La maltraitance de génération en génération : pourquoi certains parents réussissent à rompre le cycle

Source: The Conversation – in French – By Clément, Marie-Eve, Professeure titulaire, département de psychoéducation et de psychologie, UQO, Université du Québec en Outaouais (UQO)

**On sait depuis longtemps que la violence et la négligence vécue dans l’enfance, particulièrement au sein de la famille, laissent des traces profondes et persistantes. Les conséquences de la maltraitance peuvent en effet se poursuivre à l’âge adulte et affecter la relation parent-enfant. D’ailleurs, de nombreux adultes ayant été exposés à ce type d’adversité dans leur enfance présentent un risque accru de voir leurs propres enfants en être aussi victimes.

Examiner et comprendre cette continuité d’une génération à l’autre constitue un enjeu majeur pour éviter que ces situations ne se reproduisent.**


On parle de continuité intergénérationnelle lorsqu’un parent ayant vécu de la violence ou de la négligence dans son enfance voit son enfant vivre des expériences similaires, qu’il en soit l’auteur ou non. Contrairement à la transmission intergénérationnelle, il s’agit d’une forme de répétition indirecte, liée à des contextes ou des vulnérabilités qui se perpétuent de génération en génération.

Comprendre les mécanismes qui entretiennent la continuité intergénérationnelle ou, au contraire, qui l’enrayent, n’est pas simple. À ce jour, peu d’études sur le sujet ont été réalisées auprès d’échantillons représentatifs de parents dans la population générale. La plupart ont été réalisées auprès de familles suivies par les services de protection de la jeunesse, soit les cas les plus sévères signalés aux autorités. Aussi, bien que certaines études se soient penchées sur la continuité d’une même forme de maltraitance d’une génération à l’autre, peu ont examiné plusieurs formes simultanément, limitant notre compréhension du phénomène.

Professeure au département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais, je collabore au groupe de recherche RETRANCHE la violence de l’Université Laval. Avec mes collègues professeures issues de multiples universités québécoises, nous menons des travaux afin d’optimiser l’utilisation des banques de données populationnelles québécoises et canadiennes pour identifier les facteurs de sorties de la violence familiale.




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La continuité de la maltraitance dans les familles québécoises

Récemment, l’Institut de la Statistique du Québec dévoilait les résultats de la cinquième édition d’une enquête nationale sur la violence envers les enfants du Québec. Cette enquête récurrente, unique au monde, permet de mieux comprendre l’ampleur et l’évolution de diverses formes de maltraitance, mais aussi les contextes dans lesquels elles se manifestent, incluant la continuité intergénérationnelle.

Dans la plus récente enquête, réalisée en 2024, les résultats montrent que la présence de violence physique (ex. : avoir reçu la fessée) ou psychologique (ex. : avoir été humiliée) déclarée par les mères dans leur enfance augmente de plus de deux fois les risques que leur propre enfant ait vécu des punitions corporelles (19 % versus 8 %), de la violence physique sévère (4,3 % versus 1,8 %) et de l’agression psychologique répétée (38 % versus 18 %) au cours de la dernière année. Lorsqu’elles ont été exposées dans leur enfance à la violence entre partenaires intimes, les mères sont aussi plus nombreuses à déclarer cette même forme de maltraitance dans la vie de leur enfant (32 % versus 14 %).

Même si la continuité intergénérationnelle est élevée, elle n’est pas pour autant une fatalité. Certains parents parviennent à briser ce cycle. Dans l’enquête québécoise, on estime à environ 33 % la proportion des familles au Québec pour lesquelles on observe une rupture de la violence. Il s’agit de familles où, bien que les mères aient vécu diverses formes de maltraitance dans leur enfance, dont la violence physique, l’agression psychologique, la négligence ou l’exposition à la violence entre partenaires intimes, elles en rapportent peu dans la vie de leur propre enfant.

Ces résultats montrent qu’il est possible de rompre avec la maltraitance et de tracer des trajectoires familiales différentes.

Comprendre la (dis) continuité du cycle pour mieux intervenir

Les études montrent que le maintien ou non de la maltraitance d’une génération à l’autre résulte d’une combinaison de plusieurs facteurs qu’il est possible de regrouper en plusieurs catégories, dont :

1) L’histoire personnelle des parents tels que le cumul de traumas qu’ils ont vécus dans leur enfance, leurs attitudes en faveur de la violence, leurs problèmes de santé mentale et leurs capacités de réflexion sur les traumas vécus.

2) Les relations familiales incluant le fait de vivre de la violence entre partenaires intimes et d’entretenir un lien d’attachement sécurisant avec l’enfant.

3) Les conditions de vie actuelle comme le fait de vivre dans la pauvreté ou d’avoir un nombre élevé d’enfants à la maison.




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Dans le même sens, une analyse récente des données de l’enquête québécoise montre que la continuité intergénérationnelle de la maltraitance est plus importante chez les mères qui rapportent des symptômes dépressifs, des attitudes favorables à la violence, un stress parental accru, des problèmes de consommation d’alcool et un soutien social plus faible.


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Même si des analyses supplémentaires permettront de mieux comprendre le point de vue des pères et les facteurs qui permettent de briser le cycle intergénérationnel de la maltraitance, ces résultats préliminaires soulignent l’importance d’agir collectivement. Des actions en amont en vue de renforcer les pratiques parentales positives, de soutenir la santé mentale des parents, de réduire le stress familial, de prévenir la violence entre partenaires intimes et d’améliorer le soutien social autour des familles permettraient de freiner la continuité intergénérationnelle de la maltraitance.

L’apport des données populationnelles

En somme, on sait que certains facteurs propres aux parents et aux familles comme la dépression, la violence conjugale et la précarité peuvent augmenter le risque de répéter la maltraitance vécue dans leur propre enfance. À l’inverse, la capacité à réfléchir à son histoire, à comprendre ses réactions et à maintenir un lien chaleureux avec son enfant peut protéger les familles. Malgré tout, le rôle de plusieurs autres facteurs dans le cycle intergénérationnel reste encore flou, et davantage de recherches sont nécessaires pour bien comprendre ce qui pousse les familles à répéter ou non ce cycle.

À cet effet, les banques de données issues des grandes enquêtes québécoises et canadiennes menées auprès de la population générale offrent un potentiel d’analyse qui permet d’approfondir notre compréhension des modèles de continuité intergénérationnelle de la maltraitance envers les enfants.

Il s’agit d’une avenue incontournable pour améliorer les pratiques d’intervention et renforcer les efforts de prévention en vue de favoriser des trajectoires de rétablissement chez les personnes ayant été exposée dans l’enfance

La Conversation Canada

Clément, Marie-Eve a reçu des financements du FRQ, du MSSS et du CRSH.

Annie Bérubé a reçu des financements du CRSH et du MSSS

Marie-Hélène Gagné est membre de l’Ordre des psychologues du Québec.

Rachel Langevin a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines, des Instituts de recherche en santé du Canada, des Fonds de recherche du Québec, de MITACS et du programme des Chaires de recherche de Canada.

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