Dengue, Zika, chikungunya : les moustiques invasifs coûtent des milliards, la prévention reste à la traîne

Source: The Conversation – in French – By David Roiz, Investigador en ecologia de enfermedaes emergentes transmitidas por mosquitos, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Les moustiques invasifs ne constituent pas seulement une menace sanitaire : ils représentent aussi un coût économique majeur. Une étude internationale estime qu’entre 1975 et 2020, les maladies transmises par les moustiques Aedes ont engendré au moins 94,7 milliards de dollars de pertes dans le monde. Plus frappant encore, les dépenses consacrées à la prévention restent très inférieures aux coûts supportés une fois les épidémies déclarées.


Ils sont petits, à peine visibles, et pourtant leur impact économique atteint une ampleur comparable à celle de certaines crises sanitaires majeures. Les moustiques invasifs du genre Aedes – notamment Aedes albopictus (moustique tigre) et Aedes aegypti (son cousin, moins connu en Europe, le moustique de la fièvre jaune)- ne se contentent pas de troubler nos soirées estivales, ils nous transmettent les virus de la dengue, de la fièvre jaune, chikungunya ou encore Zika et, ce faisant, ils engendrent également des coûts considérables pour les systèmes de santé, les collectivités et les ménages du monde entier.

Dans une étude publiée en 2024 dans Science of The Total Environment on estime qu’entre 1975 et 2020, les coûts économiques liés à ces moustiques et aux maladies qu’ils transmettent, atteignent au minimum 94,7 milliards (en dollars de 2022). Les estimations hautes suggèrent elles un coût total supérieur à 300 milliards lorsque les séquelles à long terme sont prises en compte, soit un montant comparable au coût total de l’ouragan Katrina, l’une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l’histoire contemporaine, et supérieur à ceux de la catastrophe pétrolière de Deepwater Horizon en 2010 dans le golfe du Mexique.

Derrière ce chiffre impressionnant, on trouve une réalité plus préoccupante encore : cette évaluation est sans doute largement sous-estimée et, contrairement à une catastrophe ponctuelle, ces coûts s’accumulent année après année. Et surtout, elle révèle un déséquilibre majeur dans nos choix collectifs : nous dépensons beaucoup plus pour réparer les dégâts que pour prévenir les crises, environ dix fois plus.

Une expansion silencieuse, un coût croissant

Pour comprendre ces montants colossaux, il faut d’abord regarder l’expansion silencieuse des moustiques concernés.

Issus de régions tropicales, les moustiques Aedes ont étendu leur aire de répartition à un rythme soutenu. Aedes aegypti, originaire d’Afrique, est aujourd’hui présent dans une grande partie des régions tropicales et subtropicales d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. Son aire de répartition s’est progressivement étendue sous l’effet des échanges commerciaux et de l’urbanisation.

Aedes albopictus, le moustique tigre, lui, a colonisé le monde plus tardivement, à partir des années 1970, en provenance d’Asie. Portés par la mondialisation des échanges (commerce international, transport maritime et aérien), l’urbanisation rapide et souvent mal planifiée, ainsi que par le réchauffement climatique, ces vecteurs de virus se sont implantés sur tous les continents, y compris en Europe et en Amérique du Nord.

Leur succès écologique a une conséquence directe : l’augmentation du nombre d’épidémies. La dengue, autrefois confinée à certaines régions tropicales, est devenue l’une des maladies virales à transmission vectorielle les plus répandues au monde. Présente dans plus de 100 pays, elle connaît des flambées de plus en plus fréquentes et de plus en plus importantes, avec des niveaux records observés ces dernières années.

En 2023 et 2024, plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Brésil et l’Argentine, ont enregistré des épidémies historiques comptant plusieurs millions de cas. Le chikungunya et le Zika ont provoqué des crises sanitaires majeures depuis le début des années 2000, avec des répercussions sanitaires durables, notamment des complications neurologiques et congénitales.

Cette crise sanitaire est aussi une crise économique, dont les conséquences restent largement sous-estimées dans le débat public.

94,7 milliards de dollars : une estimation minimale

Notre équipe a compilé les données issues de la base internationale InvaCost) qui recense les coûts économiques associés aux espèces invasives. Sur une période de 45 ans (1975-2020), nous avons identifié au moins 94,7 milliards de dollars (soit environ 105 milliards en dollars 2026) de coûts cumulés liés aux moustiques Aedes et aux maladies qu’ils transmettent. Cela représente en moyenne plus de 3 milliards de dollars par an, avec des pics spectaculaires : en 2013, la facture a dépassé les 20 milliards de dollars.

Ces montants incluent plusieurs types de dépenses : les coûts médicaux (hospitalisations, consultations, traitements), les pertes de productivité liées aux arrêts de travail, les dépenses publiques de surveillance et de lutte antivectorielle (limitation des populations de moustiques par divers moyens dont les campagnes de participation communautaire pour la réduction d’eaux stagnantes, les larvicides, où les insecticides), ainsi que certains impacts économiques indirects (comme l’absentéisme ou des baisses de productivité).

La dengue représente à elle seule près de 80 % des coûts totaux estimés. Le chikungunya et le Zika, bien que plus ponctuels dans leur émergence, contribuent également de manière significative dans la dernière décennie, reflétant plusieurs grandes crises épidémiques sur la période.

Mais ces chiffres impressionnants ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité.

Une sous-estimation structurelle

De fait, les 94,7 milliards de dollars identifiés ne représentent que les coûts documentés et publiés dans la littérature scientifique ou institutionnelle. Il ne s’agit pas d’estimations ni d’extrapolations. Or, de nombreux pays, notamment à revenu faible ou intermédiaire, ne disposent pas des moyens pour mesurer et documenter ces impacts économiques.

Les dépenses informelles des ménages, les pertes économiques non déclarées, les conséquences à long terme sur la santé (handicaps, troubles neurologiques, complications congénitales liées au Zika), ou encore les effets sur le tourisme et l’attractivité économique (le nombre de visiteurs chute drastiquement dans les pays connaissant une épidémie) sont rarement quantifiés. Autrement dit, la facture réelle pourrait être bien plus élevée.

Ce biais révèle en outre une inégalité structurelle : les pays les plus touchés sont souvent ceux qui disposent des systèmes de surveillance les moins robustes, en particulier dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est, d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine. Le manque de données n’est pas synonyme d’absence de coût : il traduit plutôt une invisibilisation économique des régions les plus vulnérables.

Réagir et soigner plutôt que prévenir : un choix coûteux

Anticiper ces conséquences et investir dans la prévention, la surveillance et la gestion intégrée des vecteurs apparaît donc essentiel pour limiter les effets sanitaires, économiques et sociaux des futures épidémies.

Les données montrent cependant que les coûts liés aux « dommages et pertes » – c’est-à-dire les conséquences des maladies une fois qu’elles surviennent – sont largement supérieurs aux dépenses consacrées à la prévention et à la gestion. En d’autres termes, on dépense beaucoup plus en réaction aux épidémies que pour les empêcher.

Les campagnes de démoustication, la surveillance entomologique, l’amélioration des infrastructures urbaines (gestion des eaux stagnantes, assainissement), ou encore la recherche sur les méthodes innovantes de contrôle des populations de moustiques (comme la dissémination de moustiques porteurs de Wolbachia ou de mâles stériles) restent sous-financées par rapport à l’ampleur des dommages constatés. Ce déséquilibre pose une question centrale de politique publique : pourquoi attendons-nous que la crise éclate pour agir ?

La méthode Wolbachia en Nouvelle-Calédonie.



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La réponse est en partie politique et budgétaire. Les dépenses de prévention sont souvent moins visibles, moins médiatisées, et leurs bénéfices sont difficiles à attribuer directement. À l’inverse, les coûts des épidémies apparaissent brutalement dans les statistiques hospitalières et économiques.

Mais cette logique court-termiste se révèle économiquement inefficace. Les données montrent pourtant qu’un investissement accru dans la prévention pourrait réduire significativement la charge économique globale à long terme.

Une problématique sociale mondiale

Au-delà des chiffres, l’enjeu est profondément social. Les maladies transmises par les moustiques Aedes touchent de manière disproportionnée les populations urbaines défavorisées, vivant dans des environnements où l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux infrastructures sanitaires est limité.

Les inégalités socio-économiques favorisent la prolifération des moustiques : stockage d’eau dans des récipients ouverts, absence de systèmes d’évacuation performants, habitat dense et précaire. Les populations les plus vulnérables cumulent donc les risques sanitaires et les pertes économiques.

Lorsqu’un membre d’un foyer tombe malade, les conséquences dépassent le simple coût médical : perte de revenus, déscolarisation temporaire des enfants, endettement pour financer les soins. À l’échelle collective, ces micro-chocs économiques s’additionnent pour former un fardeau macroéconomique.

La mondialisation du phénomène ajoute une dimension supplémentaire : même les pays tempérés, longtemps considérés comme à l’abri, voient désormais l’implantation durable de Aedes albopictus. Les épisodes autochtones de dengue ou de chikungunya en Europe illustrent cette nouvelle réalité et les récentes projections climatiques suggèrent que le potentiel de transmission pourrait encore s’étendre dans les décennies à venir. La question n’est plus celle d’un « problème tropical », mais d’un enjeu global.




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Une alerte et une opportunité

Cette lecture économique permet de renouveler notre compréhension d’un problème souvent abordé sous le seul angle sanitaire. En mettant un coût sur les conséquences des invasions de moustiques Aedes, cette étude déplace le débat vers le terrain des politiques publiques et des arbitrages budgétaires.

Les moustiques ne sont pas seulement une nuisance estivale. Ils représentent un coût structurel croissant pour les systèmes de santé, les économies nationales et les ménages. Dans un monde marqué par l’intensification des échanges et les bouleversements climatiques, ils illustrent une réalité concrète : certains impacts économiques des transformations environnementales ne sont ni abstraits ni lointains. Ils se traduisent en milliards de dollars, en inégalités sociales accrues et en systèmes de santé sous tension.

Reconnaître l’ampleur économique du phénomène conduit ainsi à changer de perspective : dans un contexte de mondialisation des échanges et de changement climatique, la lutte antivectorielle n’est plus seulement une mesure de santé publique. Elle constitue un investissement collectif destiné à éviter des coûts sanitaires, sociaux et économiques bien plus élevés demain.

The Conversation

Frédéric Simard a reçu des financements de l’Université de Montpellier à travers le dispositif KeyWI Vect-OH.

Jean-Michel Salles a reçu des financements de l’ANR sur plusieurs projets de recherche au cours de sa carrière. Les trois auteurs ont été membre du groupe de travail de l’ANSES sur l’impact des arboviroses.

David Roiz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dengue, Zika, chikungunya : les moustiques invasifs coûtent des milliards, la prévention reste à la traîne – https://theconversation.com/dengue-zika-chikungunya-les-moustiques-invasifs-coutent-des-milliards-la-prevention-reste-a-la-traine-286365