Un « super El Niño » se profile : cinq leçons durement acquises que le monde peut tirer de l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Tafadzwanashe Mabhaudhi, Professor of Climate Change, Food Systems and Health and Director of The Lancet Countdown in Africa, London School of Hygiene & Tropical Medicine

Le groupe d’entraide Toben Gaa, au Kenya, discute de son projet d’agroforesterie, qui aide les petits exploitants agricoles à s’adapter au changement climatique. Joseph Gachoka/World Agroforestry/Flickr. , CC BY-NC

Les climatologues ont annoncé en juin 2026 que le phénomène El Niño, un cycle climatique qui se produit tous les deux à sept ans, s’était formé. Selon eux, il pourrait devenir l’un des épisodes les plus puissants jamais observés, un « super El Niño ».

El Niño se produit lorsque la surface de l’océan Pacifique devient anormalement chaude. Il peut modifier les conditions météorologiques à l’échelle mondiale, entraînant souvent des phénomènes extrêmes tels que des sécheresses, des inondations et des vagues de chaleur.

En Afrique australe, il entraîne généralement des conditions climatiques plus chaudes et plus sèches. Lors d’un précédent épisode, il a plongé 18 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire.

En Afrique de l’Est et en Afrique centrale, il a provoqué de fortes pluies et des inondations qui ont détruit plus de 600 000 habitations, ainsi que des terres agricoles et des infrastructures de santé. En Afrique de l’Ouest, il a réduit les récoltes, fait grimper les prix des denrées alimentaires et laissé des familles confrontées à l’insécurité alimentaire pendant des années après la fin du phénomène.

Un « super El Niño » se produit lorsque les températures de l’océan Pacifique sont supérieures à la normale. Certaines zones du Pacifique devraient afficher une température supérieure d’environ 3 °C à la moyenne d’ici fin 2026.

Les archives modernes (depuis 1982) ne recensent que trois autres épisodes de « super El Niño ». Le plus récent, en 2015-2016, a plongé plus de 36 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire en Afrique de l’Est et en Afrique australe. Ses répercussions se sont fait sentir sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle, les ressources en eau, l’accès aux soins de santé et les moyens de subsistance.

La perspective que cela se reproduise suscite, à juste titre, des inquiétudes.




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Mes recherches ont montré comment l’Afrique, marquée par des niveaux élevés de pauvreté, de sous-développement et d’infrastructures défaillantes, est très exposée aux risques climatiques qui nuisent systèmes alimentaires et à la santé.

Se concentrer uniquement sur les risques ne donne toutefois qu’une vision partielle de la situation.

Les pays africains ont passé des décennies à faire face et à s’adapter à des cycles répétés de sécheresses, d’inondations, de fortes variations des précipitations et d’insécurité alimentaire. Le continent a ainsi acquis une expérience précieuse dans la gestion de ces défis multiples.

Le monde doit accorder davantage d’attention aux connaissances, aux pratiques et aux stratégies d’adaptation que les communautés, les institutions et les chercheurs africains ont développées grâce à leur expérience. Alors que les impacts climatiques s’intensifient à l’échelle mondiale, ces expériences offrent des enseignements précieux pour renforcer la résilience.

Les cinq leçons durement acquises

1. Mieux vaut prévenir que guérir : Partout en Afrique, les gouvernements, les chercheurs, les organisations humanitaires et les communautés ont reconnu l’intérêt d’agir avant que les catastrophes ne se produisent.

La mise en place de systèmes d’alerte précoce, l’élaboration de plans d’urgence et le déploiement de dispositifs de soutien peuvent contribuer à limiter les pertes avant qu’elles ne se transforment en crises humanitaires.

Des lacunes subsistent dans les systèmes d’alerte précoce, mais, dans l’ensemble, le Système africain d’alerte précoce et d’action rapide multirisque
ainsi que les systèmes nationaux se renforcent. Le principal frein à ces progrès reste le manque de financement.

Lors d’un « super El Niño », les sécheresses, l’insécurité alimentaire et les dommages causés aux systèmes de santé sont bien plus graves. Être préparé signifie que les communautés peuvent protéger leurs moyens de subsistance et éviter d’avoir à épuiser toutes leurs économies ou à emprunter de l’argent pour se remettre sur pied.




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2. Les cultures autochtones résilientes au changement climatique font partie de la solution : L’avenir agricole de l’Afrique ne peut continuer à dépendre d’un nombre limité de cultures de base, comme le maïs et le blé, de plus en plus vulnérables au stress climatique. Mes recherches ont mis en évidence le potentiel de cultures négligées et sous-utilisées, telles que le sorgho, le millet, l’arachide bambara et le niébé. Les communautés africaines les cultivent depuis des siècles. Elles sont mieux adaptées à des conditions de culture difficiles que nombre de cultures de base conventionnelles.




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3. L’eau, l’énergie, l’alimentation et la santé ne peuvent pas être traitées séparément : Les impacts climatiques se limitent rarement à un seul secteur. Une sécheresse affecte la production agricole. La baisse des récoltes a des répercussions sur les prix des denrées alimentaires et la nutrition. Les pénuries d’eau exercent une pression sur les systèmes de santé. Les perturbations énergétiques peuvent affecter l’irrigation, la prestation des soins de santé et l’activité économique. Les effets d’El Niño se répercutent en cascade sur l’agriculture, l’accès à l’eau, la nutrition et la santé.

L’eau, l’énergie, l’alimentation, la durabilité environnementale et la santé sont étroitement liées. Comme ces enjeux se manifestent souvent simultanément en Afrique, de nombreux pays ont compris que les solutions les plus efficaces consistent à les aborder de manière intégrée, plutôt que séparément.




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4. La principale contrainte réside dans le financement, et non dans les connaissances : Partout en Afrique, des chercheurs, des agriculteurs, des professionnels et des institutions ont mis au point des solutions pour mieux se préparer aux risques climatiques. Ce qui manque avant tout, ce sont des financements supplémentaires. Le financement du développement, les subventions destinées à l’adaptation au changement climatique et les prêts concessionnels pourraient aider les pays et les communautés les plus vulnérables, qui n’ont pas accès aux financements aux conditions normales du marché, à mobiliser les ressources nécessaires pour investir dans l’irrigation, les infrastructures de santé et les réseaux routiers.

Des financements sont également nécessaires pour permettre aux petits exploitants agricoles d’assurer leurs récoltes et leur bétail. Les gouvernements ont aussi besoin de ressources pour financer les programmes de protection sociale et les transferts monétaires. Ces dispositifs constituent des filets de sécurité en période de catastrophe, en évitant que les familles ne soient contraintes de vendre leurs biens ou de retirer leurs enfants de l’école.

Bon nombre de ces solutions sont déjà connues et ont fait leurs preuves. Le principal défi consiste désormais à les déployer à plus grande échelle.

Le financement de l’adaptation au changement climatique en Afrique reste très inférieur aux besoins. Les fonds promis sont débloqués lentement, les conditions d’accès demeurent strictes, les gouvernements sont souvent tenus d’apporter une contribution financière et les mécanismes de gestion financière ne sont pas toujours adaptés aux réalités locales.

Cela empêche souvent des interventions qui ont fait leurs preuves d’atteindre les communautés qui en ont le plus besoin.

5. Le partenariat doit remplacer le paternalisme : La résilience climatique ne peut se construire à travers des relations unilatérales où les solutions sont conçues ailleurs puis imposées aux communautés africaines.

Une résilience durable repose sur l’appropriation locale, des institutions dignes de confiance et la capacité des pays et des communautés à concevoir ou à adapter des solutions à leur propre contexte.

L’Afrique a besoin de partenariats fondés sur l’apprentissage mutuel, des objectifs communs et la reconnaissance des compétences existantes. Cela suppose de renforcer les institutions, de développer les capacités, de soutenir les réseaux d’acteurs et de mettre en place des mécanismes de financement plus souples et plus diversifiés.

Un « super El Niño » mettra une nouvelle fois à l’épreuve les systèmes, les institutions et les communautés africaines. Mais il pourrait aussi démontrer que l’Afrique est une source de connaissances sur le climat, d’expertise en matière d’adaptation et de solutions concrètes, élaborées dans certaines des conditions les plus difficiles au monde.

The Conversation

Tafadzwanashe Mabhaudhi bénéficie d’un financement du Wellcome Trust

Mendy Ndlovu receives funding from the Wellcome Trust.

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