Source: The Conversation – in French – By Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) et au Nigeria voisin, les armées sont depuis longtemps en butte à des rébellions djihadistes – rébellions qu’elles alimentent régulièrement en massacrant des civils soupçonnés de déloyauté, ou simplement en commettant des « bavures » sanglantes. Ces derniers temps, toutefois, on semble constater une légère amélioration en la matière : apparemment, les armées tuent moins de civils qu’auparavant. Il convient toutefois de bien comprendre que les chiffres dont on dispose ne sont que des estimations et, surtout, que cette amélioration s’explique par le fait que les populations ont souvent fui les zones des combats…
On sait depuis longtemps que les massacres de civils sont contreproductifs pour les stratégies de guerre contre-insurrectionnelle qui visent à isoler les éléments rebelles en gagnant les esprits et les cœurs de la population.
Au Sahel, l’une des raisons de la résilience des groupes djihadistes tient justement aux nombreuses violations des droits de l’homme commises par les forces de défense et de sécurité. Ces brutalités n’ont pas seulement poussé des jeunes à chercher refuge dans les bras des insurgés pour échapper à l’arrestation arbitraire, à l’exécution extra-judiciaire ou à la torture en prison. En pratique, elles ont aussi légitimé le discours de djihadistes se présentant comme les défenseurs de la communauté des musulmans face à des pouvoirs impies et prédateurs.
Des abus multiples
Du Burkina Faso au Nigeria en passant par le Mali et le Niger, on ne compte plus les massacres perpétrés par des militaires, leurs supplétifs miliciens et, dans certains cas, leurs partenaires russes. Un rapport de Human Rights Watch, rendu public le 2 avril dernier, a ainsi montré que, entre janvier 2023 et août 2025, les troupes de Ouagadougou et de Bamako avaient tué trois à quatre fois plus de civils que les groupes djihadistes qu’elles étaient censées combattre : sur cette période, 1 800 personnes ont été tuées au total, dont 1 200 par les forces gouvernementales.
Ce n’est pas nouveau : en 2023, le Sénat français avait fini par reconnaître que, sur les années 2020-2021, du temps où les soldats de l’opération Barkhane (2014-2022) étaient encore déployés sur le terrain, les militaires et miliciens maliens, burkinabè et nigériens avaient éliminé autant de civils que les djihadistes.
Au Nigeria, des bases de données ont également révélé que les forces gouvernementales étaient à l’origine de la mort de plus de 55 % des victimes des affrontements recensés avec Boko Haram entre 2007 et 2019.
Il est évidemment difficile de tenir un décompte précis des hostilités. Mais la tendance générale est confirmée par les témoignages recueillis sur place. À Bama, dans le nord-est du Nigeria, un paysan se plaignait par exemple des exactions de la mouvance Boko Haram tout comme de celles de l’armée. « Mais les soldats sont pires », concluait-il après la mort de deux de ses enfants abattus par des militaires alors qu’ils étaient partis travailler aux champs. Un réfugié de Baga Kawa, un petit port de pêche du côté nigérian du lac Tchad, estimait de son côté que « la plus grande menace pour les populations, c’est l’armée, car c’est elle qui nous tue ».
Les abus contre des civils prennent diverses formes, de l’exécution extra-judiciaire au viol en passant par l’extorsion, les mauvais traitements ou la détention illégale. Au Nigeria, c’est aujourd’hui l’armée de l’air qui est à la manœuvre en bombardant des marchés et des villages entiers. Officiellement, l’objectif est de s’en prendre à des camps de Boko Haram. Chaque fois, la hiérarchie parle d’erreurs qui, en l’occurrence, tuent des dizaines de paysans ayant eu pour tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Au Burkina Faso, ces bavures sont plutôt le fait des escortes qui tirent à vue sur tout ce qui bouge lorsqu’elles encadrent les convois chargés de ravitailler les villes de province assiégées par des djihadistes. À l’occasion, les bataillons d’intervention rapide, créés fin 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré quelques mois après son arrivée au pouvoir à l’issue d’un putsch militaire, opèrent aussi des raids meurtriers dans les campagnes, sans même prévenir les troupes régulières stationnées à proximité.
Le rôle des milices
Assurément, l’arrivée au pouvoir de juntes militaires et la « milicianisation » de la réponse à la menace djihadiste ont beaucoup joué contre le respect des droits de l’homme en temps de guerre. Dans la région, les autorités ont en effet cherché à pallier le manque d’effectifs de leurs troupes en confiant à des supplétifs le soin d’assumer les tâches les plus sales de la lutte contre le terrorisme. Selon le rapport précité de Human Rights Watch à propos du Burkina Faso, les pires abus ont ainsi été enregistrés quand l’armée est intervenue aux côtés des miliciens koglweogo, les VDP (Volontaires pour la défense de la patrie).
Le Niger pourrait à présent connaître le même sort : la junte y a formalisé en mars 2026 des organisations territoriales d’autodéfense appelées à être équipées en armes pour repérer, dénoncer et arrêter les suspects. En pratique, ces milices peuvent tuer des civils en toute impunité car elles rendent peu de comptes à des militaires qui bénéficient eux-mêmes de l’immunité du secret-défense.
Ces dernières années, cependant, les forces gouvernementales de pays comme le Burkina Faso (depuis 2025) ou le Nigeria (depuis 2020) semblent moins directement impliquées dans des massacres à grande échelle. Faut-il y voir une professionnalisation des pratiques militaires ? Se pourrait-il donc que les officiers nigérians et burkinabè soient davantage conscients des effets pervers de ces tueries qui légitiment et renforcent les groupes djihadistes ?
Des militaires et des djihadistes plus « aimables » ?
L’hypothèse selon laquelle les militaires auraient amélioré leur comportement est évidemment avancée par les premiers intéressés. Elle est également favorisée par certains coopérants occidentaux qui, au Nigeria, veulent continuer de croire aux mérites de formations censées apprendre le respect des droits de l’homme aux soldats africains. Dans le cas de la France, par exemple, une telle perspective correspond bien à la volonté de faire oublier les échecs de l’opération Barkhane au Sahel en se repositionnant vers les pays du golfe de Guinée et en renouant le dialogue avec le Tchad, dont le président Mahamat Idriss Déby a officiellement été reçu à l’Élysée en janvier 2026.
D’ordre tactique et non humanitaire, le souci d’épargner des vies humaines pourrait aussi répondre à l’évolution de certains groupes djihadistes, qui ont dû apprendre à composer avec la population à mesure qu’ils s’enracinaient dans les campagnes. Au Nigeria, la branche ralliée à l’organisation État islamique, ISWAP (Islamic State West Africa Province), a ainsi la réputation d’être plus respectueuse des civils que les autres factions de la mouvance Boko Haram.
Au Burkina Faso, le JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn) d’Iyad ag-Ghali et la Katiba Macina d’Amadou Kouffa ont également adouci leur position. Depuis 2021, ils ne communiquent plus de vidéos d’exécutions de femmes adultères. En 2025, l’adjoint d’Amadou Kouffa, Mahmoud Barry, dit « Abou Yehiya », a pour sa part commencé à diffuser des prêches invitant ses combattants à éviter les bavures et à épargner les civils. L’objectif est, tout à la fois, d’obtenir le soutien de la population et de recruter des jeunes en les conviant à participer à la protection de leurs communautés contre les exactions des forces burkinabè et des katibas rivales de l’État islamique au Sahel.
De l’invisibilisation des massacres
Plusieurs éléments invitent cependant à relativiser l’éventualité d’une « humanisation » des belligérants de la zone. Tout d’abord, il semble peu probable que les armées de la région aient pu soudainement améliorer leur comportement quand on connaît leurs fragilités structurelles, la faiblesse de leurs chaînes de commandement, la récurrence de leurs mutineries, leur indiscipline notoire, la rapidité de leurs recrutements, la réduction des temps de formation et le temps long que requiert un véritable reformatage des appareils sécuritaires.
L’hypothèse d’un adoucissement des stratégies de répression ne correspond pas non plus au durcissement des juntes au pouvoir dans les trois pays qui composent l’Alliance des États du Sahel, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger, qui se sont tous retirés de la Cour pénale internationale.
En réalité, les abus sont moins visibles parce que les médias ont été verrouillés par les dictatures en place. Les journalistes occidentaux comme africains n’ont quasiment plus accès aux zones de conflit, ou bien doivent être « embarqués » dans des unités militaires, comme au Nigeria. La tendance est d’autant plus marquée que les forces gouvernementales ont elles-mêmes perdu du terrain. Dans la région nigériane du Borno, par exemple, l’armée s’est retranchée à l’intérieur de grosses casernes, les supercamps, qui laissent le champ libre aux insurgés dans les campagnes. Dans le nord et l’est du Burkina Faso, les soldats se sont repliés dans les villes et sont avérés incapables de protéger les VDP actifs dans les campagnes, qui ont commencé à déserter et qui sont en conséquence moins à même de commettre des atrocités contre les villageois suspectés de sympathies djihadistes.
La politique de la terre brûlée, à cet égard, explique pour beaucoup la réduction des massacres. Dans les zones de conflit, les populations rurales ont, en effet, été évacuées manu militari vers des camps de déplacés, ou bien sont parties d’elles-mêmes vers les villes. Dans les campagnes, il y a tout simplement moins de gens à tuer pour les belligérants. Mais une telle situation ne laisse guère présager une sortie de crise.
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Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Sahel : pourquoi les massacres de civils par les forces officielles sont en recul – https://theconversation.com/sahel-pourquoi-les-massacres-de-civils-par-les-forces-officielles-sont-en-recul-285449
