Source: The Conversation – in French – By Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

© Mathilde Le Graciet, Fourni par l’auteur
Et si la caméra était bien plus qu’un moyen de présenter des résultats scientifiques ? En réalisant un documentaire auprès d’agriculteurs des Hautes Terres de Madagascar, le chercheur Quentin Grislain, a découvert que sa caméra influençait aussi son enquête. Elle a fait émerger des échanges inattendus et transformé son rapport au terrain.
Dans les sciences sociales, le terrain se raconte le plus souvent par l’écriture. La réalisation d’un documentaire auprès d’agriculteurs dans les Hautes Terres de Madagascar m’a amené à reconsidérer ce postulat.
En effet, certaines dimensions de l’expérience vécue se laissent difficilement saisir par le texte. J’ai constaté que la caméra ne se contentait pas de rendre visibles les pratiques agricoles, les évolutions du paysage et les savoirs paysans : elle transformait aussi la manière d’enquêter, de dialoguer avec les personnes rencontrées et, plus tard, de restituer les résultats de la recherche.

Cliquer pour zoomer, Fourni par l’auteur
Bien plus qu’un simple support de diffusion scientifique, le film est ainsi devenu un véritable outil de production et de circulation des connaissances qui a ouvert un espace inédit de dialogue entre chercheurs et habitants.
Quand le terrain appelle une mise en image
À l’origine, rien ne prédestinait cette enquête à devenir un documentaire. Mon travail portait sur les transformations des territoires ruraux dans une commune des Hautes Terres malgaches. Comme de nombreux chercheurs en sciences sociales, je menais des observations de terrain et des entretiens approfondis avec les habitants.
Mais au fil des semaines, une évidence s’est imposée. Les récits recueillis étaient indissociables des paysages dans lesquels ils s’inscrivaient. Les agriculteurs commentaient l’évolution des collines cultivées, montraient les parcelles héritées de leurs parents ou expliquaient les difficultés d’accès à l’eau directement au milieu des rizières. Certaines réalités semblaient difficiles à restituer à travers une écriture académique. Le projet de documentaire est né de cette volonté de montrer le terrain afin de mieux le comprendre.

Sergio Castro Pacheco, Fourni par l’auteur
Des moyens de tournage modestes
Le documentaire a été réalisé sans financement spécifique, avec un équipement léger et une équipe réduite à trois personnes : le chercheur, sa compagne et une traductrice-interprète.
Réalisé en 2024, le tournage s’est déroulé dans une commune rurale enclavée, dépourvue d’accès à l’électricité. Chaque jour, il a fallu composer avec l’autonomie limitée des batteries et s’assurer du stockage des images. Mais ces contraintes ont fini par avoir un effet inattendu. En restant discret et peu intrusif, le dispositif de captation s’est intégré plus facilement au quotidien des habitants. La caméra a progressivement cessé d’être un objet étranger pour devenir un outil à part entière de l’enquête de terrain.

Quentin Grislain, Fourni par l’auteur
Ce que la caméra donne à voir
L’un des principaux intérêts du documentaire réside dans sa capacité à saisir des dimensions du réel, que la seule écriture peine à retranscrire.
Les paysages agricoles, par exemple, occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques rurales. Une image permet de percevoir immédiatement l’organisation des parcelles, les systèmes d’irrigation ou l’extension des cultures sur les versants. Là où plusieurs pages seraient parfois nécessaires pour décrire un territoire, quelques secondes de film donnent accès à une compréhension sensible de l’espace.
La caméra permet également de documenter les gestes. Le travail du sol, l’entretien des canaux d’irrigation ou les pratiques quotidiennes des familles agricoles s’expriment à travers des savoir-faire et des interactions avec l’environnement. Le film rend visibles ces dimensions souvent absentes des publications scientifiques classiques.

Quentin Grislain, Fourni par l’auteur
L’entretien filmé capte, en outre, davantage que des mots. Il enregistre les silences, les hésitations, les regards ou les émotions. La parole apparaît alors incarnée, replacée dans le contexte matériel et social qui lui donne sens.
Le regard des enquêtés sur leur histoire filmée
Deux ans après le tournage, en juin 2026, le documentaire a été projeté dans la commune où il avait été réalisé.
La projection a réuni plusieurs dizaines d’habitants venus découvrir leur territoire, leurs voisins et parfois eux-mêmes sur grand écran. Certaines séquences ont suscité des réactions immédiates. Les vues aériennes du village ont provoqué l’étonnement, tandis que l’apparition de lieux familiers ou de figures locales a déclenché sourires et commentaires.

Quentin Grislain, Fourni par l’auteur
Surtout, les spectateurs ont largement reconnu les situations décrites dans le film. Les témoignages consacrés aux difficultés d’accès à l’eau, aux transformations du paysage ou aux contraintes foncières ont été spontanément validés par de nombreuses personnes présentes. Ce moment a nourri une discussion animée des résultats de la recherche, rarement possible à travers les supports académiques.
Le documentaire comme espace de dialogue et de circulation des savoirs
La projection n’a pas été qu’un exercice de validation. Elle a aussi donné lieu à des critiques, des compléments et de nouvelles interrogations.
Plusieurs habitants ont estimé que le film insistait davantage sur les difficultés rencontrées que sur les solutions développées localement. D’autres ont évoqué des problèmes peu abordés dans le documentaire, comme l’augmentation du coût des intrants agricoles ou les difficultés d’accès au financement.
Ces échanges ont produit de nouvelles informations et permis de réinterroger certaines interprétations effectuées lors du montage. En ce sens, la projection a prolongé l’enquête au lieu d’y mettre un terme.
Cette expérience rappelle que le documentaire peut occuper une place singulière entre recherche et espace public. Parce qu’il est accessible à des publics variés, il facilite la circulation des savoirs au-delà du monde académique. Les habitants ne sont plus seulement des personnes enquêtées : ils deviennent aussi spectateurs, critiques et parfois coproducteurs du sens donné aux résultats.

Mathilde Le Graciet, Fourni par l’auteur
Cette dynamique de circulation dépasse le cadre de la projection locale. Au-delà des échanges immédiats suscités par le visionnage, une attente forte s’est exprimée autour de la diffusion future du film. Pour plusieurs participants, le documentaire ne devrait pas seulement être vu localement. Ils souhaitent qu’il soit diffusé auprès des décideurs politiques — notamment des ministères et services déconcentrés de l’État — afin de mettre en lumière des réalités qu’ils jugent largement méconnues de ceux qui élaborent les politiques de développement agricole.
À l’heure où les chercheurs sont de plus en plus invités à dialoguer avec la société, le documentaire apparaît comme un outil précieux. Non pas pour remplacer l’écriture scientifique, mais pour la compléter en ouvrant de nouveaux espaces de rencontre et de partage des connaissances.
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Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a bénéficié d’un financement de l’initiative DeSIRA DINAAMICC (UE) pour mener une recherche sur l’évolution de l’occupation territoriale, qui a servi de base à cet article.
– ref. La caméra au service de la recherche : l’expérience d’un documentaire à Madagascar – https://theconversation.com/la-camera-au-service-de-la-recherche-lexperience-dun-documentaire-a-madagascar-287405
