Construire des cabanes : un jeu d’enfants qui interroge nos liens avec la nature

Source: The Conversation – in French – By Valentin Alibert, Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche, Université Bretagne Sud (UBS); Université Bordeaux Montaigne


L’ESSENTIEL

  • Construire des cabanes, c’est un moyen d’apprendre à vivre en collectivité. Mais c’est aussi une invitation à la rêverie.

  • Quand ils réalisent une cabane, les enfants s’approprient l’espace qui les entoure. Certains détails qui peuvent passer inaperçus aux yeux des adultes ont un sens très fort pour eux.

  • Les cabanes aiguisent le regard des enfants sur la nature, notamment sur les végétaux, et les incitent à arbitrer entre contraintes extérieures et imagination.


Les cabanes invitent à la rêverie. Elles fascinent, stimulent les architectes et les artistes, de la cité de l’architecture et du patrimoine, au Festival des cabanes des sources du lac d’Annecy. Elles convoquent l’imaginaire d’un « habiter » plus proche de la nature.

Ce sont également des territoires emblématiques de l’enfance. Qui n’a pas un jour construit une cabane ? Dominique Bachelart, chercheuse en sciences de l’éducation, souligne la richesse de ces constructions : « Que ce soit une hutte sommaire en branchages, un creux dans un arbre, un refuge loin des habitations, le terme générique de cabane désigne l’espace dans lequel on s’abrite ».

Des travaux en anthropologie retracent leur essor à des fins pédagogiques. Les mouvements d’éducation populaire qui se déploient au début du XXe siècle s’appuient sur les abris de loisirs pour mettre en œuvre leurs actions éducatives. Il s’agit par exemple d’apprendre aux jeunes à vivre en collectif. Les mouvements de scoutisme transmettent notamment l’art du froissartage, c’est-à-dire des techniques pour assembler des morceaux de bois avec de la corde afin de construire du mobilier (table, vaisselier, cabane dans les arbres).

Plus généralement, les cabanes sont des territoires que les enfants aménagent de façon autonome, selon leurs préférences et leurs capacités d’action. Ce sont ces constructions que j’ai étudiées en préparant ma thèse en géographie : Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature.

En quoi permettent-elles aux enfants de construire des liens d’attachement avec la nature, voire de s’y sentir petit à petit comme chez soi, même si c’est de façon éphémère ?

La cabane comme œuvre intime

Le terrain de recherche concerne les sorties en forêt avec un groupe de scoutisme laïque, les Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF). Ce groupe organise une à deux sorties par mois dans un bois de l’agglomération de Bordeaux, toujours le même. Ma thèse analyse comment des enfants, surtout âgés de 6 à 11 ans, s’approprient cette forêt qui au départ ne leur est pas familière. Lors des rencontres, les cabanes sont apparues comme une activité emblématique des temps libres.

Observez par exemple cette cabane construite au milieu d’un bosquet d’arbousiers par une fillette de 7 ans.

Cabane construite par une fillette de 7 ans, en avril 2023.
 : Valentin Alibert, Fourni par l’auteur

A priori vous ne voyez pas grand-chose. Pourtant, lors d’une visite guidée, elle m’explique le sens des différents objets qu’elle place. Elle a fait une sonnette (1) en accrochant une petite branche de pin. Elle a imaginé « une petite lumière à l’entrée ». En rentrant sur la gauche, elle me dit qu’il y a une « chambre ». La porte de cette pièce imaginaire est incarnée par une branche de l’arbousier (2). Elle montre ensuite le « lit » qu’elle a matérialisé en disposant des aiguilles de pin au sol (3). Elle projette dans la courbure du tronc de l’arbousier un siège à son échelle, au sein duquel elle peut s’assoir (4). Les morceaux de bois qu’elle dispose en équilibre représentent le « feu » (5).

Il est tout à fait possible de passer juste à côté de cette cabane sans percevoir le territoire qui a été produit. Cette appropriation est pourtant importante pour cette enfant. Elle construit petit à petit un chez-soi qui reprend certaines caractéristiques des espaces domestiques.

La sonnette incarne le seuil. Elle lui permet de contrôler et de ritualiser l’entrée de sa maison. Elle aménage également une pièce fonctionnelle, une chambre, avec un objet emblématique : le lit. Quant aux alignements verticaux et réguliers (5), je suppose que c’est une forme de mise en ordre esthétique. Ils représentent un objet important de l’imaginaire du foyer : le feu. En l’occurrence, la cabane est une œuvre intime qui fait sens pour la personne qui l’aménage.

Symbolique des végétaux

Pour construire des cabanes, les enfants sont également attentifs aux végétaux. Ils ramassent des bâtons, sélectionnent des feuilles. Ils cueillent des fougères ou de la mousse pour symboliser des canapés ou des surfaces confortables. Dans un autre registre sensoriel, je constate que le piquant du houx est fréquemment mobilisé pour mettre en visibilité les limites des cabanes.

La cabane de « la famille du houx » construite par deux filles de 8 et 9 ans (avril 2023).
de Valentin Alibert, Fourni par l’auteur

Sur la photographie ci-dessus, les deux filles qui construisent leur cabane élaborent progressivement un lien d’attachement spécifique avec le houx. Elles le réutilisent fréquemment et le houx devient le végétal emblématique de leurs différentes cabanes. Certains végétaux permettent aux enfants d’élaborer des identités collectives qui relient les membres d’une même cabane entre eux et avec la nature.

D’un jeu à l’autre, les végétaux se chargent de significations nouvelles. Les aiguilles de pin sont parfois des pièges contre les ennemis, parfois des suspensions décoratives. Des feuilles a priori ordinaires acquièrent une importance toute particulière, surtout lorsqu’elles permettent de symboliser des fonctions et des imaginaires que les enfants peinent parfois à communiquer.

S’approprier l’espace extérieur

Le terrain d’étude, un mouvement de scoutisme, peut donner l’impression que la démonstration est restreinte. Elle concernerait uniquement les sorties des Éclaireuses et Éclaireurs de France où certains groupes sociaux, les classes moyennes et supérieures, sont surreprésentés. Pourtant ma recherche n’est pas une thèse sur le scoutisme, les résultats permettent de comprendre les constructions de cabanes susceptibles d’avoir lieu dans d’autres contextes. Les scouts laïques m’ont offert un terrain d’étude qui m’a permis de prêter attention sur trois ans aux actions des enfants pour s’approprier une forêt urbaine.

Les constructions de cabane, ou plus largement l’invention d’un chez-soi, parfois très éphémère, peuvent surgir dans de nombreuses situations ordinaires du quotidien : dans un jardin, un parc, une cour d’école, une forêt, un camping, ou encore à la plage.

Les châteaux de sable, le tracé des lignes sur le rivage, la disposition de coquillages ou de bois flottés, parfois alignés pour dessiner des contours, rappellent que les enfants sont des acteurs géographiques qui s’approprient l’espace selon les contraintes qui s’exercent sur eux.

Les cabanes, même si elles sont peu matérialisées, démontrent que les enfants produisent des territoires selon leurs besoins, leurs valeurs, leurs imaginaires. Encore faut-il qu’ils aient la possibilité concrète de pratiquer des espaces extérieurs et que nous prêtions attention à ce qu’ils font.

Un récent rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge documente que les enfants jouent de moins en moins à l’extérieur en général et au contact de la nature en particulier. Pourtant, de nombreux travaux attestent que les expériences directes de nature permettent aux enfants d’être plus heureux et en meilleure santé.

The Conversation

Pour permettre à Valentin Alibert de réaliser cette recherche, une convention de partenariat a été signée entre un groupe local des Éclaireuses et Éclaireurs de France et l’Université Bordeaux Montaigne (2021-2024).

ref. Construire des cabanes : un jeu d’enfants qui interroge nos liens avec la nature – https://theconversation.com/construire-des-cabanes-un-jeu-denfants-qui-interroge-nos-liens-avec-la-nature-286727