Chaque brevet de start-up contribue à créer des emplois

Source: The Conversation – in French – By Stephane Brosia, Chercheur associé au Centre d’Etudes et de Recherche en Gestion d’Aix-Marseille (CERGAM), Aix-Marseille Université (AMU)

Le brevet, en tant qu’indicateur mesurable de l’innovation, permet à la recherche d’étudier ses effets sur la création d’emploi. Hjbc/Shutterstock

Une étude menée auprès 2  697 entreprises ayant obtenu un brevet en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) met en lumière le lien entre le dépôt d’un brevet et la création d’emploi. Les moteurs de cette dynamique : les petites entreprises de moins de dix salariés.


Avec son ouvrage Théorie de l’évolution économique, Joseph Schumpeter a rendu la relation entre innovation et emplois un sujet central en économie. S’il perçoit l’innovation comme un moteur de croissance, son impact précisément sur l’emploi est débattu dans une logique de « destruction créatrice » – grâce au progrès technique, les activités productives obsolètes sont remplacées par de nouvelles activités.

Depuis, peu d’articles de recherche ont tenté d’établir un lien purement quantitatif entre création d’emplois et brevet, indicateur tangible de l’innovation. C’est pourquoi dans notre étude portant sur 2 697 entreprises ayant obtenu au moins un brevet en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) entre 2000 et 2020, nous montrons que seules les entreprises de moins de dix salariés ont créé de l’emploi grâce à un brevet.

Notre objectif est double : déterminer si un tel lien existe, mais aussi identifier les conditions dans lesquelles ce lien se manifeste. Nous cherchons notamment à savoir s’il est possible de prédire la création d’emplois dans les start-up françaises sur les années à venir, venant donner crédit à la notion d’inflexion du chômage par l’innovation (et pas « inversion »).

Une relation complexe entre innovation et emploi

Des études menées dans différents pays mettent en évidence un effet positif de l’innovation sur la création d’emplois. En 2019, les chercheurs Stefano Bianchini et Gabriele Pellegrino ont analysé 2 000 entreprises espagnoles où la création d’emplois est parallèle au processus de création de produits innovants – créer un produit nécessitant des ressources humaines. Aux États-Unis, l’histoire d’Apple parle d’elle-même : depuis le lancement de l’iPod en 2001, l’entreprise à la pomme est passée de 1 500 à 22 000 emplois.

D’autres études, comme celle de Younes Ferdj et Abdelkader Hamadi réalisée en Algérie entre 2000 et 2015, soulignent au contraire les effets potentiellement négatifs dans le temps des innovations de procédé. Ces dernières peuvent conduire à des gains de productivité et à des réductions d’effectifs. Meta a annoncé le licenciement de 8 000 collaborateurs en parallèle de ses investissements dans l’intelligence artificielle.

Le brevet, un indicateur de l’innovation

Le brevet, en tant qu’indicateur tangible et mesurable de l’innovation, offre une opportunité unique d’analyse. Il matérialise l’aboutissement d’un processus et peut être utilisé comme point de départ pour observer ses effets sur l’emploi.
Concrètement, le brevet protège une innovation technique. Il est traditionnellement défini par l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi) comme un droit de propriété industrielle conférant à son titulaire un monopole d’exploitation temporaire sur une invention.

Il ne faut pas confondre invention et brevet. « L’invention pour laquelle un brevet pourra être obtenu doit également être nouvelle, impliquer une activité inventive et être susceptible d’application industrielle », une idée d’invention seule ne pouvant devenir un brevet !

Notre étude repose sur une base de données totale de 6 246 brevets. Elle a été enrichie par les informations relatives aux mouvements des effectifs sur la période de 2000 à 2020 ; ces dernières permettant de mesurer précisément créations ou destructions d’emplois.

Les entreprises ont été ensuite classées en fonction de leur taille, afin d’identifier d’éventuelles différences de comportement. Enfin, une analyse statistique a été réalisée pour tester l’existence de relations entre les variables brevets, emplois, et entreprises (identifiées par leur numéro Siren).

Des résultats contrastés selon la taille des entreprises

Nos résultats révèlent que le lien entre brevet et emploi n’est pas uniforme. Il dépend fortement de la taille des entreprises. En calculant les évolutions des effectifs des entreprises ayant eu un brevet délivré, nous trouvons que celles de moins de 10 salariés et celles de plus de 1 000 salariés créent de l’emploi. Mais uniquement les moins de 10 grâce à la présence d’au moins un brevet.

Grâce à des tests spécifiques et à des équations mathématiques issues d’analyses statistiques qui matérialisent ce lien, nos résultats mettent en lumière le rôle clé des très petites entreprises dans la transformation de l’innovation en emplois.

Qu’en conclure ?

  • Pour les entreprises de moins de dix salariés ayant eu un brevet délivré, le brevet est un facteur impactant pour créer des emplois.

  • Pour les entreprises de plus de 1 000 salariés ayant eu un brevet délivré, le brevet n’est pas un facteur impactant pour créer des emplois.

  • Pour les entreprises au-delà de 10 salariés et en dessous de 1 000 salariés, il y a eu destruction d’emploi.

Nota : la présence d’un brevet n’est probablement pas le seul élément à prendre en compte dans les vingt années concernées en ce qui concerne la destruction d’emplois. Par exemple on peut légitimement se poser la question de l’impact de la crise de 2008.

Prédire l’avenir

Nos simulations macroéconomiques suggèrent qu’une augmentation significative du nombre de brevets déposés par les start-up pourrait entraîner une inflexion de la courbe du chômage. Par exemple, un dépôt de 7 400 brevets chaque année permettrait l’inflexion du chômage dès la première année en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA).

Bien que ces projections reposent encore sur des hypothèses, elles mettent en évidence le potentiel du brevet comme levier de politiques économiques.

Implications économiques et sociétales

Si le dépôt de brevet favorise la création d’emplois dans les petites entreprises (concept de « start-up nation » du président Emmanuel Macron), alors les politiques publiques devraient encourager davantage cette pratique. Cela pourrait passer par une réduction des coûts de dépôt, un accompagnement renforcé des entrepreneurs ou encore des incitations fiscales fortes.

Par exemple, le crédit d’impôt recherche (CIR) et le statut de jeune entreprise innovante (JEI) sont des mécanismes fiscaux très puissants que toute start-up innovante devrait obtenir sans aucune démarche, à partir du moment où un brevet leur serait délivré. Voire réserver ces mécanismes fiscaux uniquement à cette catégorie d’entreprise ?

Au-delà des apports théoriques, nous proposons une vision prospective : celle d’une économie dans laquelle une innovation structurée et mesurée pourrait contribuer de manière significative à la réduction du chômage. Si notre étude a été réalisée à l’échelle d’une région de France, la reproduire à l’échelle nationale permettra de solidifier les résultats.

The Conversation

Stephane Brosia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chaque brevet de start-up contribue à créer des emplois – https://theconversation.com/chaque-brevet-de-start-up-contribue-a-creer-des-emplois-281242