Source: The Conversation – in French – By Tim Bale, Professor of Politics, Queen Mary University of London
Depuis le siège du parti anti-immigration Reform UK, à Londres, Nigel Farage a annoncé mardi 7 juillet 2026 qu’il démissionnerait de son mandat de député de Clacton (Essex)… pour se représenter aussitôt dans la même circonscription. L’homme politique est accusé de ne pas avoir déclaré d’importants dons reçus peu avant son élection comme député en 2024, ce qui soulève des questions sur le respect des règles encadrant les financements des parlementaires. Farage a évoqué ces accusations dans son message et assuré n’avoir « rien fait de mal ». Il semble toutefois que les autres grands partis ne présenteront pas de candidat face à lui, dans ce qui est déjà qualifié de « cirque médiatique » et de « projet d’ego ». Trois universitaires analysent les motivations de cette manœuvre.
L’apitoiement sur soi et l’obsession de soi
Tim Bale, professeur de science politique, Queen Mary University of London.
« Dans ce qui figure sans doute parmi les discours politiques les plus empreints d’apitoiement et d’égocentrisme entendus depuis les innombrables tentatives de Boris Johnson pour se justifier en 2022, Nigel Farage n’a surpris absolument personne en provoquant une élection législative partielle après avoir démissionné de son siège de député. Il affirme vouloir affronter l’establishment lors de ce scrutin en se représentant immédiatement afin de laver son honneur.
Même si la colère de Farage face à l’intrusion des médias était sincère, son message vidéo enregistré paraissait malgré tout un peu fabriqué. Et je doute que l’opinion éprouve beaucoup de sympathie pour un responsable politique qui nous explique non seulement qu’il est immensément riche grâce à toutes sortes d’activités annexes, mais aussi qu’il pourrait l’être davantage encore s’il quittait le Parlement. Quant à ses propos absurdes présentant le Royaume-Uni comme un pays « brisé » – voire « communiste » – où « les hommes ne peuvent plus porter de montre et les femmes plus porter de bijoux » dans la rue, ils visaient sans doute un public américain. Enfin, sa promotion de ses conseils en investissement, censés rapporter des rendements impressionnants, relevait de l’escroquerie opportuniste dans ce qu’elle a de plus caricatural. »
Le « faragisme » à l’état pur
Parveen Akhtar, maîtresse de conférences en science politique et relations internationales, Aston University.
« La démission de Nigel Farage de son mandat de député de Clacton, suivie de l’annonce de sa candidature à sa propre succession afin de « laisser le peuple britannique décider » de son avenir plutôt que “les médias” ou l’establishment, s’interprète sans doute le mieux à travers le prisme du faragisme. Comme le montrent mes récents travaux, le faragisme ne se réduit pas à la politique d’un seul homme : il constitue un projet politique qui construit un récit populiste présentant le Royaume-Uni comme une nation entravée par les élites politiques et des institutions sourdes aux attentes des citoyens. Dans cette logique, l’establishment est décrit comme faisant obstacle à l’expression de la volonté démocratique du peuple.
Le déroulement des événements autour de la déclaration de Farage reflète parfaitement cette stratégie. À midi, il a publié sur X : « Je ferai une déclaration sur mon avenir dans la vie publique à 14 heures. » En l’espace de deux heures, ce message avait été vu environ 4,4 millions de fois, illustrant sa capacité sans équivalent à capter l’attention du public et à imposer ses thèmes dans le débat politique.
Plutôt que de laisser les accusations dont il fait l’objet occuper le devant de la scène, Farage a cherché à présenter cet épisode comme un nouvel épisode d’un affrontement plus large contre les élites politiques et médiatiques. Il s’est présenté comme un homme prêt à assumer un coût politique personnel au nom de ce qu’il décrit comme l’intérêt national et de sa mission consistant à « réparer » un Royaume-Uni qu’il juge en ruine.
C’est une caractéristique du faragisme. Le débat politique est déplacé : au lieu de porter sur le comportement d’un individu, il est reconfiguré comme un affrontement plus vaste entre un mouvement insurgé et un establishment corrompu. Ce faisant, Farage renforce l’opposition populiste entre « le peuple » et ceux qu’il présente comme cherchant à priver ce dernier de sa légitimité politique.
Cet épisode montre également pourquoi Reform UK reste si étroitement associé à la personne de Nigel Farage. Bien que le parti soit devenu beaucoup plus professionnalisé et structuré ces dernières années, sa capacité à capter l’attention du public repose encore très largement sur l’autorité politique singulière de Farage. C’est à la fois la plus grande force de Reform UK… et sa principale faiblesse.
Une mise en récit populiste
Lone Sorensen, professeure associée en communication politique, Université de Leeds.
« Nigel Farage s’appuie sur une véritable mise en récit et a consacré une grande partie de son discours à façonner son propre personnage, celui d’une victime. Il a dénoncé la diabolisation constante dont il ferait l’objet de la part de la presse – « la manière dont j’ai été traité » – et s’est présenté comme la personnalité la plus attaquée par les médias de l’histoire contemporaine. Il a également évoqué des agressions et des menaces dont il dit avoir été victime, notamment une foule s’en prenant à sa voiture.
Dans le même temps, il s’est aussi mis en scène en sauveur : selon lui, s’il n’avait pas “fait ce qu’il a fait”, le Brexit n’aurait jamais eu lieu. En cherchant à délégitimer la position du Parti travailliste, en soulignant qu’Andy Burnham est appelé à devenir premier ministre [NDT : le député travailliste est le seul candidat déclaré au poste après la démission de Keir Starmer] sans avoir été élu à cette fonction, Farage a cherché à installer un récit manichéen opposant les « gentils » aux « méchants ».
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la manière dont Farage fusionne les médias traditionnels et l’establishment politique en une seule et même entité qu’il présente comme partiale. Il a déclaré : “Ce ne sont pas seulement les médias, cela vaut aussi pour les autres partis politiques”, comme si les médias constituaient eux-mêmes un parti politique. Il s’agit d’un procédé populiste bien identifié, illustré par exemple par la célèbre formule de Donald Trump sur les « fake news ». Les dirigeants populistes ont tendance à s’en prendre aux médias établis, aux médias historiques et, tout particulièrement, aux médias de service public, tout en développant leur propre écosystème médiatique, qu’ils contrôlent davantage.
En présentant les médias comme l’ennemi, tout article critique devient un argument supplémentaire au service de leur récit. Toute procédure judiciaire fondée sur les règles de droit, ou tout contrôle exercé par le Parlement à leur encontre, est alors assimilé à une attaque partisane et politiquement motivée.
Tout cela donne l’impression d’une stratégie très calculée, qu’il a probablement testée dans les sondages et sur laquelle il se sent en terrain sûr. Il continuera sans doute à présenter cette élection partielle comme une élection nationale en miniature – le peuple contre l’establishment –, à l’image de la campagne menée par Andy Burnham à la législative partielle de Makerfield. »
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Parveen Akhtar a bénéficié par le passé de financements de l’ESRC, de la British Academy et du Leverhulme Trust.
Lone Sorensen et Tim Bale ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Pourquoi Nigel Farage démissionne de son mandat de député britannique… pour mieux se représenter – https://theconversation.com/pourquoi-nigel-farage-demissionne-de-son-mandat-de-depute-britannique-pour-mieux-se-representer-287084
