250 ans après, les griefs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis restent étonnamment actuels

Source: The Conversation – in French – By Robert Parkinson, Professor of History, Binghamton University, State University of New York

En relisant les 27 griefs de la Déclaration d’indépendance, on découvre une histoire de justice contestée, de pouvoir arbitraire, de mobilisation populaire et de conflits autour de l’immigration, des terres et de la citoyenneté. World Digital Library

Deux cent cinquante ans après la Déclaration d’indépendance, ses célèbres principes éclipsent souvent les 27 doléances adressées à George III. Pourtant, ces accusations racontent les peurs, les colères et les aspirations qui ont conduit les colons américains à rompre avec la Couronne britannique.


La Déclaration d’indépendance des États-Unis, avec son texte manuscrit en lettres cursives sur un parchemin, ressemble à une relique venue d’un passé lointain. De même, on pourrait penser que les 27 griefs formulés contre le roi George III, son gouvernement et le peuple britannique dans le corps du document n’ont guère de résonance aujourd’hui. Après tout, quel rapport les doléances précises des colons de 1776 pourraient-elles bien avoir avec l’année 2026 ? Les passages de la Déclaration qui méritent vraiment d’être connus seraient plutôt les phrases célèbres des premiers paragraphes, consacrées aux vérités tenues pour évidentes, à la quête du bonheur et à l’égalité de tous les êtres humains.

Je suis professeur d’histoire et j’étudie la Déclaration d’indépendance depuis près d’un quart de siècle. Ce texte occupe une place centrale dans les quatre ouvrages que j’ai consacrés à la fondation des États-Unis, en particulier dans mon livre récemment paru, Tyrants and Rogues: Understanding the Declaration of Independence (Tyrans et rebelles : comprendre la Déclaration d’indépendance, juin 2026, non traduit en français).

À mes yeux, les questions qui préoccupaient le plus les dirigeants de la révolution, en 1776, restent d’une étonnante actualité pour les Américains : une justice partisane, l’exercice arbitraire du pouvoir, des responsables publics qui ne rendent pas de comptes à leurs administrés, des citoyens privés de voix dans les décisions qui touchent leur famille, ou encore les politiques en matière d’immigration et de citoyenneté.

Plus encore, l’étude de ces doléances montre à quel point la révolution a reposé sur les citoyens ordinaires. Sans leur indignation politique et leur participation à la rébellion, l’indépendance américaine n’aurait jamais vu le jour.

D’où vient l’autorité ? Quelles sont les limites de la force, de la contrainte et du pouvoir ? À qui les responsables publics doivent-ils rendre des comptes, et qui décide de l’État de droit ? Que se passe-t-il lorsque ces tensions dégénèrent en violence, voire en guerre civile ? Ces questions sont tout aussi actuelles au XXIᵉ siècle qu’elles l’étaient au XVIIIᵉ.

Tyrans et colons

Les premières phrases de la Déclaration comptent parmi les plus célèbres jamais écrites. Mais on trouve aussi, plus loin dans le texte, des passages d’une grande force, qui énoncent clairement ce que les colons de 1776 jugeaient absolument inacceptable.

Les colons y dénoncent les efforts du roi pour rendre « l’armée indépendante du pouvoir civil et supérieure à celui-ci ». Ainsi, lorsque les habitants du Rhode Island se plaignirent que le navire britannique Gaspee s’en soit pris sans ménagement à leurs bâtiments dans sa traque des contrebandiers, la Royal Navy balaya les protestations du gouvernement colonial d’un revers de main.

La Déclaration d’indépendance dénonce également les atteintes portées à la justice : la volonté du roi de rendre « les juges dépendants de sa seule volonté » et celle du Parlement de « priver » les Américains « des avantages du procès devant un jury ». Les colons accusent aussi le Parlement de « supprimer [leurs] chartes, d’abolir [leurs] lois les plus précieuses et de modifier fondamentalement la forme de [leurs] gouvernements ».

Ainsi, en 1774, en réponse à la Boston Tea Party, le Parlement retira au Massachusetts sa charte coloniale et réforma en profondeur son gouvernement, en remplaçant de nombreux postes électifs par des fonctions pourvues par nomination. C’est sur ces fondements que reposait la révolution de 1776 : pour les colons, ils définissaient ce qu’était un tyran.

Les oubliés de l’histoire

L’étude des doléances fait également apparaître une galerie de personnages bien plus diverse que les 56 hommes blancs qui ont signé la Déclaration. Presque tous étaient riches, et la majorité d’entre eux possédaient des esclaves.

Lorsqu’on s’intéresse aux événements qui se cachent derrière les griefs de la Déclaration, on découvre que les personnes racisées sont présentes, bien que souvent invisibilisées – et pas seulement à travers la tristement célèbre référence de Thomas Jefferson aux « impitoyables sauvages indiens » dans le dernier grief. Dans les années qui ont précédé la guerre d’indépendance, les Afro-Américains et les peuples autochtones faisaient déjà entendre leur voix et affirmaient leur présence.

Par exemple, le dernier grief de la Déclaration évoque des « insurrections intérieures » (domestic insurrections). Au XVIIIᵉ siècle, le terme « domestic » était un euphémisme pour désigner les personnes réduites en esclavage. Le Congrès faisait ainsi référence à la proclamation d’émancipation de Lord Dunmore, qui promettait la liberté aux esclaves rejoignant les rangs britanniques. Les historiens estiment qu’au moins 1 000 personnes sont ainsi parvenues à rejoindre Lord Dunmore et à obtenir leur liberté. Beaucoup d’autres ont tenté leur chance.

D’autres critiques, qui semblent sans lien avec ces questions – comme le recours du roi au veto royal, la conscription forcée dans la marine britannique (impressment) ou encore l’affaiblissement du pouvoir judiciaire – portent, eux aussi, la marque de groupes minoritaires. Le septième grief, par exemple, reproche au roi d’avoir entravé l’immigration vers les colonies.

Mais lorsqu’il est question d’« élever les conditions des nouvelles concessions de terres », on s’intéresse en réalité aux peuples autochtones ; à l’époque, toute référence aux terres américaines renvoyait nécessairement à cette question. Ces « conditions » comprenaient notamment la ligne de proclamation de 1763, une mesure destinée à préserver les frontières des territoires autochtones. Cette politique était le résultat de plus de dix années de résistance des peuples autochtones, qui s’étaient battus pour défendre leurs terres.

La foule derrière la cause

Des hommes et des femmes ordinaires, dans les villes comme dans les campagnes des colonies, se trouvent également derrière la longue liste de griefs de la Déclaration. Sans leur mobilisation, le mouvement révolutionnaire n’aurait jamais pris son essor.

Un esprit de contestation populaire se cache derrière des formules qui peuvent aujourd’hui paraître désuètes. Ainsi, le dixième grief dénonce les « essaims de fonctionnaires » envoyés pour « dévorer les ressources » des colons. Cette expression, empruntée à la Bible, fait référence aux dizaines d’agents des douanes dépêchés à Boston à la fin des années 1760.

Aujourd’hui, la plupart des Américains connaissent certains de ces épisodes célèbres, comme les habitants de Boston jetant des cargaisons de thé dans le port (séquence appelée le Boston Tea Party) pour protester contre le Tea Act de 1773. Mais, à de nombreuses reprises, des citoyens ordinaires ont exprimé leur colère politique en lançant des pierres contre les représentants du pouvoir, en saccageant les maisons de responsables gouvernementaux, en incendiant des navires et des forts de la Couronne, avant de prendre finalement les armes et de marcher au combat.

Ces fameux « essaims » de fonctionnaires ? Leur présence a suscité une vive agitation à Boston, jusqu’à provoquer des jets de pavés contre des officiers britanniques et l’incendie de l’une de leurs embarcations sur le Boston Common.

Les griefs énoncés dans la Déclaration témoignent de la colère profonde et durable que les réformes impériales britanniques ont suscitée dans les colonies. Ils offrent aussi une vision plus complète – et plus complexe – des États-Unis au moment de leur naissance.

Des hommes derrière le roi

Deux cent cinquante ans plus tard, il est naturel que les Américains aient largement oublié les personnes que les colons tenaient pour responsables des injustices qu’ils dénonçaient. Dans la Déclaration, Thomas Jefferson et le Congrès concentrent leurs attaques sur un roi tyrannique. Mais, selon eux, George III était entouré de nombreux collaborateurs qui conspiraient contre le peuple américain.

Parmi eux figuraient des membres du gouvernement du roi, comme les lords North, Hillsborough et Mansfield ainsi que des officiers militaires, tels que le général Thomas Gage, le lieutenant William Dudingston et l’amiral Samuel Graves. Si la plupart des Américains d’aujourd’hui n’ont probablement jamais entendu parler de ces hommes, leurs noms étaient familiers à tous en 1776.

Ils comptaient également parmi eux des représentants de la Couronne nommés par le roi, comme les gouverneurs royaux Josiah Martin, Lord Dunmore et William Tryon, qui prit les armes contre des fermiers de Caroline du Nord révoltés contre les impôts et la corruption des autorités.

Pour les Américains d’aujourd’hui, ces griefs peuvent paraître abstraits et désincarnés. Mais, pour les colons, chacun d’eux avait un visage. Derrière chaque accusation se trouvait une personne chargée de mettre en œuvre la politique du roi. Les dirigeants de la révolution en vinrent à la conviction que les agissements de ces responsables rendaient impossible le maintien des Treize Colonies au sein de l’Empire britannique. Ils craignaient que, en renonçant à l’indépendance, les Américains ne perdent la possibilité d’obtenir justice, de faire entendre leur voix et de vivre sous un gouvernement représentatif.

En 1825, Thomas Jefferson décrivit la Déclaration d’indépendance comme « l’expression de l’esprit américain ». Les griefs en faisaient pleinement partie : ils reflétaient les difficultés auxquelles avaient été confrontés des hommes et des femmes ordinaires, issus de tous les horizons. Les Américains d’aujourd’hui peuvent encore tirer des enseignements de leur manière d’y répondre.

The Conversation

Robert Parkinson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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