Comment la diaspora iranienne vit la guerre à distance

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yasaman Gorji, Professeure associée en stratégie et management international, ESSCA School of Management

Cet article a été rédigé avant le pré-accord du 14 juin 2026 entre le régime iranien et les États-Unis. L’avenir dira ce qu’il en sera.

Plusieurs millions d’Iraniens vivent de façon permanente à l’étranger. Ils suivent de très près la situation dans leur pays, oscillant entre crainte pour leurs proches, espoir d’un changement (dont les contours souhaités diffèrent selon les personnes) et sentiment diffus de culpabilité dû au fait qu’ils se savent à l’abri tandis que leurs concitoyens vivent une période particulièrement difficile.


Les tensions persistantes entre l’Iran, les États-Unis et Israël, ainsi que les fermetures et réouvertures successives par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, ont suscité une abondance d’analyses. Les économistes modélisent les chocs sur les prix, les experts débattent des scénarios et les milieux politiques s’interrogent sur un nouvel ordre régional.

Les civils iraniens, eux, vivent avec les bombardements ou la crainte qu’ils surviennent, une vague d’exécutions sans précédent, l’inflation, l’incertitude et une quasi-coupure d’Internet.

Dans le vacarme de la guerre, cependant, une communauté devient de plus en plus difficile à entendre : la diaspora iranienne. Cet article relaye le point de vue d’un groupe d’universitaires iraniens de la diaspora. Nous ne prétendons pas parler au nom de tous, car la diaspora iranienne dans le monde, estimée entre huit et dix millions de personnes, est bien trop diverse pour cela. Nous offrons simplement un éclairage de l’intérieur. Où que vous viviez, vous avez peut-être un voisin, un collègue, un ami, un étudiant ou un camarade de classe iranien. Voici une partie de ce que beaucoup d’entre eux traversent aujourd’hui.

Des craintes multiformes

Si la situation peut apparaître, de l’extérieur, comme une simple guerre, la réalité pour de nombreux Iraniens est bien plus complexe. Depuis près de 47 ans, les voix appelant au changement en Iran n’ont cessé de s’intensifier, souvent amplifiées par la diaspora. Ces appels se sont exprimés à travers des vagues répétées de protestations et de manifestations.

Au fil des années, de nombreuses vies ont été perdues, en raison de l’exécution de manifestants et de la mort de plusieurs milliers de citoyens lors de périodes de troubles, des événements qui témoignent d’une répression et contraire aux principes démocratiques. Il importe toutefois de distinguer le régime de la nation : de nombreux Iraniens, en Iran comme à l’étranger, continuent d’éprouver un profond attachement à leur pays, enraciné dans sa culture, son histoire, sa langue et son peuple.

Pour beaucoup, cependant, il est difficile d’entrevoir une issue claire par la voie de la réforme progressive.

Dans le même temps, l’idée d’une transformation rapide à travers une intervention étrangère suscite également des inquiétudes, d’autant que les bombardements effectués depuis le 28 février dernier ont endommagé des écoles, des hôpitaux, des universités et d’autres infrastructures civiles, avec un lourd coût humain. De nombreux Iraniens à l’étranger se retrouvent ainsi partagés entre l’espoir que ce moment difficile ouvrira la voie au changement, la peur des conditions dans lesquelles ce changement adviendra, et un amour intact pour leur pays.




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Un contrecoup direct sur la vie quotidienne

Ces émotions entremêlées façonnent la manière dont une grande partie de la diaspora perçoit la guerre. Dans de nombreuses villes du monde, des Iraniens se sont rassemblés pacifiquement pour exprimer leur inquiétude pour la population et l’avenir du pays. Beaucoup sont aujourd’hui confrontés à des dilemmes éthiques profonds. Leur pays est sous les bombardements et les civils sont en danger. Dans le même temps, certains continuent d’espérer que cette période de souffrance puisse, à terme, conduire aux libertés et à la stabilité auxquelles ils aspirent depuis longtemps.

À ces inquiétudes s’ajoutent les divisions internes à la diaspora iranienne elle-même. Les Iraniens de l’étranger ne forment pas un bloc politique homogène : certains soutiennent le prince héritier en exil, d’autres s’y opposent ; certains se reconnaissent dans d’autres mouvements ou courants d’opposition, tandis que d’autres encore restent favorables, explicitement ou implicitement, à la République islamique. Même les personnes les moins politisées peuvent se retrouver prises dans ces débats, au sein de leur famille, de leurs cercles d’amis ou de leurs communautés locales. Ces tensions pèsent lourdement sur la vie sociale et émotionnelle de la diaspora, car elles peuvent transformer l’inquiétude partagée pour l’Iran en conflits personnels, en ruptures de dialogue ou en sentiment d’isolement.

Derrière les considérations politiques se joue cependant une dimension plus intime : une forme de culpabilité silencieuse. De nombreux Iraniens à l’étranger sont en sécurité alors que leurs proches ne le sont pas. Ils disposent d’un accès stable à Internet et de la liberté d’expression, tandis que leurs parents, frères et sœurs, cousins et amis restés au pays vivent la guerre, le blackout informationnel, la peur et le risque d’exécution en cas d’expression dissidente. Même lorsque personne ne les accuse, ils se reprochent d’être ceux qui ont pu partir. Cette situation est souvent qualifiée de « culpabilité du survivant ». Elle déborde dans la vie quotidienne, au travail, en famille et dans les amitiés.

Un conjoint souhaite planifier des vacances, mais son partenaire iranien peine à se projeter sur une plage alors qu’un frère est injoignable depuis plusieurs jours. Un parent dit : « Ne t’inquiète pas pour nous, vis ta vie », et la fille à l’étranger l’entend comme une blessure. Au sein des familles, les tensions portent sur l’argent à envoyer, les proches à faire venir, les positions à prendre : chaque décision peut être vécue comme une trahison.

Les amitiés sont également mises à l’épreuve : un ami proche, souvent un autre Iranien, peut se retrouver dans un camp politique opposé, et après quelques échanges douloureux, le dialogue cesse. Un ami non iranien qui exprime une opinion reçoit d’abord une réponse froide, puis le silence s’installe. Peu à peu, la vie se fait plus discrète : moins de dîners, des messages plus courts, un sourire au travail, et une porte fermée chez soi.

À ces émotions que sont la peur, l’espoir, le désespoir et la colère, s’ajoute, chez de nombreux membres de la diaspora, un sentiment de honte, que l’on pourrait qualifier de honte par procuration. Ce sentiment naît de leur association à des politiques avec lesquelles ils ne se reconnaissent pas, y compris la politique étrangère du régime iranien, son soutien à certains groupes armés dans la région et son implication dans des conflits dont les premières victimes sont souvent des civils. Ces réalités contribuent à façonner, à l’étranger, une image des Iraniens à laquelle beaucoup de membres de la diaspora ne s’identifient pas.

On peut adhérer ou non à cette analyse, mais ce ressenti est largement partagé au sein de certaines franges de la diaspora. En réponse, beaucoup redoublent d’efforts, s’investissent dans leur carrière, s’intègrent rapidement dans leurs sociétés d’accueil et contribuent économiquement. Ces efforts sont visibles lors de manifestations à l’étranger, marquées par leur caractère pacifique et leur civisme.

Une angoisse constante

Parallèlement, les membres de la diaspora sont souvent confrontés à des niveaux de stress et d’angoisse élevés, parfois paralysants. Beaucoup commencent chaque journée à consulter les informations et actualiser les réseaux sociaux. Cette situation s’est intensifiée depuis le début du conflit, notamment en raison des coupures d’Internet qui ont fortement limité les contacts avec les proches restés en Iran. Malgré tout, la vie quotidienne doit continuer : travailler, s’occuper de sa famille, gérer les responsabilités courantes, tout en portant un poids que des personnes extérieures pourraient simplement qualifier de « stress ». À long terme, cette tension constante engendre une fatigue profonde, nourrie par des années de crises répétées dans le pays d’origine.

À cela s’ajoute l’incertitude. Le cerveau humain n’est pas conçu pour faire face à une incertitude prolongée : il a besoin d’anticiper, de prévoir et de s’adapter. Pour la diaspora iranienne, cette incertitude se déploie à plusieurs niveaux. Les individus ne savent pas si leurs proches sont en sécurité, si le régime tombera, ce qui adviendra ensuite, s’il faut s’exprimer ou se taire, espérer ou redouter. Une incertitude excessive peut paralyser, empêchant d’agir et de prendre des décisions.

De nombreux Iraniens de la diaspora sont entourés d’amis, de collègues et de proches non iraniens bienveillants. En période de crise, ils reçoivent souvent de l’empathie, du soutien et des propositions d’aide. Ce soutien est précieux. Toutefois, la compassion elle-même peut s’éroder avec le temps. Une exposition répétée à des informations anxiogènes peut entraîner une forme de désensibilisation. Pour un pays confronté à près d’un demi-siècle de crises successives, il existe un risque que chaque nouvelle urgence se fonde dans la précédente et que l’attention du public finisse par se détourner.

Face au risque d’être oubliés, les membres de la diaspora adoptent différentes stratégies pour maintenir l’attention. Certains ressentent le besoin d’expliquer sans relâche, de débattre en ligne ou en personne, ou de sensibiliser en permanence. L’un des déclencheurs les plus frustrants reste le sentiment que leurs expériences sont minimisées, mal comprises ou réduites à des visions partielles.

Que demandons-nous, alors ?

Nous ne demandons pas aux non-membres de la diaspora de s’abstenir de prendre position sur la guerre. Nous demandons simplement un peu plus d’attention dans la manière dont ces conversations sont menées. Prendre un instant de plus avant de formuler une opinion. Demander une fois comment va une personne, et accepter « je ne peux pas en parler aujourd’hui » ou « je vais bien, ou ma famille va bien, mais eux non » comme des réponses suffisantes. Se rappeler que quelqu’un qui semble aller bien en réunion a peut-être passé la nuit, à trois heures du matin, à tenter de joindre une sœur, un frère, un parent ou un ami. Être conscient que beaucoup d’Iraniens ne mettent plus leur téléphone en mode silencieux : un appel peut arriver à tout moment et ils ne peuvent se permettre de le manquer. Le récit dominant continuera d’exister. Notre objectif est d’y faire entendre la voix de celles et ceux qui vivent cette réalité à distance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment la diaspora iranienne vit la guerre à distance – https://theconversation.com/comment-la-diaspora-iranienne-vit-la-guerre-a-distance-283713