« Avec seulement trois opérateurs télécoms, ce sera forcément plus cher qu’à quatre ». Vraiment ?

Source: The Conversation – in French – By Marjorie Tendero, Associate Professor in economics, ESSCA School of Management

Dans une version simplifiée, plus de concurrence conduirait à une baisse des prix. De là à en conclure que la réduction du nombre d’entreprises entraînerait mécaniquement à une hausse des prix, il n’y a qu’un pas à franchir avec précaution. Illustration avec le marché des télécoms français avec la disparition annoncée de SFR.


En France, le prix des forfaits mobiles grand public est l’un des plus bas d’Europe. L’arrivée de Free Mobile sur ce marché en 2012 a considérablement accru la pression concurrentielle sur ce marché. Les prix des forfaits mobiles avaient ainsi fortement baissé, au bénéfice des consommateurs.

L’explication paraît simple : l’arrivée de ce quatrième opérateur a renforcé la concurrence du secteur. Dès lors, l’issue de la disparition de SFR, repris par ses trois concurrents actuels (Orange, Bouygues Telecom et Free) pourrait sembler d’ores et déjà écrite : revenir à trois opérateurs ferait remonter mécaniquement les prix. Pourtant, ce raisonnement repose sur une vision simplifiée de la concurrence.




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Le nombre ne fait pas tout

Compter les entreprises est souvent le premier réflexe lorsqu’on cherche à savoir si un marché est concurrentiel. Pourtant, ce n’est qu’un indicateur parmi d’autres. Les économistes parlent d’atomicité pour désigner un marché où les entreprises sont suffisamment nombreuses pour qu’aucune d’elles ne puisse, à elle seule, influencer les prix. Si l’intuition n’est pas absurde, elle est cependant insuffisante.

D’autres éléments jouent un rôle déterminant : les barrières à l’entrée (les difficultés rencontrées par les nouveaux concurrents pour accéder au marché), les coûts fixes supportés par les entreprises, la facilité avec laquelle les consommateurs peuvent changer d’opérateur (switching costs), la différenciation des services, ou encore les règles fixées par le régulateur influencent également l’intensité de la concurrence. Le secteur des télécommunications s’éloigne donc de plusieurs conditions de la concurrence pure et parfaite.

Un contexte qui a changé

En 2026, le marché français de la téléphonie mobile est largement arrivé à maturité. La quasi-totalité de la population est équipée. Les opérateurs gagnent désormais davantage de clients en les attirant depuis leurs concurrents qu’en conquérant de nouveaux utilisateurs.

Dans le même temps, les opérateurs doivent continuer à financer des infrastructures très coûteuses : entretien et modernisation des réseaux, couverture des zones peu denses (zones blanches), le déploiement des futures générations de réseaux (6G), adaptation des infrastructures aux nouveaux usages numériques comme l’intelligence artificielle.

L’enjeu consiste à concilier une concurrence favorable aux consommateurs avec la capacité du secteur à investir durablement dans ses infrastructures. Cette évolution n’est pas propre aux télécommunications. En effet, les travaux sur le cycle de vie des industries montrent que la nature de la concurrence évolue au fil du développement d’un marché. Après une phase d’expansion, marquée par l’arrivée de nouveaux acteurs, un secteur arrivé à maturité voit les enjeux d’investissement, d’innovation et de qualité des infrastructures devenir progressivement centraux.

Expériences européennes

Plusieurs de nos voisins européens sont déjà passés de quatre à trois opérateurs mobiles. Le recul dont nous disposons aujourd’hui nous permet d’en tirer plusieurs enseignements.

Les évaluations réalisées après ces opérations aboutissent d’ailleurs à des résultats contrastés. En Autriche, la fusion entre T-Mobile et tele.ring ne s’est pas traduite par une hausse significative des prix par rapport aux pays de référence. À l’inverse, aux Pays-Bas, les rapprochements successifs de T-Mobile et Orange, puis entre KPN et Telfort, se sont accompagnés d’une augmentation des prix, sans que cette évolution tarifaire ne soit liée aux seules opérations de concentration. Les caractéristiques propres à chaque marché, comme la facilité avec laquelle les consommateurs peuvent changer d’opérateurs, ou l’existence d’opérateurs mobiles virtuels, et le cadre réglementaire jouent aussi un rôle déterminant.

Le cas allemand illustre également cette complexité. La fusion entre Telefónica Deutschland (O2) et E-Plus, autorisée en 2014 par la Commission européenne, a donné lieu a une abondante littérature. Celle-ci montre qu’une fusion entre opérateurs de télécommunications ne peut être évaluée en se limitant au seul nombre d’acteurs restants sur le marché. Les résultats observés sont d’ailleurs nuancés. Certaines études empiriques mettent en évidence des hausses de prix sur certains segments, tandis que d’autres soulignent le rôle des engagements imposés lors de la fusion, de la régulation, ou encore de l’évolution de la qualité des réseaux.

Les échos – 2026.

La réaction des consommateurs

De plus, la comparaison entre les marchés français et allemand montre que la concurrence ne dépend pas uniquement des entreprises, mais aussi des consommateurs. Si ces derniers réagissent fortement aux variations de prix en changeant facilement d’opérateur (forte élasticité prix de la demande) la pression concurrentielle est plus importante. De même, s’ils disposent de solutions alternatives (important effet de substitution), par exemple en utilisant des applications comme WhatsApp plutôt que les appels téléphoniques traditionnels, les opérateurs sont davantage incités à rester compétitifs. La concurrence ne se résume donc ni au nombre d’opérateurs présents sur un marché ni au seul niveau des prix.

Autrement dit, deux marchés comptant un nombre comparable d’opérateurs peuvent produire des résultats différents en matière de prix ou de diffusion de services. Une étude portant sur 33 pays de l’OCDE entre 2002 et 2014 résume bien ce dilemme : une plus forte concentration s’accompagne, en moyenne, de prix plus élevés, mais aussi d’investissements plus importants par opérateur.

La question n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut trois ou quatre opérateurs, mais d’identifier dans quelles conditions la concurrence, qu’elle soit actuelle ou potentielle, peut continuer à jouer pleinement au bénéfice des consommateurs. C’est précisément l’intuition développée par l’économiste William Baumol avec la théorie des marchés contestables. Un marché peut rester concurrentiel même lorsqu’il compte peu d’entreprises, à condition que la menace d’une entrée de nouveaux concurrents soit crédible. Au fond, le débat ne porte donc pas seulement sur le nombre d’opérateurs que sur la capacité du secteur à rester ouvert, contestable et innovant.

The Conversation

Marjorie Tendero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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