Source: The Conversation – in French – By Gérard Charl Filies, Associate professor, University of the Western Cape
La formation des professionnels de santé détermine la manière dont ils interagissent avec leurs patients, les familles de ces derniers et les communautés qu’ils servent. Mais que se passe-t-il si cette formation n’est pas adaptée au contexte dans lequel ces professionnels exercent ?
Je travaille dans l’enseignement supérieur en Afrique du Sud et à l’international depuis plus de 20 ans. Au cours de cette période, mes collègues et moi-même avons proposé à nos étudiants, issus de diverses professions de la santé et du secteur social, des modules de formation fondés sur des théories, des modèles et des cadres conceptuels issus des pays du Nord.
Par exemple, le programme met fortement l’accent sur la performance individuelle. En conséquence, les professionnels de santé recherchent ces mêmes comportements chez leurs collègues et s’attendent inconsciemment à ce que les patients et les communautés adoptent cette même approche individualiste.
Nous avions souvent l’impression d’être à la traîne dans notre formation. Nous nous demandions pourquoi nos étudiants ne participaient pas activement aux travaux de groupe ou aux discussions d’équipe pendant la formation clinique. Au fil du temps, cependant, notre équipe de formateurs a commencé à se demander si les étudiants des pays africains n’avaient pas une autre manière de travailler avec les personnes.
Dans un article récemment publié, nous nous sommes penchés sur cette question. Nos conclusions nous ont amenés à constater que certains modèles de formation et d’enseignement destinés aux professionnels de santé en Afrique sont inadaptés.
En effet, dans de nombreuses communautés à travers le continent, les décisions en matière de santé sont souvent prises au sein des familles. Il est nécessaire de consulter les aînés. Les soins sont considérés comme une entreprise commune et partagée, plutôt que comme une négociation privée entre un professionnel de santé et un patient.
Sur la base de ces résultats, nous avons examiné comment les cadres de formation internationaux pourraient être renforcés en intégrant un ensemble de compétences et d’aptitudes mieux adaptées aux étudiants des pays africains. Nous avons articulé cette approche autour du concept d’ubuntu. Il s’agit d’une idée philosophique africaine souvent résumée par l’expression « Je suis parce que nous sommes ».
Nous soutenons que cette approche permettrait de mettre en place une prise en charge médicale qui considère les patients non pas simplement comme des cas cliniques, mais comme des individus dont la santé est influencée par leur famille, leur communauté et leurs relations sociales. In fine, cela favoriserait de meilleurs résultats en matière de santé.
Les limites des cadres actuels
Les cadres de compétences interprofessionnelles sont des lignes directrices définissant les compétences, les connaissances et les attitudes dont les professionnels de santé et du secteur social ont besoin pour travailler efficacement en équipe. Les cadres de compétences interprofessionnelles dominants à l’échelle mondiale pour les professionnels de santé ont grandement contribué à améliorer le travail d’équipe, la communication et la clarté des rôles dans la formation des professions de santé. C’est le cas notamment de l’Interprofessional Education Collaborative aux États-Unis et de l’Interprofessional Health Collaborative au Canada.
Mais ces cadres reposent certaines idées de ce que doivent être le professionnalisme et la communication. On considère par exemple qu’une bonne collaboration avec les patients passe par :
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une contribution verbale affirmée
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un contact visuel direct
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une réactivité rapide et une interaction informelle et aisée avec les figures d’autorité.
Cette vision ne reflète pas forcément une réelle collaboration dans beaucoup d’autres contextes en Afrique.
Dans le cadre de nos travaux, nous avons constaté qu’un certain nombre de compétences essentielles que possèdent les étudiants africains ne sont pas reconnues dans les référentiels. Parmi celles-ci figurent :
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l’écoute attentive de ce que disent les collègues
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la responsabilité collective vis-à-vis des soins prodigués aux patients
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la responsabilité partagée quant aux résultats des soins pour les patients.
La réalité sur le terrain
Notre proposition est le fruit d’années d’enseignement et de recherche sur la formation interprofessionnelle et la pratique collaborative auprès d’étudiants et de professionnels de santé en Afrique du Sud et à l’international. Nous avons examiné les principaux cadres de compétences mondiaux relatifs au travail d’équipe dans le secteur de la santé, parallèlement aux travaux universitaires africains sur l’ubuntu. La question que nous nous sommes posée était de savoir si ces modèles mondiaux reflétaient pleinement la manière dont la collaboration est comprise et pratiquée dans les contextes africains.
Notre analyse a permis de mettre en évidence trois observations clés.
Premièrement, les cadres de compétences internationaux privilégient les hypothèses occidentales sur la manière dont la collaboration est mise en œuvre et évaluée.
Deuxièmement, les comportements collaboratifs ancrés dans les cultures africaines sont souvent négligés ou sous-estimés. Il s’agit notamment de la responsabilité collective, où chacun partage la responsabilité des résultats, et de la prise de décision relationnelle, où les décisions sont prises grâce au dialogue et dans le respect mutuel plutôt que par une seule personne agissant seule.
Troisièmement, l’ubuntu offre un fondement philosophique solide pour redéfinir les compétences interprofessionnelles et compléter les cadres existants. Ce concept reflète également les réalités africaines tout en offrant des enseignements utiles aux systèmes de santé dans d’autres régions du monde.
Les fondements d’un nouveau modèle
Nous avons identifié cinq façons dont l’ubuntu pourrait inspirer les lignes directrices existantes en matière de compétences interprofessionnelles :
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Comprendre que les patients font partie de familles et de communautés, et ne sont pas des individus isolés. Les « soins centrés sur la personne » sont des soins conçus avec le patient, sa famille, sa communauté et les professionnels de santé, plutôt que définis uniquement par les professionnels de santé.
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Considérer la responsabilité des résultats de santé comme partagée entre les professionnels, les patients, les familles et les aidants, plutôt que comme incombant à un seul prestataire ou à une seule hiérarchie.
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Valoriser l’écoute attentive en tant que compétence de communication à part entière.
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Reconnaître que des frontières rigides entre les rôles peuvent céder la place à des modes de travail plus adaptatifs et plus souples, mieux adaptés à des besoins de soins complexes et en constante évolution.
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Considérer le leadership comme une responsabilité partagée, fondée sur la confiance.
Nous ne préconisons pas l’abandon des modes de travail existants au sein des professions de santé. Nous soutenons au contraire qu’ils devraient être élargis.
La prochaine étape consiste à traduire cette idée en un cadre de compétences applicable. Celui-ci doit être testé et affiné dans le cadre de programmes pilotes de formation des professionnels de santé en Afrique.
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Gérard Charl Filies does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. En Afrique, les soins de santé passent aussi par les familles et les communautés – https://theconversation.com/en-afrique-les-soins-de-sante-passent-aussi-par-les-familles-et-les-communautes-288871
