Source: The Conversation – France (in French) – By Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC
La nature a horreur du vide. Le blocage du détroit d’Ormuz laisse le champ libre à deux sources d’énergie concurrentes du pétrole : le solaire et le charbon. En Europe, la chute du prix du premier laisse espérer une accélération de la décarbonation de l’économie. En Asie, l’arrêt de centrale au charbon apparaît illusoire tant cette rustine semble indispensable en temps de crise.
Le détroit d’Ormuz, dans le golfe Arabo-Persique, est bloqué depuis le 28 février, lorsque l’Iran a répondu à la campagne aérienne américano-israélienne en interdisant le passage aux tankers. Si lors du G7 Trump semble promettre à la fois la paix et des bombes, l’issue du conflit reste peu claire.
La crise a eu un effet sur les prix du pétrole. Selon les analyses, le baril pourrait monter à 120 dollars états-uniens si la crise s’éternise, ou redescendre à 80 dollars états-uniens si les choses s’améliorent. À lire les prix futurs des marchés financiers de Chicago, le pétrole ne devrait pas dépasser les 80 dollars états-uniens dans les mois à venir. Les marchés financiers misent sur une accalmie.
Reste la vraie question. Cette flambée va-t-elle rendre le solaire plus attractif, ou au contraire ramener l’économie mondiale à ses origines de la révolution industrielle, c’est-à-dire au très polluant charbon ? La réponse est probablement charbon à court terme, et solaire à plus long terme.
C’est que nous avons étudié dans un article publié le 5 juin dernier, évaluant la facture d’une sortie du charbon alignée sur l’objectif climatique de 1,5 °C. Le charbon reste encore une source d’énergie importante aujourd’hui dans la production d’électricité mondiale.
Chute du prix des panneaux solaires de 70 %
En économiste de salon, on serait tenté de dire que si les pommes sont plus chères, les poires auront plus de succès sur l’étal. Un pétrole cher, c’est plus de panneaux solaires et plus de voitures électriques.
C’est vérifié sur les marchés des véhicules électriques, dont la vente a augmenté de 30 % au premier trimestre 2026 en Europe par rapport à l’année dernière.
Les chiffres mondiaux confirment cet élan. Entre début 2022 et fin 2025, le prix des panneaux solaires a chuté de près de 70 %, tiré par les capacités chinoises. En France, les carnets de commandes chez les installateurs triplent, tandis qu’au Royaume-Uni, le fournisseur d’électricité Octopus Energy rapporte une hausse de 54 % des ventes de panneaux solaires sur les trois premières semaines de mars.
Des effets inflationnistes
Autre bonne nouvelle : le réveil européen sur l’indépendance énergétique. Même Frank Elderson, juriste néerlandais et membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), affirme que l’absence de transition augmente l’inflation. Une prise de position un peu risquée si l’on considère que ce n’est pas tout à fait le métier d’une banque centrale.
Concrètement, le prix des énergies fossiles peut rapidement augmenter, créant de l’inflation en Europe. Car les risques inflationnistes du pétrole sont au cœur du débat. A contrario, une infrastructure hydraulique, solaire ou éolienne, une fois construite, ne génère pas d’augmentation du prix de l’énergie, et de facto pas d’inflation en Europe.
« La vraie question n’est plus de savoir si l’Europe peut se permettre la transition énergétique, mais si elle peut se permettre de ne pas la faire », souligne Frank Elderson poussant les autorités politiques à agir au nom de l’inflation.
Le pétrole plus cher se répercute sur tous les produits jusqu’au yaourt breton. Pour produire un yaourt, il faut des tracteurs, du plastique dérivé du pétrole pour l’emballage et du pétrole pour transporter le yaourt vers le consommateur. Les crises pétrolières ont des effets inflationnistes de second ordre qui perturbent vite les prix en Europe. Quand même la Banque centrale européenne commence à juger la transition européenne à l’aune des risques d’inflation qu’apporte sa lenteur, il y a peut-être du mouvement.
Le charbon, grand bénéficiaire
Jusque-là, les bonnes nouvelles. Les mauvaises, elles, viennent d’Asie. Ces pays sont bien plus à cran, étant donné qu’ils n’ont pas leurs propres ressources pétrolières comme les Européens avec la mer du Nord.
La Corée du Sud a supprimé son plafond obligeant les centrales à charbon à ne pas tourner au-delà de 80 % de leur capacité.

Tandfonline, Fourni par l’auteur
Car le charbon pourrait être le grand bénéficiaire du moment. Dans un article récemment paru, nous montrons que la Chine, qui n’a pas non plus de pétrole, a inauguré ces dernières années un nombre considérable de centrales à charbon pour produire son électricité.
Même en temps normal, la transition asiatique serait coûteuse au vu du parc neuf qui vient d’être construit. Une crise pétrolière n’arrange rien. L’autre risque : les profits des grandes majors pétrolières, qui leur confèrent davantage de pouvoir pour influencer les processus politiques.
Piège fossile
Pour mesurer l’ampleur de ce piège fossile, notre article avec Camille Macaire, Fabio Grieco et Ulrich Volz évalue précisément la facture d’une sortie du charbon alignée sur l’objectif climatique de 1,5 °C. Nous y démontrons que la mise à l’arrêt anticipée des centrales, une étape indispensable, générerait 842 milliards de dollars états-uniens (soit 739,34 milliards d’euros) d’actifs échoués au niveau mondial. Ces 842 milliards seraient perdus pour les États de Chine, d’Indonésie et d’autre pays d’Asie, très dépendants sur le charbon.
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Remplacer ces capacités par du bas carbone implique un coût de la dette écrasant, estimé à 3 100 milliards de dollars états-uniens à l’échelle globale. Face à des taux d’emprunt souvent prohibitifs pour les pays du Sud global, le maintien du charbon apparaît comme une rustine évidente en temps de crise. Et ce même si à long terme, les gains opérationnels liés aux énergies propres sont estimés à 3,8 milliards de dollars états-uniens (ou plus de 3,3 milliards d’euros). Il peut donc y avoir des gains colossaux.
Une transition difficile
Le problème ? Les centrales construites en Chine et ailleurs en Asie sont récentes. Si un gouvernement local vient d’ouvrir il y a deux ans une usine à charbon, qui emploie beaucoup de travailleurs. Fermer cette centrale va être politiquement difficile. Sans aide financière de pays riches, la transition va être difficile.
Les péripéties iraniennes de Donald Trump produisent des effets à la fois positifs et négatifs pour la transition. Le solaire et l’électrique gagnent du terrain là où le consommateur peut arbitrer. Le charbon gagne du terrain là où l’urgence énergétique ne laisse pas le choix.
Savoir qui l’emportera dépendra moins du prix du baril que de la durée du cafouillage iranien.
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Alain Naef a reçoit des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).
– ref. Blocage d’Ormuz : l’énergie solaire en ressortira gagnante à long terme, le charbon à court terme ? – https://theconversation.com/blocage-dormuz-lenergie-solaire-en-ressortira-gagnante-a-long-terme-le-charbon-a-court-terme-280517
