Source: The Conversation – in French – By César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité

Comment les catastrophes naturelles étaient-elles couvertes avant l’apparition de la presse moderne ? Au Japon, la réponse se trouve dans des publications populaires diffusées dans les villes : les kawaraban. En mêlant information et divertissement, ces feuillets pouvaient paraître quelques jours à peine après un séisme, un incendie, mais aussi relater toutes sortes de faits divers. Retour sur l’histoire d’un format médiatique méconnu, qui a su contourner la censure pour faire circuler des nouvelles dans le Japon d’avant le XXᵉ siècle.
Le Japon est un pays régulièrement frappé par de nombreux cataclysmes naturels. Tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques, typhons et inondations y font naturellement l’objet d’une couverture particulière par les médias du pays. Mais alors que l’arrivée de la presse moderne dans l’archipel ne remonte qu’au début des années 1870, que sait-on de la période qui précède ? Partir de cette question nous amène à nous intéresser au rôle joué par un format médiatique aujourd’hui disparu, mais qui a circulé dans les rues des grandes villes japonaises entre la fin du XVIIᵉ et les premières années du XXᵉ siècle : les kawaraban.
Les kawaraban étaient des feuillets illustrés incluant des commentaires, imprimés par xylographie et diffusés dans les centres urbains du pays. L’origine de leur nom est assez obscure. Littéralement, on pourrait traduire ce terme par « imprimés sur tuile ». On sait aujourd’hui que cette appellation est en réalité une référence à leur piètre qualité. Leur aspect donne en effet le sentiment que la matrice ayant servi à leur impression aurait été réalisée avec la même argile que celle utilisée pour fabriquer les tuiles de l’époque.
De fait, si on les compare aux estampes produites à la même période et qui allaient émerveiller le public occidental à la suite de l’ouverture du pays dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les kawaraban n’offraient généralement pas un grand raffinement esthétique. Mais leur principal intérêt est ailleurs.
Des publications à la réputation sulfureuse
Les effets conjugués de l’accès à la lecture d’une partie importante de la population et du développement des techniques d’impression ont largement contribué à renforcer la culture de l’édition et l’industrie du livre dans le Japon des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. C’est dans les marges de ce monde florissant que les kawaraban se sont développés, sans que l’on puisse aujourd’hui en identifier les auteurs.
Sur bien des points l’on peut considérer les kawaraban comme les ancêtres de la presse à sensation moderne. Accessibles aux franges populaires urbaines, ils remplissaient une double fonction, à la fois informative et divertissante. À une époque où la censure demeurait la règle et où la liberté d’expression était encore loin d’être un droit fondamental, les sujets proscrits étaient nombreux : interdiction d’évoquer ou de critiquer le pouvoir politique, qu’il s’agisse du shogun installé dans la capitale, Edo – ancien nom de Tokyo –, ou des seigneurs à la tête des différents fiefs, ou de parler des relations avec l’étranger. Les premiers kawaraban traitaient de cas de suicides retentissant, de vendettas entre clans rivaux, d’histoires de vengeance et de toutes sortes de faits divers présentés comme extraordinaires.
Pourtant, ces imprimés étaient introuvables dans les nombreuses librairies qui prospéraient dans les différents centres urbains du pays. Leur interdiction remonte à la fin du XVIIᵉ siècle. Pour obtenir ces feuillets illégaux, il fallait s’adresser à des vendeurs qui déambulaient dans les rues, généralement par deux et le visage à moitié couvert. Ces colporteurs de nouvelles, appelés yomiuri, faisaient la promotion de leurs publications en présentant leur contenu de manière tapageuse dans l’espoir de susciter l’intérêt des passants, un peu à la manière des camelots de journaux de l’âge d’or de la presse en France.
Incendies et séismes, des sujets majeurs
Parmi les sujets de prédilection de cette forme de presse populaire, les kawaraban consacrés aux catastrophes tenaient une place de choix. La plus grande collection encore accessible aujourd’hui est conservée à l’Université de Tokyo. Comprenant plus de 570 pièces, près de la moitié d’entre elles porte sur les catastrophes qui s’abattaient sur l’ensemble du territoire, preuve que le sujet y tenait une place centrale. Parmi les plus courantes, il faut notamment mentionner les tremblements de terre ainsi que les incendies.
Si la rapidité de production de ces imprimés était de toute évidence loin d’égaler celle des journaux et des médias contemporains, certaines éditions pouvaient être réalisées seulement quelques jours après une catastrophe. Les kawaraban pouvaient proposer des descriptions des zones détruites par un incendie. Certains incluaient également des informations sur les différents lieux où les personnes sinistrées pouvaient trouver une aide matérielle.
Les textes pouvaient aussi contenir des messages invitant les individus séparés de leur famille à prendre au plus vite contact avec leurs proches afin de ne pas les laisser dans l’inquiétude. Ce souci de transmettre des informations rassurantes à la population n’est pas sans rappeler l’approche adoptée par de nombreux médias contemporains.
Se rendre utile pour vendre
Pour espérer bien vendre un kawaraban, il fallait soit qu’il représente une forme de divertissement, soit qu’il comporte des informations utiles, voire les deux.
Les éditions consacrées aux catastrophes se distinguaient de celles portant sur les récits de vengeance ou les faits divers sensationnels par la relative précision des informations qu’elles proposaient. Cette caractéristique a également rendu possible une reconnaissance implicite de leur utilité sociale par le pouvoir politique. En effet, malgré leur illégalité, ces imprimés ont continué à circuler avec une certaine liberté dans les rues d’Edo et d’Osaka.
Ce fut particulièrement le cas pendant les années 1850, une période marquée par plusieurs séismes d’ampleur qui ont touché la côte pacifique et la région d’Edo. Cette situation s’explique notamment par la clémence dont faisait preuve le pouvoir lorsque les kawaraban contribuaient à diffuser des informations utiles à la population. Les éditeurs de ces publications étaient parfaitement conscients de cet avantage. Il n’était ainsi pas rare de voir apparaître, au détour d’un texte, quelques louanges adressées aux autorités afin de ne pas s’attirer leurs foudres.

Kenji Morita, 2026., Fourni par l’auteur
Malgré cette tolérance relative, ces publications n’en demeuraient pas moins illégales. Mais d’où leurs éditeurs tiraient-ils donc leurs informations ? De même, comment celles-ci pouvaient-elles circuler d’une région à l’autre ? L’historien Kenji Morita met en avant le rôle essentiel joué par les messagers chargés d’acheminer le courrier et les marchandises dans le Japon de l’époque d’Edo.
Littéralement appelés « jambes ailées » (hikyaku), ces individus avaient la particularité de circuler de quartier en quartier, notamment dans les villes, mais aussi de province en province lorsqu’ils étaient chargés des communications officielles. Ils avaient ainsi accès à des informations de première main et constituaient des sources de choix pour les producteurs de kawaraban.
L’humour pour surmonter l’épreuve
Parmi les kawaraban consacrés aux catastrophes qui nous sont parvenus, une catégorie en particulier peut sembler singulière : celle des « images de poisson-chat » (namazu·e). Si ces estampes bénéficient d’un niveau de réalisation plus élevé que les kawaraban les plus rudimentaires, leur caractère illégal et l’anonymat de leurs auteurs permettent de les rattacher à ce format médiatique.

Kenji Morita, 2026., Fourni par l’auteur
L’utilisation du poisson-chat (namazu·e) s’explique par une croyance largement répandue à l’époque, selon laquelle les tremblements de terre étaient provoqués par un gigantesque silure vivant sous l’archipel.
Ces kawaraban représentent ainsi de nombreux poissons-chats anthropomorphes censés incarner le séisme et ses effets sur la société. Sur un ton toujours teinté d’humour et d’un certain cynisme, certaines illustrations mettent en avant l’impossibilité de faire confiance au poisson-chat afin de souligner le caractère inéluctable et imprévisible des tremblements de terre. D’autres montrent des poissons-chats réincarnés en artisans tirant profit des destructions des habitations pour obtenir de nouvelles commandes.
Pour bien comprendre la manière dont ces messages à caractère humoristique pouvaient être interprétés, il faut prendre en compte un autre message implicite, souvent présent dans ce genre de kawaraban. Plus qu’une interprétation en termes de châtiment frappant un monde corrompu, c’est l’idée d’un nouvel ordre à venir qui revient de manière récurrente. Ainsi, si certains perdent la vie, d’autres peuvent aussi espérer tirer parti de la situation pour se reconstruire. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le recours à l’humour en période de grandes difficultés pour une partie de la population touchée par une catastrophe.
Enfin, il faut rappeler qu’à l’âge d’or des kawaraban entre les années 1850 et 1870, l’exigence d’objectivité ou de véracité de l’information n’était pas encore à l’ordre du jour. Nous étions à une époque où information et divertissement ne s’étaient pas encore véritablement séparés. Ce mélange des genres allait d’ailleurs perdurer dans les premiers temps de la presse moderne, qui se développa progressivement au cours des dernières décennies du XIXᵉ siècle. Les deux formats, kawaraban et journaux, ont d’ailleurs coexisté jusqu’au début du XXᵉ siècle.
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César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Informer sur les catastrophes à l’époque du Japon féodal : le rôle des « kawaraban » – https://theconversation.com/informer-sur-les-catastrophes-a-lepoque-du-japon-feodal-le-role-des-kawaraban-288955
