Alcools américains invendus : faut-il profiter des nouveaux droits de douane de Trump pour les écouler ?

Source: The Conversation – in French – By Michael J. Armstrong, Professor of Operations Research, Brock University

Le président américain Donald Trump intensifie sa guerre commerciale avec le Canada. Le 19 août prochain, toute une gamme de produits allant du vin aux bâtons de hockey en passant par le ciment et les produits laitiers seront frappés d’un droit de douane de 50 %.

Cette hausse, imposée en vertu d’une disposition légale rarement utilisée, se veut une mesure de rétorsion contre la « discrimination et le traitement déraisonnable et inégal envers le commerce américain », selon la Maison-Blanche, qui vise spécifiquement le boycottage de l’alcool américain en Ontario et au Québec.

Au cours des seize derniers mois, onze provinces et territoires ont cessé d’importer de l’alcool américain. La plupart ont écoulé leurs stocks existants, sauf l’Ontario et le Québec, qui détiennent ensemble environ 96 millions de dollars d’invendus.

Les deux provinces devraient profiter de cette annonce de Donald Trump pour écouler leur stock sans pour autant lever l’interdiction d’importation. Cette branche d’olivier tendue aux responsables américains serait un signal diplomatique fort qui permettrait aux contribuables d’économiser des millions de dollars.

Ce bras de fer autour de l’alcool devrait figurer parmi les sujets abordés à la rencontre des premiers ministres cette semaine à l’Île-du-Prince-Édouard.

Unis en théorie, divisés en pratique

Le boycottage de l’alcool américain remonte à février 2025. En réaction aux premiers droits de douane imposés par Donald Trump, les dix provinces et les trois territoires ont ordonné la cessation des ventes de boissons alcoolisées américaines, et n’en ont plus commandé.

Dès juin 2025, les provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan ont repris le commerce d’alcools américains, mais les onze autres gouvernements ont continué de faire front, quoiqu’avec certaines différences quant à la manière de gérer les invendus.

La Colombie-Britannique, le Nouveau-Brunswick et le Yukon ont écoulé leurs stocks en le vendant au prix du gros aux restaurants et aux bars, mais sans remettre les alcools américains sur les tablettes de leur agence provinciale.

Le Manitoba, le Nunavut et les provinces de l’Atlantique ont plutôt écoulé la réserve en l’offrant aux consommateurs, parfois au rabais, parfois en remettant le produit de la vente à des organismes de bienfaisance.

L’Ontario, lui, n’a vendu aucun des 79 millions de dollars d’alcools américains retirés des rayons. Ce geste lui a coûté jusqu’ici 2,6 millions de dollars en produits périmés plus 8 millions pour stocker le reste. Sans compter la perte d’intérêt sur des invendus immobilisés.

Le Québec se situe entre les deux extrêmes. Il a initialement entreposé de l’alcool évalué à 27 millions de dollars. Il a par la suite fait don de produits à courte durée de conservation d’une valeur de 300 000 $ à des organismes de bienfaisance.

En 2026, le Québec a ensuite réalisé 8,6 millions $ de ventes au rabais, puis a versé le bénéfice net à des banques alimentaires. Les coûts de toutes ces opérations étaient estimés à 2,3 millions de dollars. Son stock restant semble donc être tombé à 17 millions de dollars.

Contrecoup à Washington

Sans surprise, ces mesures ont suscité des réactions aux États-Unis, dont les exportations vers le Canada ont chuté de 76 % pour les vins et de 46 % pour les spiritueux en 2025. La perte à ce jour se chiffre à 1,2 milliard de dollars, et se creuse de 62 millions chaque mois.

Un graphique linéaire présente les importations annuelles de boissons alcoolisées du Canada en provenance des États-Unis, exprimées en millions de dollars canadiens. En 2025, ces importations ont chuté, repassant sous les niveaux de 2004
Importations canadiennes de boissons alcoolisées en provenance des États-Unis, en millions de dollars canadiens par an.
(Statistique Canada), CC BY

Les producteurs américains redoutent de perdre des parts de marché à long terme. Si les Canadiens prennent goût à leur production locale ou à d’autres produits, une partie de la demande pourrait ne jamais revenir.

En réactions, les élus américains n’ont pas tardé à se faire entendre. Ce mois-ci, une membre de la chambre des représentants a proposé un projet de loi punitif contre les provinces participant au boycottage, tandis qu’un sénateur démocrate a plaidé pour la reprise des ventes de vins californiens.

Donald Trump y est allé de ses propres mesures tarifaires en menaçant d’en rajouter en raison la fumée transfrontalière provenant des nombreux feux de forêt qui ravagent le nord du Canada actuellement.

Vendre les stocks, maintenir l’interdiction

Évidemment, les boycottages provinciaux visaient justement à piquer les Américains là où ça fait mal.

Mais maintenant que cet objectif est atteint, l’Ontario et le Québec auraient avantage à infléchir leur approche pour écouler leur stock sans pour autant lever l’interdit.

Outre des considérations diplomatiques, le geste serait financièrement judicieux. Cet alcool ayant déjà été payé, le refus de le vendre n’a aucune incidence sur les producteurs américains. Et son stockage coûte près d’un million de dollars par mois.

Au prix régulier, les ventes rapporteraient, conformément aux marges bénéficiaires habituelles des régies provinciales, environ 163 millions de dollars à l’Ontario et 33 millions au Québec.

Ce geste de bonne volonté pourrait apaiser un peu les négociateurs commerciaux américains, sans pour autant réduire la pression, car l’interdiction d’importation serait maintenue.

Cette approche aurait aussi le mérite de constituer une manière de délai symbolique, puisque la portée du geste s’éteindrait avec les stocks — tel un sablier.

Il rappellerait également que les Canadiens ne détestent pas l’industrie américaine de l’alcool, mais qu’ils souhaitent simplement que Donald Trump respecte un traité qu’il avait lui-même qualifié comme étant « le plus grand, le plus important, le plus moderne et le plus équilibré de l’histoire » au moment de le signer en 2020.

Et la suite ?

Les nouveaux droits de douane de 50 % imposés par Trump, s’ils sont effectivement mis en œuvre, causeront beaucoup de tort aux entreprises canadiennes, qui les contesteront devant les tribunaux américains. Mais les Américains en paieront aussi le prix. Car ce sont les consommateurs américains qui supporteront d’abord la hausse des prix, qui alimentera l’inflation aux États-Unis.


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Mais comme Donald Trump change sans cesse d’avis et dit n’importe quoi, il est assez difficile de prédire la suite — et même de saisir son intention réelle.

Cette dernière escalade est-elle véritablement une réponse aux pratiques commerciales du Canada ? À l’approche des élections de mi-mandat, le président ne chercherait-il pas plutôt à faire oublier sa guerre ratée contre l’Iran et son coût financier et humain ?

Il semble peu probable que le commerce transfrontalier revienne à la normale rapidement. Mais si jamais cela devait se produire, les consommateurs canadiens et américains pourront toujours porter un toast.

La Conversation Canada

Michael J. Armstrong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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