qu’un simple objet d’étude, le Canada apparaît alors comme l’une des expressions contemporaines de cette complexité que Morin n’a cessé d’inviter à penser.

La Conversation Canada

Christophe Premat a récemment publié “L’autonomie improbable. Fragilité et contingence d’une invention humaine” (Anibwe, 2026), un essai consacré aux théories de l’autonomie. Ses recherches portent notamment sur les pensées de l’autonomie développées par Cornelius Castoriadis et Edgar Morin. Il déclare cet intérêt académique et scientifique en rapport avec la thématique abordée.

ref. Relire Edgar Morin pour comprendre la complexe expérience canadienne – https://theconversation.com/relire-edgar-morin-pour-comprendre-la-complexe-experience-canadienne-284252