Source: The Conversation – in French – By Jorge Jacob, Professor of Behavioral Sciences, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
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Certaines études tendent à établir un lien entre les performances d’équipes sportives et les scores obtenus par les pouvoirs en place lorsque les élections se tiennent peu après.
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Le fiasco de la sélection nationale brésilienne à la Coupe du monde 2026 de football masculin pourrait, dans cette logique, avoir un effet négatif sur le résultat du président Lula, candidat à sa réélection en octobre prochain, d’autant plus que ce sport génère d’intenses passions au Brésil.
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En réalité, les recherches les plus détaillées, mais aussi les précédents historiques au Brésil, montrent qu’il n’existe pas de lien démontré entre les résultats de la Seleção et l’issue des élections.
Le 5 juillet 2026, le Brésil quittait la Coupe du monde dès les huitièmes de finale, battu par la Norvège – une sortie de route que la presse a immédiatement décrite comme la fin d’un mythe.
Au Brésil, les médias s’en sont d’abord pris au sélectionneur Carlo Ancelotti, mais la discussion a vite débordé du terrain, car l’élimination est survenue à quelques semaines seulement de l’ouverture officielle de la campagne présidentielle.
Aussitôt, une vieille question est revenue dans le débat public brésilien, comme à chaque Mondial : une victoire de la Seleção profite-t-elle au gouvernement en place, et une défaite lui coûte-t-elle des voix ?
Le football, un enjeu politique ancien au Brésil
Comme à chaque Coupe du monde, les candidats à la présidentielle ont tenté de prendre le train en marche.
Le président sortant et candidat à sa réélection Luiz Inácio Lula da Silva, qui avait publié, avant la compétition, une vidéo d’encouragement à « son cher Ancelotti », a réagi après l’élimination en rappelant que « l’on ne gagne pas toujours » et en appelant les Brésiliens à garder confiance dans l’avenir.
À l’autre bout de l’échiquier politique, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro et candidat déclaré de l’extrême droite, a publié sur Instagram une vidéo générée par IA qui décalque un montage devenu viral après l’élimination de la Seleção. Dans l’original, Neymar demande à son « moi enfant » s’il doit « continuer d’essayer » ; à la fin, un Neymar « de 2030 » soulève enfin le trophée. Flávio Bolsonaro a repris le procédé à l’identique, en remplaçant la Coupe du monde par l’écharpe présidentielle.
Si les candidats eux-mêmes croient qu’endosser le maillot jaune et vert rapporte des voix, c’est que cette intuition reste bien vivante. Cette instrumentalisation politique du football n’a rien de nouveau. De Getúlio Vargas (au pouvoir de 1930-1945, puis président de 1951 à 1954) à la dictature militaire (1964-1985), puis tout au long de la période démocratique, les gouvernements brésiliens ont régulièrement mobilisé la Seleção comme symbole d’unité nationale, de patriotisme et d’identité collective.
Sous l’Estado Novo (1937-1945), le régime de Vargas subventionne les clubs et fait du football un instrument de « brésilianité », c’est-à-dire un élément central de l’identité brésilienne. En 1970, la dictature militaire accompagne le titre mondial de la campagne de propagande « Noventa Milhões em Ação » (« Quatre-vingt-dix millions en action », c’est-à-dire 90 millions de Brésiliens unis derrière la Seleção) et associe méthodiquement le succès de la Seleção à celui du régime.
Plusieurs recherches en histoire et en science politique ont montré que le football occupe au Brésil une place singulière dans la construction du récit national.
Quand l’histoire électorale répond aux idées reçues
Pour autant, une victoire ou une défaite de la Seleção peut-elle influencer le comportement électoral des Brésiliens ? Longtemps, une partie de la littérature en économie politique et en psychologie sociale a défendu l’idée qu’une victoire sportive pouvait procurer un « bonus électoral » aux dirigeants en exercice.
L’étude la plus influente sur cette question est celle d’Andrew J. Healy, Neil Malhotra et Cecilia Hyunjung Mo, publiée en 2010 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). À partir de l’examen des résultats de plusieurs équipes universitaires de football américain aux États-Unis, les auteurs montrent qu’une victoire obtenue dans les dix jours précédant un scrutin augmentait le nombre de voix obtenues par le parti au pouvoir lors des élections présidentielles, sénatoriales et de gouverneurs subséquentes. L’effet était plus marqué dans les régions où l’attachement à l’équipe était particulièrement fort, ce qui suggère que les émotions positives suscitées par le sport pouvaient influencer, de manière inconsciente, l’évaluation des gouvernements en place. Encore fallait-il, pour que l’émotion soit toujours vive au moment du vote, que la victoire survienne juste avant le scrutin.
Le mécanisme suppose un transfert d’émotion : des citoyens momentanément plus heureux porteraient un regard plus favorable sur leurs dirigeants, qui n’y sont pourtant pour rien. Mais, plus tard, les chercheurs Anthony Fowler et Pablo Montagnes ont réexaminé ces mêmes données avec des tests de robustesse plus exigeants. Ils montrent que l’effet observé dans l’étude originale disparaît largement lorsque l’on modifie les spécifications économétriques, que l’on réalise des tests placebo ou que l’on compare des élections dans lesquelles le parti au pouvoir ne se représente pas.
Les auteurs soulignent également que l’effet apparaît parfois dans des contextes où il ne devrait pas exister (par exemple, dans des régions moins attachées au football universitaire), ce qui est incompatible avec le mécanisme théorique proposé. Ils concluent ainsi que le résultat initial correspond vraisemblablement à un faux positif statistique, c’est-à-dire une corrélation due au hasard ou aux choix de modélisation, et non un effet causal des victoires sportives sur le vote.
Aujourd’hui, le consensus scientifique est que les grands événements sportifs peuvent influencer temporairement l’humeur collective, mais les preuves de leur capacité à modifier durablement les préférences politiques restent faibles. Cette prudence est particulièrement nécessaire dans des sociétés fortement polarisées comme le Brésil, où la polarisation déborde largement le champ électoral : au printemps 2026, le retrait sanitaire de produits d’une marque par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro a suffi à transformer un simple détergent en étendard partisan. Le phénomène n’est pas nouveau : pendant la pandémie de Covid-19, nous avions montré que le soutien des Brésiliens aux mesures de distanciation sociale dépendait bien davantage de leur orientation politique déclarée que de leur vulnérabilité économique.
L’intuition est séduisante parce que sa logique est simple : la Seleção gagne, le gouvernement gagne ; la Seleção perd, le gouvernement perd. Or la série historique brésilienne dément cette équation avec une régularité presque scolaire. En 1998, le Brésil s’incline 3-0 devant la France en finale ; trois mois plus tard, Fernando Henrique Cardoso est réélu dès le premier tour. En 2002, le Brésil décroche son cinquième titre, et c’est l’opposition, non le gouvernement sortant, qui gagne le Planalto avec Lula. En 2006 et en 2010, la Seleção sort en quarts de finale : Lula est réélu en 2006, puis Dilma Rousseff, sa dauphine, élue en 2010.
En 2014, le Brésil, pays hôte, encaisse un 7-1 contre l’Allemagne en demi-finale. J’étais dans le stade ce soir-là. Le souvenir qui me revient est celui d’une humiliation historique, subie à domicile, devant son propre public, et en pleine année électorale. En sortant du stade du Mineirão, à Belo Horizonte, j’ai surtout entendu ce que scandait la foule. Et la cible n’était ni l’équipe battue ni ses joueurs : c’était la présidente Dilma Rousseff. Cette humiliation à domicile lui a-t-elle coûté des voix ? Trois mois plus tard, les électeurs la réélisaient.
Alors, pourquoi ces cris ? Pedro Santos Mundim et Gleice Meire Almeida da Silva ont montré que la popularité de Dilma Rousseff était déjà dégradée à la veille du Mondial. Le football n’a ni anesthésié ni créé la frustration d’une partie de la population : il lui a seulement offert une scène. Les effets politiques de la Coupe du monde avaient commencé bien avant le coup d’envoi de la compétition.
J’ajoute un élément, pour l’avoir observé de l’intérieur ce soir-là : les supporters qui pouvaient s’offrir le billet et le déplacement jusqu’à une demi-finale ne comptaient déjà pas, avant même la défaite, parmi les principaux soutiens de Dilma Rousseff, dont la base électorale se concentrait dans les catégories les plus pauvres et les régions les plus défavorisées, tandis que son adversaire Aécio Neves dominait chez les électeurs aisés. Ce soir-là, la colère dans le stade cherchait une cible collective. Elle l’a trouvée.
Un lien affaibli entre le peuple brésilien et sa sélection
L’analyste politique brésilien Bernardo Mello Franco avance une autre hypothèse : le problème est peut-être devenu identitaire. Il s’appuie sur les travaux de Marco Bettine, sociologue du sport à l’Université de São Paulo, qui soutient que les performances de la Seleção en Coupe du monde ne déterminent pas les résultats électoraux, mais peuvent peser sur l’humeur collective.
Bettine souligne toutefois qu’un élément contextuel distingue le Brésil contemporain : le lien affectif entre la population et la sélection nationale s’est progressivement affaibli. Parmi les facteurs avancés figurent l’appropriation du maillot de la Seleção comme symbole politique par l’extrême droite brésilienne, les scandales de gouvernance au sein de la Confederação Brasileira de Futebol (CBF) ainsi que l’internationalisation croissante du football brésilien, marquée par le départ précoce des meilleurs joueurs vers les championnats européens, ce qui a contribué à vider les compétitions nationales de leurs principales vedettes.
Rien n’indique donc que l’élimination coûtera des voix à Lula, pour l’instant donné nettement en tête dans les sondages. Ni 1998 ni 2014 n’ont empêché le sortant de l’emporter et, en 2026, la Seleção aura surtout servi de matière à vidéos de campagne et d’exutoire à des émotions et à des opinions déjà présentes, auxquelles un parcours plus réussi des coéquipiers de Neymar n’aurait sans doute rien changé.
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Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La défaite de la Seleção peut-elle coûter une élection présidentielle au Brésil ? – https://theconversation.com/la-defaite-de-la-selecao-peut-elle-couter-une-election-presidentielle-au-bresil-288655
