Source: The Conversation – France (in French) – By Franck Jaotombo, Professeur AI & Quantitative Methods in Business, EM Lyon Business School
L’ESSENTIEL
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Ce marché florissant est tantôt soupçonné de nombrilisme, tantôt considéré comme un outil de manipulation managériale.
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Une étude a passé au crible les discours sur le développement personnel, via un logiciel de statistiques textuelles.
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Les femmes et les hommes ne mettent pas les mêmes mots derrière le terme moderne de développement personnel.
Stages, livres, applications, coachs, podcasts… le développement personnel est devenu un marché à part entière, celui de l’épanouissement de soi. Il s’est installé au cœur de l’entreprise, où il promet de muscler ces fameuses soft skills censées faire la différence.
Pourtant, demandez à dix personnes ce qu’est, au juste, le développement personnel : vous obtiendrez probablement dix réponses différentes. C’est précisément ce flou que j’ai voulu sonder lors de ma thèse. J’ai prolongé et systématisé cette démarche dans le cadre de mon habilitation à diriger des recherches.
Rappelons que le développement personnel n’est ni une collection de recettes de bonheur ni une simple mode managériale. C’est un processus d’apprentissage par lequel une personne, mobilisant son libre arbitre, cherche à mieux se connaître et à actualiser son potentiel sur trois plans indissociables : ce qu’elle pense et sait – cognitif –, ce qu’elle ressent – affectif – et ce qu’elle veut et entreprend – conatif. Les pratiques – coaching, thérapies, méditation ou formation – ne sont que des moyens de faciliter ce processus ; elles n’en sont jamais le cœur.
Reste à savoir ce qu’en pensent les principaux intéressés.
Pour ce faire, j’ai mené des entretiens auprès de managers, médecins, psychologues du travail, dirigeants, consultants ou salariés. Puis j’ai passé ces discours au crible d’une analyse lexicale, via la méthode Alceste et le logiciel iramuteq. Cette technique statistique repère les occurrences de mots puis regroupe les segments de textes en « mondes lexicaux ». J’ai couplé cette méthode à l’analyse des « spécificités » qui mesure les mots les plus ou les moins employés par un groupe de personne.
Clichés de genre
Un des premiers résultats de l’étude : les mots utilisés par les femmes pour parler de développement personnel ne sont pas les mêmes que ceux employés par les hommes. Parmi 697 mots analysés, seulement vingt sont davantage prononcés par les femmes contre 55 par les hommes.

Fourni par l’auteur
Chez les femmes, le vocabulaire surreprésenté converge vers l’intériorité, le ressenti et la relation : « intérieur », « imaginer », « rencontrer », « réfléchir », « sentir », etc. Chez les hommes, c’est presque l’inverse, mot pour mot : « outil », « technique », « performance », « résultat », « maîtrise », « efficace », « compétence ». Là où les unes décrivent un cheminement humain et subjectif, les autres parlent d’une boîte à outils au service de l’action.
En outre, plus un mot est caractéristique d’un sexe, plus il est déserté par l’autre. À lui seul, le mot « outil » revient 81 fois dans la bouche des hommes, contre 19 fois chez les femmes.

Fourni par l’auteur
On retrouve les stéréotypes de genre bien documentés par la recherche jusque dans le territoire intime du « travail sur soi ». Le pôle « agentique » associé au masculin – performance, autonomie, rationalité – est opposé au pôle « communionnel » associé au féminin – souci des autres, chaleur, sensibilité émotionnelle.
Même quand il s’agit de se transformer soi-même, les clichés de genre tiennent bon.
Euphémiser les rapports de domination
Au-delà du genre, trois grandes thématiques lexicales sur les façons de concevoir le développement personnel émergent des discours :
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Le considérer comme un outil de bien-être au travail : gérer le stress, apaiser les conflits, prévenir les risques psychosociaux ;
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Pour d’autres, c’est une démarche personnelle : mieux se connaître, évoluer, « devenir quelqu’un de plus conforme à ce que tu es au fond de toi » ;
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Pour les derniers, c’est la formation et la professionnalisation au métier qui posent question.

Fourni par l’auteur
Masquer une organisation défaillante
Deux dérives reviennent. La première est d’ordre organisationnel, où le développement personnel sert d’alibi pour masquer une organisation défaillante :
« Presser les gens comme des citrons… c’est la façon de manager une entreprise. C’est très utopiste de penser que le développement personnel va tout changer », résume une médecin du travail.
Cette critique, portée de longue date par les sociologues comme Élise Requilé, voit dans le développement personnel un moyen d’« euphémiser » les rapports de domination.
La seconde, plus insidieuse, fait porter à l’individu seul un mal-être d’abord produit par l’organisation :
« Le bien-être au travail, ce n’est pas lié à l’individu, mais à une organisation, à une façon de manager, de gérer, d’organiser le travail », rappelle une autre médecin du travail.
Proposer un stage de développement personnel devient alors un moyen commode de déléguer au salarié la charge de s’adapter, plutôt que de corriger ce qui dysfonctionne.
Ni gadget narcissique ni potion miracle
Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Non. Bien compris, le développement personnel n’est pas une invention du XXe siècle. Dans sa lecture de Socrate, le philosophe Pierre Hadot montre que le « souci de soi » serait indissociable du souci d’autrui et de la cité.
Développer sa liberté intérieure, ce ne serait pas se replier sur soi, mais se renforcer pour mieux s’engager dans le monde. Les concepts psychologiques qui sous-tendent aujourd’hui le développement personnel (sentiment d’efficacité personnelle, autodétermination, usage de ses forces) sont d’ailleurs solidement mesurés et validés.
Le développement personnel n’est donc ni le gadget narcissique que raillent ses détracteurs, ni la potion miracle que vendent ses marchands. Mais nos mots le trahissent : nous ne l’abordons pas tous de la même manière. Cette diversité n’est pas un défaut. C’est peut-être la première chose qu’une entreprise devrait entendre, avant de proposer le même stage à tout le monde.
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Franck Jaotombo détient des parts dans Amalteya SAS et HOME Landerneau SAS.
– ref. Demandez à un homme ou une femme de vous parler de développement personnel, ils n’emploieront pas les mêmes mots – https://theconversation.com/demandez-a-un-homme-ou-une-femme-de-vous-parler-de-developpement-personnel-ils-nemploieront-pas-les-memes-mots-287219
