Voici comment l’art peut devenir un moteur d’autonomie et de lien social pour les aînés

Source: The Conversation – in French – By Virginie Manus, Doctorante en bioéthique – Département de médecine sociale et préventive de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Université de Montréal

La pratique artistique, comme la danse, peut contribuer à renforcer la qualité de vie des aînés, en soutenant leur capacité à âtre les acteurs de leur propre vie et leur sentiment d’appartenance. (Unsplash), CC BY-NC-ND

Et si les pratiques artistiques collectives pouvaient maintenir, voire renforcer l’autonomie et les relations sociales des aînés ? C’est l’hypothèse d’un projet de recherche en bioéthique qui s’appuie sur les arts pour repenser le vieillissement.


Un quart des Québécois aura 65 ans ou plus en 2031, selon les projections de l’Institut de la statistique du Québec. Cette transformation démographique bouleverse déjà notre système de santé, soumis à une pression croissante alors que les ressources humaines et financières s’amenuisent. Le modèle actuel, centré sur l’hôpital et l’hébergement, montre ses limites.

Pourtant, la perte d’autonomie, le déclin cognitif et l’isolement social ne sont pas une fatalité. De nombreuses recherches soulignent l’importance d’agir en amont, en misant sur la prévention, l’identification des signaux faibles de la dépendance et le maintien de la socialisation au sein de notre communauté. La grande majorité des aînés souhaitent vieillir chez eux, conserver leur pouvoir de décider et d’agir en somme. Comment, dès lors, réinventer des approches qui respectent leur dignité, répondent à leurs besoins tout en renforçant leurs capacités et leur agentivité ?


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Chanter, danser, improviser, imaginer

C’est à cette question qu’entend répondre notre projet de recherche-action. À l’interface de l’art, de la bioéthique et de la santé publique, ce projet participatif vise à rejoindre 80 aînés, en partenariat avec l’organisme communautaire Les Petits Frères et la résidence Élogia du Groupe Maurice dans le premier volet pilote.

Nous faisons appel à des artistes professionnels et des partenaires publics, philanthropiques ou privés, comme la Fondation Sandra et Alain Bouchard et Prodie Santé. La coordination est assurée par Nos bouffées d’art, un organisme que j’ai récemment fondé et dont la mission est d’implanter l’art comme outil d’intervention sociosanitaire, d’en documenter et d’en promouvoir l’impact.

L’hypothèse est audacieuse : démontrer que la pratique artistique pourrait contribuer à renforcer l’autonomie et à briser l’isolement social des aînés. De 2025 à 2028, deux phases d’ateliers de pratiques artistiques collectives, animés par des artistes, sont offerts : expression corporelle par Élodie et Séverine Lombardo (alias les Soeurs Schmutt) et musique/chant choral par Allan Hurd et Régis Archambault. Cette expérimentation permettra d’éprouver le modèle d’intervention puis de le répliquer. À plus long terme, l’objectif sera d’en poursuivre le développement auprès d’un public plus large et d’explorer d’autres formats artistiques.




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Ces activités vont au-delà du simple loisir. Elles sont des opportunités d’apprentissage et de transmission, de partage de savoirs, de compétences et d’expériences.

Chanter en chœur mobilise la mémoire, le souffle, la coordination et l’écoute mutuelle. L’expression corporelle sollicite la motricité, travaille le rapport au corps et à l’espace, et contribue à renforcer la confiance en soi autant que la conscience sensible de la présence de l’autre. Mais ces pratiques peuvent aussi agir sur le plan relationnel : elles nourrissent l’expression de soi, la capacité à prendre sa place, à faire des choix, à oser agir, à entrer en relation, stimulent l’imaginaire et la capacité de se projeter, et peuvent in fine se prolonger hors atelier, dans la vie quotidienne et sociale. C’est ce qui nous intéresse tout particulièrement.

L’autonomie relationnelle au cœur de la démarche

Ainsi, au-delà de leurs effets physiologiques et cognitifs, ces ateliers portent une ambition éthique : permettre aux aînés de rester auteurs et acteurs de leur vie, compositeurs et interprètes.

La vulnérabilité, inhérente à toute existence humaine, ne doit pas être niée. Au contraire, elle peut devenir un terreau fertile pour renforcer l’ « autonomie relationnelle », telle qu’elle est théorisée en éthique féministe, en mettant l’accent sur trois dimensions majeures que sont l’autodétermination, l’autogouvernance et l’auto-autorisation.

Il s’agit alors de soutenir la capacité des aînés à définir leurs propres objectifs, réguler leurs actions selon leurs valeurs, se reconnaître — et être reconnus — comme agents légitimes de leur vie. La recherche pose ainsi une question centrale : l’art peut-il devenir un outil d’empowerment et un moyen de prévention sociale de la perte d’autonomie et de l’isolement ?

Une recherche à la croisée de l’art et de la bioéthique

Le projet s’appuie sur la recherche-action participative et mobilise des outils d’observation ethnographique (questionnaires, grilles d’observation triangulées, essai documentaire, études de cas), en tenant compte des contextes de vie des participants (âge, état de santé perçu, parcours de vie, réseau social).

En reconnaissant aux arts une place dans la prévention et la promotion de la santé, on ouvre la possibilité d’un rapport au vieillissement nourri par la créativité et le partage.
(Centre for Ageing Better/Unsplash), CC BY

L’évaluation porte exclusivement sur les dimensions de l’autonomie relationnelle ainsi que sur les capabilités : à choisir et à agir, à s’exprimer, appartenir à un groupe et participer à la vie sociale. Elle repose sur une triangulation entre vécu du participant, observation de l’artiste et appréciation d’un proche, afin de saisir des expériences et perceptions partagées et de renforcer la robustesse analytique.

Cette approche s’inscrit dans les orientations contemporaines en santé publique qui invitent à considérer la personne âgée dans l’ensemble de ses capacités et de ses environnements sociaux. Il ne s’agit pas de « mesurer des gestes » ni, à ce stade, d’analyser des indicateurs fonctionnels ou cliniques, mais de comprendre comment l’art soutient la capacité de choisir, d’agir et de rester en lien avec soi et les autres.

L’art est ainsi envisagé comme un levier et un véhicule sociosanitaire complémentaire aux interventions déjà en place dans les stratégies de prévention et de promotion de la santé.

Vieillir, une expérience plurielle

Trop souvent envisagé sous l’angle du déclin, le vieillissement est réduit à la perte de capacités, de forces ou de productivité, nourrissant un âgisme et un auto-âgisme délétères.

Or, vieillir n’est pas qu’une trajectoire de perte : c’est aussi une expérience plurielle, où demeurent et se développent des marges d’autonomie, de pouvoir d’agir et de créativité.

On peut imaginer un avenir où vieillir signifie rester pleinement en lien avec les autres, notamment à travers la pratique artistique.
(Fatma Sarigul/Unsplash), CC BY

Notre intervention entend ainsi démontrer, par des données empiriques, que la pratique artistique pourrait contribuer à renforcer la qualité de vie des aînés, en soutenant leur agentivité et leur sentiment d’appartenance. On peut alors imaginer un avenir où vieillir signifie rester pleinement en lien avec les autres, et où les personnes âgées ne sont plus perçues, ni ne se perçoivent, comme un fardeau improductif, mais comme passeurs d’une richesse collective essentielle à la transmission et à la cohésion sociales.


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En reconnaissant aux arts une place dans la prévention et la promotion de la santé, on ouvre la possibilité d’un rapport au vieillissement nourri par la créativité et le partage. Car l’art rend visible l’expérience humaine fondamentale — la condition de mortel, le rapport à la beauté, la quête de sens — et permet aux individus de se reconnaître dans l’expérience d’autrui. N’est-ce pas ce qu’annonçait André Malraux, en affirmant que « l’art est le plus court chemin de l’Homme à l’Homme » ?

La Conversation Canada

Virginie Manus est présidente-fondatrice de Nos bouffées d’art.
Elle a reçu des financements de la Fondation Sandra et Alain Bouchard, Prodie Santé et InvenT (Université de Montréal)

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Voici comment l’art peut devenir un moteur d’autonomie et de lien social pour les aînés – https://theconversation.com/voici-comment-lart-peut-devenir-un-moteur-dautonomie-et-de-lien-social-pour-les-aines-267781