Un nouveau PDG « multilingue »… mais moins de français sur des vols long-courriers : le vrai défi linguistique d’Air Canada

Source: The Conversation – in French – By John Gradek, Faculty Lecturer and Academic Program Co-ordinator, Supply Network and Aviation Management, McGill University

Lorsque Air Canada a nommé Anko van der Werff à sa tête, plus tôt cette semaine, le ministre québécois de la Langue française, Jean-François Roberge, a salué le multilinguisme du nouveau dirigeant. Mais il a aussitôt ajouté l’essentiel : au-delà de la langue parlée par le PDG, sa responsabilité est d’assurer l’accès à des services en français partout au pays — et là-dessus, il reste du travail à faire.

Le ministre a en effet mis le doigt sur ce que la couverture médiatique a presque entièrement occulté. Pendant que les manchettes soulignaient que le Néerlandais, dirigeant depuis 2021 de Scandinavian Airlines (SAS), « maîtrise » le français, la vraie histoire linguistique de la semaine était ailleurs — dans une directive interne qu’Air Canada venait d’émettre.

Quelques jours plus tôt, le transporteur avait réduit de deux à un le nombre minimal d’agents de bord parlant français sur certains vols internationaux long-courriers au départ de Toronto et de Vancouver — vers Manille, Hong Kong ou Tokyo, notamment. Son vice-président aux communications l’a confirmé à Radio-Canada, parlant d’une mesure temporaire liée à une pénurie de personnel bilingue, et précisant que ces vols — une dizaine par jour sur plus de 1 100 — ne font pas partie de ceux où l’entreprise est légalement tenue d’offrir un service bilingue.

C’est là que se loge la vraie histoire, car cette affirmation est à la fois exacte et trompeuse.




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Dépasser le plancher légal

L’affirmation est exacte parce que les obligations d’Air Canada sont propres à chaque liaison.

Le transporteur est assujetti à la Loi sur les langues officielles par la Loi sur la participation publique au capital d’Air Canada, adoptée en 1988 lors de sa privatisation. Le règlement exige un service bilingue là où, sur une période d’un an, au moins 5 % de la demande sur une liaison est dans la langue minoritaire. Une couverture est automatique pour les vols touchant Montréal, Ottawa ou Moncton.

Certaines liaisons long-courriers en partance de Toronto et de Vancouver passent sous ce seuil. Sur la stricte question juridique, Air Canada n’est pas en défaut.

Mais sur le plan des engagements, c’est moins clair. Pendant des années, Air Canada a affirmé devant le Parlement qu’elle faisait bien plus que la règle des 5 %. Lors de ses témoignages sur cette question devant les élus, le transporteur a confirmé qu’il affectait des agents de bord bilingues dans tous les vols qu’il opère directement, que la demande atteigne ou non le seuil. Même sa convention collective garantissait un nombre minimal d’employés bilingues selon le type d’appareil.

Dépasser le plancher légal n’était pas un hasard : c’était un engagement dont l’entreprise s’est vantée, à répétition, devant un comité des Communes.

Un dangereux recul

La directive émise cet été est un recul sur cet engagement. Air Canada n’enfreint pas la règle des 5 %. L’histoire est ailleurs, dans l’abandon, discret, de la norme qu’elle avait elle-même dictée au Parlement. Et en présentant ce recul comme une « exemption technique » dont elle disait pourtant ne pas avoir besoin.

Ce qui ramène au nouveau PDG, Anko van der Werff, et aux manchettes sur sa maîtrise du français. Air Canada ne l’affirme jamais par ailleurs : le communiqué le décrit prudemment comme « capable de s’exprimer en français ». La nuance a son importance. Elle correspond à ce qu’indique sa propre biographie chez SAS. Les manchettes ont arrondi vers le haut ce que l’entreprise, elle, formule avec soin.

Son bilan positif chez SAS — restructuration, faillite évitée, retour à la rentabilité — est bien réel. Mais il n’a jamais dirigé une entreprise qui a un statut d’institution bilingue de par la loi, et où une simple note d’horaire d’équipage devient une affaire politique de dimension nationale, confirmée par un vice-président à la radio publique. Son prédécesseur, Michael Rousseau a été bien malgré lui au cœur de polémiques à la suite de ses aveux gênants.

Compagnie bilingue à court d’employés bilingues

Chez Air Canada, le français n’est pas une compétence qu’on évalue lors d’une allocution. C’est à la fois une obligation légale, une contrainte de main-d’œuvre et un piège politique.


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La directive émise en juillet relativement aux agents de bord démontre que le transporteur aérien peine déjà sur ces trois éléments, avant même l’arrivée de son nouveau patron. On saura bien assez tôt s’il peut commander son repas en français. Mais la question qui définira son mandat sera plutôt celle que le ministre Jean-François Roberge a soulevée dès le premier jour : peut-il diriger une compagnie bilingue qui est déjà à court d’employés bilingues ?

Le moment pour faire ces deux annonces mérite aussi qu’on s’y attarde. La compression de services en français et la nomination du nouveau PDG sont tombées le même jour… la mauvaise nouvelle le matin, la bonne l’après-midi. Des observateurs y ont vu une mécanique de communication classique. Peut-être. Mais on ne corrige pas les erreurs du passé avec la production d’une vidéo promotionnelle. On va de l’avant en tenant ses engagements. Un visage bilingue au sommet ne compense pas un service bilingue amputé en cabine.

Et serait-il possible qu’Air Canada se prépare à déplacer son siège social de Montréal vers une autre ville canadienne ? Il s’agirait indéniablement d’un autre pas vers la diminution de l’importance du français chez le transporteur national. En tant qu’observateur de l’industrie aérienne canadienne depuis des décennies, je crois que cette éventualité est bien réelle.

La Conversation Canada

John Gradek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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