Source: The Conversation – in French – By Eva Ternon, Chercheur en écologie chimique marine, Institut de la Mer de Villefranche, Sorbonne Université

Les proliférations de la microalgue Ostreopsis, fréquentes depuis une vingtaine d’années sur le pourtour méditerranéen, ont émergé sur les côtes du Pays basque depuis 2021. Les eaux prennent alors une teinte brunâtre, tandis que les cas d’irritations respiratoires à proximité se multiplient. Que sait-on de la toxicité de cette algue ? Un projet de recherche est en cours pour répondre aux questions qui restent encore en suspens.
Par temps calme, les eaux du littoral basque sont peu turbides et pour ainsi dire, transparentes. Mais depuis plus de cinq ans, chaque été, cette eau transparente peut prendre une couleur brune sur des périodes de quelques jours, sans qu’il y ait eu de tempête pour troubler l’eau.
Cette coloration des eaux côtières est très localisée, prenant la forme de « nappes » qui se déplacent au gré des courants et qui se distinguent très nettement à l’œil nu. Simultanément, des irritations respiratoires sont expérimentées par certains usagers du littoral, ayant pour conséquence la fermeture de plages par les autorités locales. Au moment de l’écriture de cet article, début juillet 2026, plusieurs plages au Pays basque ont de nouveau été fermées de façon préventive.
Ces deux phénomènes sont-ils liés et comment ? Des recherches, auxquelles nous participons, sont en cours pour mieux comprendre ce qui se joue entre coloration de l’eau et irritations respiratoires. État des lieux.
Des microalgues qui en font voir de toutes les couleurs
Un litre d’eau de mer contient de très nombreuses espèces microbiennes invisibles à l’œil nu. On peut y retrouver des milliards de virus, des millions de bactéries et des milliers de microalgues.
Les microalgues sont des organismes unicellulaires microscopiques végétaux capables de réaliser la photosynthèse. Quand les conditions environnementales optimales à leur croissance sont atteintes, les microalgues peuvent former des « efflorescences » (ou blooms) qui se traduisent par une importante concentration en cellules dans l’eau par rapport à la moyenne.
Or, pour effectuer la photosynthèse, les microalgues possèdent de nombreux pigments, notamment de la chlorophylle et des caroténoïdes, qui leur donnent, en fonction de la microalgue, une couleur verte, rouge, orangée, brune, voire rose.
Quand la concentration en cellules d’une espèce de microalgues dans l’eau dépasse plusieurs centaines de milliers de cellules par litres, l’eau prend donc la couleur de ses principaux pigments, et ces organismes microscopiques, d’ordinaire invisibles, se révèlent à nos yeux.

Fourni par l’auteur
Les eaux brunes observées au Pays basque résultent ainsi de la production majoritaire de peridinine par l’espèce de microalgue qui prolifère.
Un rôle essentiel pour les équilibres marins et planétaires… mais des effets sanitaires délétères
Ces efflorescences microalgales sont communes en milieu marin. Elles peuvent parfois couvrir des centaines de kilomètres carrés, et sont même visibles depuis l’espace, comme le montre l’image ci-dessous.

NASA Earth Observatory
Ces efflorescences sont essentielles au fonctionnement de la pompe biologique océanique et à notre climat planétaire, car elles fixent le dioxyde de carbone atmosphérique via la photosynthèse et le stockent sous forme de carbone organique. Elles soutiennent également toute la chaîne alimentaire marine et sont donc indispensables au développement de la vie sous-marine.
Mais le développement de certaines espèces en milieu côtier est associé à des effets délétères sur la santé humaine. C’est le cas notamment des microalgues du groupe des dinoflagellés, qui possèdent une toxicité importante sur le fonctionnement cellulaire chez les mammifères. La toxicité des dinoflagellés est le plus souvent liée à la consommation de produits de la mer, du fait de leur bioaccumulation dans la chair animale.
Mais plus récemment, l’émergence de nouvelles formes de toxicité associées à ce groupe de microalgues est observée. Des dermatites au Sénégal et dans les Caraïbes, ainsi que des irritations respiratoires dans de nombreuses régions du monde, dont le Pays basque, sont documentées.
Pourquoi Ostreopsis s’est-elle installée au Pays basque ?
Depuis 2019, deux microalgues du genre Ostreopsis ont nouvellement colonisé le littoral basque : Ostreopsis sp.9 (encore non nommée), puis Ostreopsis cf. ovata. Ces deux espèces ont la particularité d’être principalement benthiques, c’est-à-dire qu’elles se développent au fond de l’eau. Néanmoins, au cours de la journée, une partie de ces cellules fixées se détache du fond, atteignant la surface de l’eau pour former des amas de cellules incorporées au mucus qu’elles produisent.
Ostreopsis étant une microalgue brune, les fortes concentrations cellulaires atteintes en été (jusqu’à 600 000 cellules par litre, selon les mesures réalisées dans la Communauté d’agglomération du Pays basque) donnent une coloration brune à l’eau de mer de manière localisée, aux endroits où les amas se forment. Ces amas peuvent s’accumuler le long du littoral, formant de larges nappes brunes qui dérivent vers le large au gré des courants.
Fourni par l’auteur
Grâce aux nombreuses études déjà menées en Méditerranée, où les espèces du genre Ostreopsis prolifèrent depuis 20 ans, les conditions de croissance optimales pour leur développement sont assez bien connues.
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une température supérieure à 21 °C,
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des eaux calmes et peu profondes,
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ou encore la présence d’un substrat rocheux ou macroalgal (c’est-à-dire, des algues plus grandes) qui leur permet de se développer.
Ainsi, la topographie rocheuse du plancher sous-marin d’une grande majorité des plages basques, qui forment à marée basse des zones calmes peu profondes, joue un rôle clé. Ces zones rocheuses à fort couvert macroalgal constituent des zones propices au développement d’Ostreopsis. Ce territoire connaît ainsi deux à trois efflorescences par été depuis cinq ans.
Plusieurs hypothèses, pour l’heure non vérifiées, pourraient expliquer l’installation d’Ostreopsis au Pays basque, la plus plausible étant un transport de cellules par les courants depuis des régions plus au Sud, voire de Méditerranée.
La durée moyenne d’une efflorescence est de 20 jours, avec une phase exponentielle de croissance d’une à deux semaines pendant laquelle les cellules prolifèrent, suivie d’une phase stationnaire qui dure en général quelques jours et pendant laquelle de fortes concentrations en cellules se maintiennent dans le milieu. Elle est enfin suivie d’une phase de déclin, qui se caractérise par la sénescence des cellules (mort cellulaire, prédation, attaques virales ou parasitaire), pouvant être accélérée par des phénomènes de vent, de vagues et de courant.
Comprendre l’impact sanitaire d’Ostreopsis
À l’été 2025, de nombreuses plages du Pays basque ont successivement fait l’objet d’efflorescences d’Ostreopsis. La plage d’Erromardie a été la première à accueillir une efflorescence dès le début du mois de juillet, mais c’est à la plage du Port vieux à Biarritz que les plus fortes concentrations ont été enregistrées (600 000 cellules par litre au 15 juillet 2025). À l’heure où cet article est rédigé (juillet 2026), le Pays basque voit les premières fermetures de plages de la saison.
Au même moment, des cas d’irritations de la sphère ORL ont été enregistrés au sein de la population côtière. Bien que la relation exacte entre cellules microalgales dans l’eau et occurrence des symptômes soit encore mal connue, de fortes concentrations cellulaires sont concomitantes avec l’apparition de toux, rhinite, de symptômes grippaux, ou encore gastriques chez les personnes exposées aux embruns marins.
Ainsi, en 2023, l’Anses recommandait une fermeture de plage au-delà d’un seuil de 100 000 cellules par litre d’eau de mer, nécessitant un suivi régulier des concentrations par les autorités locales.
Les mécanismes envisagés pour faire le lien entre proliférations d’algues et toxicité des embruns
Le lien entre les proliférations d’Ostreopsis et la toxicité des embruns marins n’est pas encore compris, et constitue l’un des objectifs du projet INTERREG Ostreobila.
Plusieurs hypothèses sont en cours d’étude pour rattacher les symptômes observés aux épisodes d’efflorescence d’Ostreopsis, impliquant toutes un transfert mer-air de molécules produites par ces efflorescences :
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des phycotoxines (les ovatoxines) expulsées par Ostreopsis via les embruns,
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des protéines inflammatoires constitutives de la cellule de la microalgue expulsées, là encore via les embruns,
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des gaz non identifiés émis à des concentrations importantes et qui se volatilisent depuis l’eau de mer.
À ce stade des recherches, il n’est pas exclu qu’une combinaison de tous ces composés, ou que d’autres produits issus de réactions atmosphériques secondaires complexes non anticipées, soient à l’origine des irritations de la sphère ORL. La microalgue Ostreopsis n’a pas encore fini de révéler ses secrets et de nouveaux projets de recherche ont fait l’objet de financements afin de déterminer les mécanismes à l’origine des effets de ces microalgues sur la santé humaine.
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Eva Ternon a reçu des financements de l’Union Européenne, via le projet INTERREG POCTEFA Ostreobila
Rodolphe Lemée a reçu des financements de l’Union Européenne, via le projet INTERREG POCTEFA Ostreobila
– ref. Pourquoi l’algue « Ostreopsis » envahit-elle la côte basque chaque été ? – https://theconversation.com/pourquoi-lalgue-ostreopsis-envahit-elle-la-cote-basque-chaque-ete-269751
