Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurent Pordié, Anthropologue, chercheur au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Dans les rues de Phnom Penh, le Cambodge se vit au présent. Entre deux figures de skate sur le bitume du Wat Botum et un freestyle rap griffonné sur un téléphone, Sovann, Visal et leurs pairs bricolent leur quotidien avec ce qui leur tombe sous la main : des références venues d’ailleurs, des amitiés de quartier, des galères d’argent et des rêves d’avenir. Leur Phnom Penh n’est ni Angkor ni les Khmers rouges – c’est une ville où l’on s’invente une place, planche sous le pied ou micro à la main, dans un pays qui n’a jamais été aussi jeune.
À la tombée du jour, l’esplanade du Wat Botum, à Phnom Penh, se remplit progressivement. Situé près du Monument de l’Indépendance, cet espace public est devenu l’un des principaux lieux de rassemblement de la scène skateboard de la capitale cambodgienne. Les familles viennent y prendre l’air lorsque la chaleur retombe. Les vendeurs ambulants s’installent le long des trottoirs. Les adolescents discutent par petits groupes. Puis les skateurs apparaissent.
Parmi eux, Sovann et Visal passent sans cesse d’un univers à l’autre : ils sont sur leurs skateboards en fin d’après-midi, puis discutent de leurs derniers morceaux de rap autour d’un téléphone que l’on se passe de main en main. Sovann improvise parfois quelques rimes en freestyle, évoquant amours et ruptures dans un registre introspectif. Autour de lui, d’autres commentent les dernières productions diffusées sur les réseaux sociaux ou les nouveaux tricks (figures de skateboard) réussis par un ami. Skateboard, musique et sociabilités s’entremêlent ainsi dans un même univers de pratiques et de références.
Omniprésents dans les représentations du Cambodge à l’étranger, les Khmers rouges sont très rarement évoqués dans les conversations ordinaires de ces jeunes. Pour de nombreux observateurs, le pays reste pourtant associé à deux images dominantes : les temples d’Angkor – emblème national d’un passé prestigieux – et le génocide qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979.
Cette histoire, si elle demeure présente dans la société cambodgienne, n’y occupe toutefois pas la place centrale que lui accordent les regards extérieurs. Dès la fin des années 1980, puis de manière croissante au cours des décennies suivantes, la notion de « traumatisme psychique » s’est imposée dans les travaux sur les réfugiés cambodgiens et les survivants du régime, au risque de réduire le pays aux seules séquelles du génocide. L’anthropologue Anne-Yvonne Guillou nous invite à déplacer cette perspective en montrant notamment que les relations entretenues avec le passé passent aussi par des lieux, des rituels et des pratiques religieuses qui permettent aux vivants de poursuivre leur existence. Le passé ne disparaît pas ; il est continuellement réélaboré.
Cette possibilité d’habiter le temps autrement que sous le signe du traumatisme s’exprime clairement dans les nouvelles cultures urbaines. Le passé national est certes connu, mais il ne structure pas les horizons d’attente et les préoccupations des jeunes habitants de Phnom Penh. Leur regard est tourné vers ce qui donne forme à leur existence quotidienne : l’avenir, le travail, l’amour, l’argent, l’amitié, la réussite ou l’échec.
Ce constat n’est pas anecdotique : le Cambodge est une société jeune, avec un âge médian d’environ 26 ans et dont près de la moitié de la population est âgée de moins de 24 ans. S’intéresser à cette génération, c’est observer une composante centrale de la société. Cette dynamique est particulièrement visible à Phnom Penh, où convergent investissements, industries créatives et réseaux internationaux. Depuis trois décennies, la circulation des capitaux, des personnes et des idées transforme la capitale. L’essor des cultures urbaines s’inscrit dans ce mouvement et témoigne de la manière dont la jeunesse cambodgienne se réapproprie ces circulations globales.
Skate et rap au Cambodge
Le skateboard et le rap occupent une place particulière parmi ces cultures urbaines. Le rap est aujourd’hui l’une des formes musicales les plus populaires auprès de la jeunesse, comme l’illustre l’ouvrage de Darathtey Din (2024) consacré à la culture populaire et à l’industrie musicale, ou encore l’émission The Rapper Cambodia, diffusée depuis 2023. Le skateboard, plus marginal, bénéficie quant à lui d’une forte image de modernité et d’ouverture sur le monde.
Cet article s’appuie sur plusieurs années de fréquentation de skateurs et de rappeurs de Phnom Penh, ainsi que sur la traduction d’une trentaine de morceaux de rap cambodgien. Les deux univers ne se confondent pas. Sovann et Visal, qui oscillent de l’un à l’autre, incarnent l’un des points de rencontre entre deux scènes par ailleurs distinctes. Ce qui les relie tient moins à leurs acteurs qu’à leur contribution commune à l’émergence d’un Cambodge urbain et ancré dans le présent.
Leur Phnom Penh est une ville en mouvement, où les immeubles poussent vite et où les réseaux sociaux connectent quotidiennement les habitants au reste du monde. Les plus chanceux, comme Sovann et Visal, voyagent à l’étranger – Japon, Thaïlande, Europe – et reviennent avec le désir de faire grandir la scène cambodgienne, sans jamais se détacher de leur environnement local.
En accompagnant des skateurs dans la ville, on découvre une autre manière de lire l’espace urbain. Là où la plupart des habitants voient un escalier ou un muret, le skateur perçoit une trajectoire, un défi technique. Les surfaces de béton entourant certains temples bouddhistes deviennent ainsi des lieux d’entraînement, sans que les usages religieux ou résidentiels ne disparaissent pour autant.
Ces pratiques reposent aussi sur des infrastructures discrètes. Côté skateboard, skateshops, skateparks, l’organisation Skateistan et la Fédération cambodgienne de skate jouent un rôle clé dans l’organisation de la scène. Côté rap, des structures comme Tiny Toones, KlapYaHandz ou B-Side ont permis l’émergence de nouvelles générations d’artistes et multiplié les échanges internationaux.
Les horizons d’une jeunesse urbaine
Ce qui frappe est moins la différence entre skateurs et rappeurs que la proximité de leurs préoccupations. Les parcours et les pratiques divergent, mais les questions qu’ils se posent sont souvent les mêmes : trouver sa place, construire un avenir, gagner sa vie, entretenir ses relations ou saisir les occasions qui se présentent. À travers ces expériences se dessine un même rapport à la société.
La question de l’avenir revient souvent, ainsi que la nécessité de créer ses propres opportunités dans une économie incertaine. Cette aspiration traverse le rap cambodgien, dont l’exemple le plus connu est « Time to Rise » du rappeur VannDa : aux côtés du maître Kong Nay, figure du chapei dang veng (luth traditionnel khmer), il invite la jeunesse à croire en ses capacités et à construire l’avenir du pays. Le clip, visionné plus de 134 millions de fois sur YouTube, doit son succès à ce dialogue entre héritage culturel et création contemporaine : le patrimoine n’y est ni un poids ni une blessure, mais un socle pour imaginer l’avenir.
Mais l’avenir n’est qu’une partie des conversations. Les soucis financiers – dettes familiales, difficulté à gagner sa vie – reviennent aussi fréquemment que les tensions relationnelles. La santé mentale s’y invite aussi, par petites touches plutôt que par grandes déclarations : peine à trouver un travail stable, fatigue de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. La pandémie a laissé des traces inégales, certains évoquant des périodes d’isolement ou d’angoisse. Le regard des autres compte également : les réseaux sociaux amplifient les jugements, et les discussions sur les vêtements, les marques ou les styles expriment des enjeux de reconnaissance et d’appartenance.
Les apparences ne disent jamais tout. Dans Wall, l’un des titres de l’album Reflexion, Vin Vitou, figure reconnue de la scène rap cambodgienne, évoque la détresse psychique, le doute, l’isolement, l’endettement et la difficulté à demander de l’aide. Dans Phum II, l’artiste 4T5 raconte l’écart entre son image publique et les difficultés personnelles de son parcours. Ni l’un ni l’autre n’évoque l’histoire nationale : ils parlent d’identité, de reconnaissance et de trajectoire personnelle.
Depuis le printemps 2025, une question nouvelle s’est imposée dans ces conversations : celle des tensions récurrentes à la frontière thaïlandaise. C’est dans ce contexte que le passé tragique du pays peut refaire surface. Ni censuré ni impossible à évoquer, il reste peu présent dans le cours habituel des échanges et surgit lorsqu’une situation du présent lui redonne une actualité. Les jeunes parlent alors de la guerre qui a meurtri le Cambodge et des souffrances qu’ont connues leurs parents ou leurs grands-parents. Plusieurs expliquent ne pas vouloir voir leur pays replonger dans un conflit, précisément parce que les générations précédentes en ont déjà payé le prix. Le passé apparaît alors moins comme un objet de mémoire que comme une raison collective d’exiger la paix : il ne s’agit pas tant de regarder en arrière que de rappeler ce qu’il convient d’éviter.
Le monde, version Phnom Penh
Le skateboard et le rap sont, bien sûr, nés loin du Cambodge. Leur circulation n’a toutefois pas abouti à une simple reproduction de modèles venus d’ailleurs : les jeunes de Phnom Penh mobilisent ces pratiques pour raconter leurs propres expériences. Les références circulent mondialement, mais les significations demeurent profondément locales. Le cadre est global, ce qui s’y dit est résolument cambodgien.
Cette réappropriation apparaît aussi dans les stratégies de représentation des artistes. Lors de la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, VannDa choisit d’apparaître dans une tenue mettant en avant l’identité khmère : loin d’effacer les références locales, son inscription dans un univers musical mondialisé devient un moyen de les rendre visibles à l’international.
Les cultures urbaines racontent ainsi le Cambodge, non parce qu’elles seraient plus représentatives que d’autres univers sociaux, mais parce qu’elles rendent audibles des dynamiques qui traversent aujourd’hui la société : intensification des circulations, affirmation identitaire, importance des réseaux numériques, réappropriation locale de références globales.
Lorsque les planches sont rangées et que les groupes se dispersent sur l’esplanade du Wat Botum, les conversations ne s’arrêtent pas. Les yeux restent rivés sur les téléphones, puis chacun reprend le chemin de son quartier. Les échanges se poursuivront le lendemain, dans les mêmes lieux, sur les mêmes écrans. Ces scènes ordinaires racontent peut-être quelque chose d’essentiel. Elles rappellent qu’au-delà des récits qui continuent de définir le Cambodge à travers Angkor ou les Khmers rouges, il existe aussi un Cambodge du présent : jeune, urbain, connecté au monde, traversé de tensions et d’inégalités, mais aussi de projets, de créations et d’imaginaires tournés vers l’avenir.
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Laurent Pordié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Écouter Phnom Penh : ce que les cultures urbaines disent du Cambodge contemporain – https://theconversation.com/ecouter-phnom-penh-ce-que-les-cultures-urbaines-disent-du-cambodge-contemporain-286369
