Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université
Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.
Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.
Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.
Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.
Pourquoi s’intéresser à l’histoire des marraines de guerre américaines
En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.
La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.
Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.
Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.
Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.
Femmes américaines et actions humanitaires
Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.
En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.
Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.
Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.
Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.
Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.
Le rôle des Américaines dans la reconstruction de la France
Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.

Bain News Service, publisher/Wikimedia
Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.
S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.
À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.
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Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale – https://theconversation.com/ces-americaines-qui-ont-pris-soin-des-orphelins-francais-pendant-la-premiere-guerre-mondiale-284336
