Source: The Conversation – France in French (2) – By Max Bouyssières, Chargé de projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées

Associer scientifiques et citoyens pour produire des connaissances : l’idée séduit, voire enthousiasme. Mais comment ces collectifs fonctionnent-ils réellement ? Une enquête, menée en Occitanie, lève le voile.
Les recherches menées avec la société sont-elles l’affaire de tous ? Que disent réellement les faits ? Notre enquête, portant sur des projets de recherche menés avec des structures diverses – principalement des associations, des entreprises et des collectivités –, montre que les femmes scientifiques y sont très majoritairement engagées. Les collectifs observés sont en outre largement construits à partir de liens interpersonnels préexistants. Si une part importante du travail de recherche est souvent menée en commun, tous ces acteurs ne prennent pas en charge les mêmes tâches. L’enquête révèle en effet que, bien que les orientations soient souvent discutées collectivement, l’analyse des données recueillies demeure par exemple largement assurée par les scientifiques. Pourtant, ces formes de production de connaissance sont diverses et il serait probablement vain de tenter de les enfermer dans un cadre unique.
Alors, pourquoi et comment s’organise un tel partage ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié la façon dont ces collectifs fonctionnent, et dans quelles conditions.
Faire de la science « avec et pour » la société : de quoi parle-t-on ?
Les sciences et les recherches participatives remontent bien au-delà de l’époque contemporaine, et correspondent à l’engagement d’acteurs non scientifiques de métier dans la production de connaissances. Au Japon, par exemple, les dates de floraison des cerisiers – sakura – sont consignées depuis plus de mille ans par des habitants et des érudits. Aujourd’hui, ces démarches prennent des formes variées, allant de la collecte citoyenne de données à la participation à d’autres étapes de la recherche.
Par exemple, Vigie-Nature mobilise des volontaires pour suivre la biodiversité à l’échelle internationale ; Galaxy Zoo permet à des internautes de classer des galaxies à partir d’images astronomiques ; en France, le projet La Grande Synchr’EAU mobilise également des citoyens pour mesurer simultanément la qualité de l’eau et produire des données scientifiques à grande échelle.
Nous sommes confrontés à une grande diversité de pratiques, allant du simple recueil de données jusqu’à la définition conjointe des questions de recherche, des méthodes, de l’analyse des résultats et de leur valorisation. Elles interrogent le partage qui a pu être établi entre « sachant » et « non sachant », « théoriciens » et « praticiens », dans la période contemporaine, qui a vu fortement se développer l’activité scientifique sous la forme de disciplines très diverses et de plus en plus spécialisées.
Ouvrir la « boîte noire » des collectifs producteurs de connaissances
Notre enquête, conduite à Toulouse, repose sur l’analyse de 21 réponses recueillies par questionnaire auprès des 53 (co)porteurs et référents de 29 projets de corecherche menés très largement en Occitanie. Elle dresse un panorama des pratiques et des ressentis de ces acteurs. Leurs projets mobilisent 54 organisations non académiques et 34 laboratoires de recherche.

Fourni par l’auteur
Ces projets abordent 7 grandes thématiques : « Agroécologie, alimentation et pratiques alimentaires », « Santé, corps et contexte », « Participation, gouvernance et aide à la décision », « Apprentissages, transmission et appropriation des savoirs », « Habiter, territoires et transitions locales », « Humanités, imaginaires et récits contemporains » et « Milieux naturels et dynamiques écologiques ».
Deux premiers constats émergent de l’enquête :
Des collectifs issus de relations antérieures : la moitié des répondants indiquent que leurs collectifs de co-recherche se sont formés à partir de liens interpersonnels préexistants, très souvent entre femmes : des liens professionnels datant d’au moins un an.
Une présence féminine importante : environ deux tiers des enquêtés sont des femmes, un pourcentage qui nécessite une analyse plus approfondie pour en évaluer la significativité car il pourrait seulement s’agir d’une représentativité disciplinaire et institutionnelle due au pourcentage élevé de Maîtres de Conférences qui sont des femmes dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales.
Comment les rôles sont-ils répartis ?
Dans la lignée du rapport de recherche sur le projet Initiatives de recherches collaboratives Toulouse – porté par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse de 2018 à 2022 et visant à recenser et mieux comprendre les collaborations entre sciences et « société civile non marchande » en Occitanie-Ouest –, l’enquête met en lumière une collaboration effective, mais asymétrique selon les étapes de la démarche de production de connaissances.
Quatre étapes sur cinq ont vocation à être partagées entre scientifiques et partenaires : la définition des problèmes, le choix des terrains et/ou de la population d’étude, la collecte des données et la diffusion. Dans les faits, la collecte et l’analyse des données restent principalement l’apanage des scientifiques, tandis que l’accès aux terrains ou aux populations d’étude est souvent initié et facilité par les acteurs de la société.
Pour que des acteurs aux cultures professionnelles différentes puissent se comprendre, s’organiser et se coordonner, des méthodes d’accompagnement, souvent regroupées sous le terme « intermédiation », sont évoquées comme utiles, voire nécessaires. Pourtant, dans notre enquête, cette fonction – et le panel de compétences qu’elle requiert – repose presque toujours sur une seule personne, le porteur de projet « principal », rarement formé à ce rôle. Former à l’intermédiation pour mieux accompagner des collaborations hybrides semble donc constituer un levier majeur pour un bon déploiement des projets.
Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ?
L’enquête montre que les activités des collectifs de corecherche étudiés ne relèvent ni d’un effet d’affichage ni d’un simple engouement passager. Dans la grande majorité des cas, les relations entre scientifiques et partenaires sont jugées fréquentes et complémentaires. Les projets favorisent des apprentissages réciproques et un enrichissement intellectuel en lien avec un climat de confiance : « Le travail collaboratif avec les scientifiques permet d’affiner le regard sur le sujet complexe de la corecherche et de tenter de partager la démarche avec les habitants concernés » selon un partenaire extra-académique, référent du projet. La qualité des savoirs et celle des relations semblent aller de pair :
« La corecherche impose un rythme plus lent, mais nécessaire, pour permettre l’émergence de relations de confiance et de véritables échanges. Le respect des temporalités de chacun […] est un facteur clé de réussite », selon un chercheur, porteur de projet.
Mais ces dynamiques ne vont pas de soi. L’ambition affichée d’une symétrie d’engagement, avec des compétences différentes, dans la plupart des étapes de production des connaissances ne résiste pas aux descriptions issues de notre enquête. La diversité des formes de collaborations est une richesse qui reconnaît la diversité des compétences et des savoirs des « non-scientifiques ». Observer cette pluralité permet d’interroger les partages que notre société a établis entre « sachant » et « non-sachant », entre « théorie » et « pratique ».
La diversité observée est aussi celle du caractère « situé » et « ancré » dans des contextes et des territoires de connaissances collectivement produites. Que l’on parle de la co-élaboration de questions de recherche ou de la co-interprétation des données collectées, l’enjeu principal de ces partenariats est la production de connaissances utiles pour éclairer, voire résoudre, un problème concret.
Par exemple, coconstruire une solution biomimétique s’inspirant des castors pour ralentir l’assèchement prématuré de cours d’eau nécessite une symbiose entre les savoirs symboliques des scientifiques et les savoirs pratiques des personnes concernées – locaux, militants, etc. –, ainsi qu’une volonté d’agir commune. L’apport des partenaires « non scientifiques » est alors décisif aux côtés du travail des scientifiques, habitués à produire des connaissances généralisables, mais qui s’éloignent ainsi parfois d’un ajustement à la spécificité de l’écosystème. En ce sens, les discussions, échanges, voire confrontations, entre ces acteurs aux profils divers procèdent souvent par tâtonnements et ajustements progressifs, nécessitant une capacité d’adaptation des scientifiques et des non-scientifiques. Les compétences spécialisées de chacun peuvent être davantage exploitées, notamment : d’une part, la connaissance du contexte des partenaires et, d’autre part, les capacités de formalisation et d’écriture des scientifiques, habitués à publier et à communiquer.
Pour autant, cette diversité révèle aussi des situations d’expérimentation, souvent menées en dehors des sentiers battus de nos institutions, confrontées à d’importantes contraintes et incertitudes. Ces collaborations reposent sur des disponibilités construites dans le cadre d’autres activités, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Car les moyens humains – compétences et personnels pour animer les échanges, gérer administrativement les projets, etc. – et matériels – ressources financières pour les besoins d’enquête, de formalisation et de diffusion des résultats, pour assurer la disponibilité des participants tout au long du processus, etc. – permettant de se consacrer pleinement au déploiement de ces collaborations hybrides font souvent défaut.
Les chercheurs, comme les partenaires, ne sont pas forcément formés, prêts et suffisamment disponibles pour vivre ces collaborations et en assurer le maintien dans la durée. Et ce, d’autant plus que leurs activités sont marquées par des modes de fonctionnement, des objectifs, et des temporalités différentes. Est également pointée la question de la reconnaissance de ces activités par les institutions, notamment dans les carrières professionnelles, que l’on parle des scientifiques ou de leurs partenaires.
Faire de la science avec et pour la société est possible et fécond, tant pour faire avancer la connaissance en elle-même que pour contribuer à résoudre des problèmes rencontrés. Toutefois, cette démarche nécessite des compétences qui ne sont pas aujourd’hui usuelles dans la production de connaissances. Notre enquête montre qu’il n’y a pas qu’une façon de faire collectif, ni une seule méthode ou démarche qui doit s’imposer. Étudier de près la diversité de ces modes de collaboration, en suivant leur déploiement dans leurs conditions concrètes d’organisation et de partage, nous semble essentiel pour mieux accompagner ces collectifs et bénéficier de connaissances complémentaires à celles produites par les canaux plus habituels de la sphère académique.
Les auteurs remercient les membres du comité de ressources de l’Observatoire, ainsi que les cochercheurs ayant participé à l’enquête, sans qui celle-ci n’aurait pas été possible. L’enquête sociologique, exploratoire et compréhensive, menée par l’observatoire Science avec et pour la société (SAPS) de la Communauté d’universités et établissements de Toulouse, dont fait état cet article, est issue de l’analyse des 21 réponses à un questionnaire destiné aux 53 (co)porteurs et référents des 29 projets de recherche participative sélectionnés et accompagnés dans le cadre des deux dispositifs 2024 du comité de programme « Science et société » du projet Toulouse Initiative for Research’s Impact on Society (TIRIS) : l’appel à projets « Co-recherche avec la société » et l’appel à manifestation d’intérêt de sa Boutique des sciences.
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Max Bouyssières est chargé du projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), un dispositif financé par TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d’universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.
Jolivet Anne-Claire est directrice opérationnelle Recherche, Doctorat, Valorisation et responsable du service Science avec et pour la Société à la Comue de Toulouse.
Bertrand Jouve est le Responsable Scientifique et Technique de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie, et par le Fonds Européen de Développement Régional.
Charlène Riviere est chargée du programme “Science-Société” de TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d’universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.
Nicolas Dietrich est président du comité de programme « Science et société » de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de
France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.
Philippe Terral est Vice-Président Science Avec et Pour la Société (SAPS) de la COMUE (Communauté d’universités et établissements) de Toulouse
– ref. Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ? Ce que révèle une enquête au cœur des collectifs – https://theconversation.com/comment-peut-on-faire-de-la-science-avec-et-pour-la-societe-ce-que-revele-une-enquete-au-coeur-des-collectifs-280854
