Redessiner le monde pour mieux le comprendre : le pouvoir politique des contre-cartes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Patty Heyda, Professor of Urban Design and Architecture, Washington University in St. Louis

L’île de la Tortue (« Turtle Island ») est le nom que certains peuples autochtones donnent à l’Amérique du Nord. Cette contre-carte est orientée vers l’est, c’est-à-dire en direction du soleil levant. The Decolonial Atlas, CC BY-NC-ND

Les cartes ne se contentent pas de représenter le monde : elles contribuent à le façonner. Longtemps utilisées pour asseoir le pouvoir politique, économique ou colonial, elles peuvent aussi, en réintroduisant les informations omises et en croisant des données rarement associées, révéler les inégalités, les exclusions et les rapports de force invisibles qui structurent nos territoires.


À travers l’histoire, les cartes ont été des outils précieux pour les puissants, leur permettant d’affirmer leur emprise sur des territoires et des marchés. Les responsables politiques engagent des batailles de redécoupage électoral à l’échelle nationale afin de garantir le contrôle de leur camp, affaiblissant ainsi le pouvoir des électeurs. Les postures géopolitiques de l’administration Trump à propos du Groenland s’inscrivent dans une longue histoire de l’impérialisme appuyé par les cartes. Et dans la Rome antique, la table de Peutinger représentait une vision immense de l’Empire en plaçant Rome au centre du monde.

Mais les cartes peuvent aussi raconter des histoires cachées sur la politique et le pouvoir, permettant aux populations de se réapproprier leurs espaces et leur avenir. C’est notamment le cas des contre-cartes – c’est-à-dire des cartes qui remettent en question les présupposés existants – en élargissant les récits dominants sur un lieu pour y intégrer des points de vue jusque-là exclus.

Comme urbaniste, architecte, cartographe et chercheuse en politique de l’espace, j’ai pu constater de quelle manière les cartes façonnent les espaces urbains et les récits que l’on construit à leur sujet. J’ai également vu comment elles peuvent remettre en question ces récits et faire émerger d’autres significations d’un lieu, portées par les habitants et les travailleurs qui l’occupent au quotidien.

Bien plus que de simples outils numériques d’orientation, les cartes sont des instruments stratégiques de construction du monde. Elles montrent que certaines idées ou frontières que l’on croit immuables peuvent en réalité être rendues flexibles. Chacun peut créer une carte et, parce qu’elles sont des outils de narration spatiale, les possibilités qu’elles révèlent sur les lieux sont pratiquement infinies.

Qui fabrique les cartes ?

Le géographe Mark Monmonier est célèbre pour avoir expliqué comment mentir avec les cartes. Il soulignait que les producteurs de cartes disposant d’un pouvoir important, qu’il s’agisse des gouvernements ou des entreprises, recourent à une sélection des informations afin de promouvoir des objectifs particuliers ou de diffuser une image de marque.

Les cartes routières de Shell Oil des années 1950 constituent un exemple révélateur de l’utilisation des cartes comme outil marketing. Arborant un grand logo en couverture et la rose des vents aux couleurs de Shell à l’intérieur, ces cartes étaient distribuées gratuitement dans les stations-service à travers le pays. Elles faisaient la promotion de la marque tout en facilitant les déplacements en automobile grâce à la représentation des routes et des principaux points de repère. Au verso figuraient également des tableaux de kilométrage permettant aux automobilistes de planifier leurs arrêts pour faire le plein. En revanche, ces cartes passaient sous silence les réseaux de transport concurrents, comme les lignes d’autobus.

Carte de San Diego
Cette carte routière de Shell Oil Company, datant de 1956 et consacrée à San Diego, exclut de manière notable les lignes de transports publics.
Shell Oil Company/David Rumsey Map Collection, David Rumsey Map Center, Stanford Libraries, CC BY-NC-SA

Les institutions publiques et les organismes nés de partenariats public-privé utilisent également des cartes pour promouvoir certains agendas politiques. Ainsi les cartes de redlining (une pratique consistant à exclure certains quartiers de l’accès au crédit immobilier) de la Home Owners’ Loan Corporation des années 1930 montrent de manière particulièrement explicite comment les pouvoirs publics et le secteur immobilier se sont servis des cartes pour exclure certaines communautés. Réalisées pour la quasi-totalité des grandes villes américaines, elles identifiaient comme risqués pour les prêteurs les quartiers où vivaient les Afro-Américains, les excluant de fait de l’accès à la propriété.

Aujourd’hui encore, les opérations de redécoupage électoral partisan menées dans des États, comme le Texas ou la Floride, permettent de voir comment les cartes sont utilisées pour contrôler l’accès aux leviers de la démocratie. Ces redécoupages ont été réalisés en dehors du calendrier habituel du recensement afin de maximiser les chances d’obtenir davantage de sièges au Congrès lors des élections de 2026.

Recartographier les coulisses

Si les cartes servent à écarter systématiquement les quartiers minoritaires des marchés immobiliers, alors le fait de recartographier ces systèmes permet de mettre au jour les mécanismes par lesquels les pouvoirs publics et les acteurs privés organisent cette exclusion, ainsi que les bénéficiaires de celle-ci.

Dans mon livre, Radical Atlas of Ferguson, USA, je propose une nouvelle cartographie de cette ville américaine afin de montrer ce qui se joue en coulisses dans la planification régionale et municipale. Cette approche révèle pourquoi des inégalités aussi marquées continuent d’y perdurer.

La banlieue de Ferguson, située dans le nord du comté de St. Louis, s’est retrouvée sous les projecteurs en 2014 lorsqu’un policier blanc a abattu Michael Brown Jr, un adolescent noir non armé. La mobilisation suscitée par cette injustice a contribué à donner un nouvel élan au mouvement Black Lives Matter.

Dans les cartes réunies dans ce livre, j’ai superposé de nouveaux récits afin de mettre en lumière le contexte politique et économique complexe qui sous-tend la situation de Ferguson. Ainsi, l’historien Walter Johnson souligne que plusieurs grandes entreprises figurant au classement Fortune 500 sont implantées à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où Michael Brown a été tué. Alors que ces entreprises bénéficient d’importantes exonérations fiscales et d’aides publiques destinées à soutenir leur développement immobilier, les dépenses municipales consacrées à des besoins essentiels, comme les écoles publiques ou les trottoirs, demeurent insuffisamment financées. En mettant en évidence ces différentes dimensions du territoire, les cartes peuvent révéler qui influence réellement la vision des urbanistes et des responsables politiques.

Carte du Missouri mettant en évidence Ferguson et présentant les niveaux de criminalité contre les biens
Alors que les institutions financières commettent, elles aussi, des atteintes aux biens (indiquées ici par les hachures rouges), notamment à travers les prêts hypothécaires à risque (« subprime »), ces infractions figurent rarement sur les cartes de la criminalité patrimoniale, qui se limitent généralement aux vols de biens ou de véhicules, aux cambriolages et aux incendies volontaires.
Patty Heyda/Radical Atlas of Ferguson, USA via Belt Publishing

La recartographie aide les décideurs à mieux prendre conscience des biais présents dans les données qu’ils utilisent pour évaluer les quartiers et produire les cartes municipales. Les cartes présentant des données de criminalité apparemment objectives, par exemple, tendent souvent à renforcer les représentations du risque associées aux quartiers minoritaires. Mais lorsque les délits contre les biens recensés dans le nord du comté de St. Louis, où vit une majorité de résidents noirs, sont mis en regard des fraudes hypothécaires commises par des acteurs de la finance lors de la crise de 2008 – un jeu de données généralement absent des catalogues municipaux –, il apparaît clairement que cette zone a été spécifiquement ciblée par les prêteurs spécialisés dans les crédits hypothécaires (subprimes). Élargir la manière dont nous évaluons les données et leurs sources permet ainsi de déplacer l’attention vers les forces sous-jacentes qui produisent ces statistiques.

Le remapping (ou recartographie) permet également de croiser des couches d’information qui semblent, à première vue, sans rapport, afin de faire émerger de nouvelles connexions spatiales. Pourquoi, par exemple, la participation électorale est-elle si faible dans le quartier où Michael Brown a été tué ? Une carte combinant la répartition raciale de la population et l’emplacement des bureaux de vote révèle non seulement l’absence de bureau de vote dans le quartier majoritairement afro-américain, mais aussi l’existence de barrières physiques, notamment une voie ferrée surélevée et un corridor fluvial, qui compliquent l’accès des habitants à l’hôtel de ville et aux autres bureaux de vote.

Carte de Ferguson montrant l’emplacement des bureaux de vote, les lignes de transports publics et les quartiers à majorité noire par circonscription électorale
Les cartes révèlent les obstacles physiques qui contribuent à la faible participation électorale à Ferguson, notamment le manque de bureaux de vote et l’absence de transports publics desservant l’hôtel de ville.
Patty Heyda/Radical Atlas of Ferguson, USA via Belt Publishing

Des cartes au service du public

À mesure que les détenteurs du pouvoir continuent de politiser les cartes, la pratique du remapping peut servir l’intérêt général en rendant ces systèmes de pouvoir plus visibles pour tous. Les contre-cartes ont inspiré de nombreux militants à réintroduire dans les récits dominants des informations qui en avaient été exclues.

Le cartographe Andrew Middleton m’a ainsi fait découvrir un exemple parlant : une relecture pétrofuturiste des cartes routières de Shell Oil. Ces contre-cartes représentent les routes figurant sur les cartes de Shell comme étant submergées en fonction des projections d’élévation du niveau de la mer liées au changement climatique – un phénomène principalement causé par la combustion des énergies fossiles produites par des entreprises telles que Shell.

Les cartes sont des représentations géographiques à échelle réduite, conçues pour être lisibles et utiles. Elles sont comprises par des personnes de tous âges. Elles communiquent visuellement au-delà des langues et sont faciles à transporter. Lorsque les cartes et les contre-cartes mettent au jour et superposent des relations autrement invisibles qui façonnent un lieu, elles contribuent à faire émerger de nouvelles formes de mémoire collective et proposent des conceptions plus riches et plus significatives de l’autorité publique.

The Conversation

Patty Heyda ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Redessiner le monde pour mieux le comprendre : le pouvoir politique des contre-cartes – https://theconversation.com/redessiner-le-monde-pour-mieux-le-comprendre-le-pouvoir-politique-des-contre-cartes-284467