Source: The Conversation – in French – By Nicolas Gergaud, Docteur en sciences du langage, Université Bordeaux Montaigne
Notre langue « ordinaire » peut-elle de décrire correctement un savoir scientifique et des concepts très précis ? La difficulté s’accroît lorsque l’on utilise des mots qui n’ont pas le même sens dans l’usage courant que dans le champ des sciences. L’exemple de la théorie de l’évolution est particulièrement parlant.
La théorie de l’évolution semble souffrir d’un malentendu : si la biologie dispose d’un vocabulaire spécifique dont la fonction est l’univocité, la langue commune, elle, reste polysémique. C’est précisément dans cet écart, entre unicité et variété, que se logent les représentations qui accompagnent encore notre manière de penser l’évolution.
Mes recherches se situent dans le champ des sciences du langage. C’est en analysant une centaine de productions écrites d’étudiants en sciences de la vie qu’un constat s’est progressivement imposé à moi. Alors que je cherchais à décrire les caractéristiques du discours disciplinaire en anatomie comparée, j’ai rencontré une difficulté qui ne relevait pas uniquement de la maîtrise d’un lexique spécialisé ou d’une méthodologie discursive particulière : elle engageait plus largement la capacité de la langue ordinaire à exprimer des concepts issus de la biologie évolutive.
Les termes spécialisés – acide désoxyribonucléique, tétrapode, xylème, ostéichtyen et autres syncrétismes gréco-latins – remplissent une fonction spécifique. Ils permettent de désigner des objets et des phénomènes de façon univoque. Cependant, lorsque les biologistes mettent le savoir en discours, ils mobilisent nécessairement des mots du quotidien dont le sens déborde forcément du cadre scientifique. La difficulté n’est donc pas seulement de vulgariser un savoir complexe, elle est d’abord de traduire un système conceptuel à travers une langue qui par nature est culturellement marquée. Comprendre ce que disent les groupes de mots « théorie de l’évolution » et « les mammifères se sont adaptés » nécessite une posture particulière.
Le mot « théorie » ne signifie pas toujours la même chose
Le mot « théorie » par exemple, dans l’usage courant, renvoie à une opinion personnelle, parfois à une simple conjecture : on peut entendre des énoncés contenant « ma théorie, c’est… » en lieu et place « à mon avis, c’est… » (de cela devraient se méfier d’ailleurs les complotistes). En sciences expérimentales, le terme « théorie » désigne un cadre explicatif robuste, construit à partir d’observations et de résultats expérimentaux, éprouvés par les faits et toujours susceptible d’être révisé. Une théorie n’est jamais absolument vraie ; pour qu’elle le soit, il faudrait admettre qu’elle englobe tous les faits passés, présents et futurs, « la science serait terminée » enseigne le père de la méthode expérimentale, Claude Bernard.
Quant au verbe « s’adapter », avec son pronom réfléchi, il évoque une action volontaire, une capacité à modifier consciemment son comportement face aux circonstances. Pourtant, le discours de la biologie évolutive exclut toute intentionnalité. En effet, le vivant n’a pas décidé d’être ce qu’il est, et encore moins dans une optique d’adaptation. Dans une même population, les individus montrant certaines caractéristiques avantageuses dans un écosystème donné laisseront davantage de descendants. D’un point de vue évolutif, le vivant ne s’adapte pas : il est adapté.
Ces glissements de sens ne relèvent pas d’un simple malentendu lexical. Ils révèlent une manière spontanée de penser le vivant. Comme le montre la psychologie cognitive, nous sommes enclins à attribuer des intentions à des phénomènes naturels qui n’en possèdent aucune. Nous voyons des projets là où n’opèrent que des mécanismes physiques. Nous prêtons des stratégies à ce qui résulte de processus aveugles. Nous avons des intuitions et nous les prêtons aux choses.
L’anthropomorphisme naît de ce phénomène. Thierry Ripoll, professeur de psychologie cognitive à l’université d’Aix-Marseille, écrit dans son ouvrage Pourquoi croit-on ? (2020) que le système intuitif répond à un besoin de sens immédiat et à l’espoir de ne pas être le produit contingent de phénomènes dépourvus de finalité. Bref, nous aimons nous raconter des histoires pour mieux rêver. L’une des conséquences les plus persistantes de cette disposition cognitive consiste à interpréter l’évolution comme une marche vers le progrès.
Progrès ? Quel progrès ?
Le mythe du progrès sous-tend largement notre manière de penser l’évolution du vivant. Il constitue l’un des cadres interprétatifs à travers lesquels nous donnons intuitivement un sens positif à l’évolution. Pourtant, le progrès est une notion historique, sociale ou technique, il n’est pas une catégorie biologique. On peut parler de progrès scientifique, économique ou politique ; on ne saurait parler d’un progrès de la nature. Si une structure organique (comme l’œil par exemple) demeure dans les populations, c’est parce que l’efficacité fonctionnelle contribue à sa persistance, et non pas parce qu’elle représenterait une amélioration inscrite dans un projet d’ensemble. Nos yeux, nos poumons ou notre cerveau ne sont pas l’aboutissement d’un dessein, ils sont les produits contingents de l’histoire évolutive.
Pourtant, en dépit de la liste de mots à éviter en sciences de l’évolution, notre langage continue d’introduire partout des hiérarchies implicites. Nous parlons encore volontiers d’espèces « primitives », de « fossiles vivants », ce qui revient à parler d’organismes qui seraient « moins » ou « plus » évolués que d’autres (ce qui est erroné, convenons-en). Nous évoquons encore souvent une nature « bien faite », voire qui serait « inventive ».
La métaphore de la « sortie des eaux » fonctionne elle-même comme un récit de promotion où quitter le milieu aquatique reviendrait à franchir un degré supérieur de l’évolution. Mais que dire alors des méduses et des baleines ? Des bactéries ou des champignons ? Des plantes ? À quelle aune mesurerions-nous leur prétendue infériorité ? Ces questions n’ont, du point de vue de la biologie, aucun sens. Elles témoignent seulement de la persistance d’un imaginaire finaliste.
Une question socialement vive
Le savoir lié à l’évolution se heurte toujours à de multiples représentations sociales où se rencontrent croyances et biais épistémologiques. Si le débat scientifique catalysé par Darwin semble réglé, la théorie est loin de faire consensus dans la sphère sociétale : la théorie de l’évolution demeure une question socialement vive. Les difficultés de compréhension de la théorie de l’évolution ne relèvent pas d’une simple confusion terminologique.
Elles traversent l’école, l’université et, plus largement, la société. Récemment, une étude de l’IFOP révèle que 27 % des 18-24 ans sondés adhèrent à une représentation créationniste du monde (« les êtres humains ne sont pas le fruit d’une longue évolution d’autres espèces comme les singes mais ont été créés par une force spirituelle »), tandis qu’un quart des étudiants inscrits en licence ou en master conservent une représentation erronée de l’évolution. Dès lors, l’enjeu dépasse largement le cadre de la biologie : il touche à la manière dont la société s’approprie les connaissances scientifiques. C’est pourquoi la vulgarisation occupe une place décisive. Il ne s’agit pas seulement de rendre le savoir accessible, mais aussi d’éviter que le langage ordinaire ne réintroduise dans la narration des schémas de pensée que la théorie de l’évolution permet pourtant de dépasser.
Un storytelling contre-productif
L’une des images les plus ancrées de l’évolution reste celle d’un continuum linéaire, au travers duquel l’idée du primate « moins évolué » se redresse progressivement jusqu’à devenir un être humain assurément « plus évolué ».
Les documentaires sur la nature sont souvent des invitations au voyage. Mais, là où tout est supposé n’être qu’ordre et beauté, les récits consacrés au vivant sont largement imprégnés d’anthropomorphisme. La nature « invente », les animaux deviennent « ingénieux », les plantes « décident » et possèdent des « superpouvoirs » tandis que l’évolution déploie ses « ruses ». Pris isolément, ces procédés relèvent de nécessités narratives. Accumulés, ils composent cependant une véritable commedia dell’arte du vivant, où les personnages – le progrès, l’intention, le génie de la nature – avancent masqués. Dans ce « storytelling mental » : nous construisons des narrations qui nous procurent le sentiment de comprendre le monde. Ce qui facilite le récit brouille la compréhension de la théorie : il y a du bruit dans la transmission.
Tout cela indique que la vulgarisation peine encore à dépasser l’obstacle à la bonne transmission du savoir. Cela suppose peut-être de soumettre notre langue commune à l’analyse. À la lumière de La Psychanalyse du feu, nous sommes invités à nous interroger sur les images, les intuitions et les valeurs que nous projetons sur le monde. Il nous appartient sans doute d’exercer cette même vigilance à l’égard des mots par lesquels nous racontons le vivant. Pour la connaissance objective, rectifier le discours n’est pas seulement mieux dire la science ; c’est aussi apprendre à mieux la penser.

University of Texas
À partir de séquences d’ARN ribosomal, des chercheurs de l’université du Texas fournissent une représentation graphique de la parenté d’environ 3000 espèces actuelles. Cela prend la forme d’un cercle, dont chacun des points se trouve équidistant de l’ancêtre commun universel. Notre position n’y occupe aucun sommet. Homo sapiens partage le même temps évolutif que Gallus gallus(coq doré), qu’un chêne, un champignon ou une bactérie. Les degrés de complexité diffèrent ; le temps évolutif, lui, est identique. Aucune espèce contemporaine n’est plus évoluée qu’une autre.
Cette idée, de se situer au même rang évolutif que tous les êtres vivants, est peut-être l’une des plus difficiles à accepter, tant elle heurte nos intuitions. Elle exige que nous renoncions au récit du progrès pour penser l’histoire du vivant sans direction, sans intention et sans hiérarchie. Il nous faudra sans doute décoloniser notre imaginaire, non pour renoncer à raconter des histoires, mais pour apprendre enfin à raconter celle de l’évolution.
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Nicolas Gergaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La théorie de l’évolution est mal comprise : est-ce un problème de langue, de vocabulaire ou de psychologie ? – https://theconversation.com/la-theorie-de-levolution-est-mal-comprise-est-ce-un-probleme-de-langue-de-vocabulaire-ou-de-psychologie-287023
