Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment

Source: The Conversation – in French – By Oliver Serrano León, Director y profesor del Máster de Psicología General Sanitaria, Universidad Europea

Le duo québécois Angine de poitrine en concert (CLICHEK/Angine de poitrine)

On tombe sur la vidéo presque par hasard. À l’écran apparaissent deux personnages masqués, dont l’esthétique oscille entre l’artisanal, l’absurde et l’inquiétant. Ils commencent à jouer. La guitare ne sonne pas comme on s’y attendrait. Certaines notes semblent se loger « entre » les notes que nous connaissons. La batterie avance avec précision, mais pas toujours sur des chemins prévisibles. La première réaction est la perplexité. La deuxième, la curiosité. Et, avant même de l’avoir décidé, on continue à regarder.


C’est en partie ce qui explique le phénomène récent d’Angine de poitrine, un duo expérimental québécois qui s’est particulièrement fait remarquer par sa combinaison de rock mathématique, de masques en papier mâché, d’humour surréaliste et d’utilisation de guitares microtonales. Leur passage à KEXP en a fait une curiosité virale : non seulement pour leur son, mais aussi pour la difficulté de les ranger dans une case connue.

Angine de poitrine sur KEXP.

Du point de vue de la psychologie, ce cas est fascinant, car il nous force à poser une question plus large : pourquoi peut-on aimer une musique qu’on ne sait pas, au départ, comment interpréter ?

Le cerveau n’écoute pas : il prédit

Écouter de la musique, ce n’est pas recevoir des sons passivement. Le cerveau anticipe. Il s’attend à ce qu’une mélodie continue dans une certaine direction, à ce qu’une tension harmonique se résolve, à ce qu’un rythme retombe à un moment donné. Une grande partie du plaisir musical vient de ce jeu délicat entre confirmation et surprise.

Quand tout est trop prévisible, la musique s’aplatit. Quand tout est trop imprévisible, elle bascule dans le chaos. Entre ces deux extrêmes se trouve une zone particulièrement fertile : la musique qui défie nos attentes sans pour autant les détruire. Des études sur la prévisibilité, l’incertitude et le plaisir musical ont montré que nous tendons à préférer des niveaux intermédiaires de complexité : suffisamment d’ordre pour nous orienter, suffisamment de surprise pour nous tenir en haleine.

C’est précisément ce terrain qu’Angine de poitrine occupe. Leurs chansons peuvent sembler étranges, mais elles ne sont pas du pur désordre. Il y a de la répétition, du rythme, des motifs, une énergie physique. La batterie offre une structure reconnaissable tandis que la guitare instille une sensation d’instabilité. Le résultat est un mélange psychologiquement efficace : l’auditeur ne saisit pas tout à fait ce qui se passe, mais il n’est pas non plus complètement perdu.




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Les microtons : quand une note semble être à sa place

L’utilisation des microtons mérite qu’on s’y attarde. Dans la musique occidentale courante, l’octave est divisée en douze demi-tons. Le piano, la guitare standard ou la grande majorité de la pop s’inscrivent dans ce cadre. La musique microtonale, elle, utilise des intervalles plus petits ou différents de ceux qu’impose ce système.

C’est pourquoi une guitare microtonale peut sembler, à la première écoute, « désaccordée ». Mais cette impression ne signifie pas nécessairement qu’elle l’est. Elle signifie que le cerveau compare ce qu’il entend à ses schémas antérieurs. Si une note atterrit là où notre oreille – façonnée par notre culture – ne l’attendait pas, nous l’interprétons comme une bizarrerie, une tension, voire une erreur.

Couverture de l’album Vol. II d’Angine de poitrine
Couverture de l’album Vol. II d’Angine de poitrine.
(Angine de poitrine)

Les recherches sur l’apprentissage d’intervalles microtonaux inconnus montrent que des auditeurs occidentaux sans formation particulière peuvent se familiariser avec des gammes inhabituelles par la simple exposition. Ce qui semble étrange au départ devient progressivement intelligible. Le goût musical n’est pas qu’une préférence spontanée : c’est aussi un apprentissage perceptif.

D’autres travaux sur les accords microtonaux peu familiers suggèrent que notre réponse affective à ces sons dépend autant de propriétés acoustiques internes que d’habitudes acquises par exposition culturelle. Autrement dit : nous n’écoutons pas seulement avec nos oreilles, mais aussi avec toute l’histoire musicale que nous portons en nous.

Le malaise peut aussi être esthétique

Ce qu’Angine de poitrine ne fait pas, c’est éliminer le malaise. Ce qu’ils font, c’est l’intégrer à l’expérience. Cela rejoint une idée centrale de la psychologie de la musique : le plaisir ne vient pas uniquement de ce qui est agréable, doux ou familier. Il peut aussi naître de la tension, de l’ambiguïté et de la résolution partielle d’une attente.

La musique active des circuits cérébraux liés à la récompense, à l’anticipation et à l’émotion. Des études en neurosciences sur le plaisir musical et la prédiction ont suggéré que ce plaisir surgit quand le cerveau détecte des schémas, génère des attentes, puis constate des écarts significatifs par rapport à celles-ci. Ce n’est pas seulement ce qui sonne bien qui nous touche ; c’est ce qui nous oblige à réorganiser ce que nous nous attendions à entendre.

C’est pourquoi une proposition apparemment difficile peut devenir addictive. La première écoute produit l’étrangeté. La deuxième permet de reconnaître un motif. La troisième transforme l’étrange en familier. Au fil de ce parcours, le cerveau récolte une petite récompense : il a partiellement apprivoisé le chaos.

Voir change ce qu’on entend

Angine de poitrine, ce n’est pas que du son. C’est de l’image, du geste, du théâtre, des personnages. Les masques, l’esthétique absurde et la présence physique des interprètes influencent la façon dont on écoute. Des recherches sur la perception musicale en tant qu’expérience multisensorielle ont montré que les éléments visuels d’une performance ne sont pas de simples ornements : ils peuvent modifier l’interprétation émotionnelle, structurelle et esthétique de ce qu’on entend.

Dessin d’une personne portant un masque blanc à pois noirs et d’une autre portant un masque noir à pois blancs
L’apparence de ses membres fait partie de son attrait.
Angine de poitrine

Ce n’est pas pareil d’écouter une pièce microtonale hors contexte et de la voir jouée par deux personnages qui semblent sortir tout droit d’un rituel à la fois comique et artisanal. L’image peut servir de clé de lecture : ce n’est pas une erreur, c’est un jeu ; ce n’est pas de la maladresse, c’est de l’intention ; ce n’est pas du bruit, c’est un langage. Plusieurs études ont d’ailleurs montré que l’information visuelle influe sur l’évaluation d’une performance musicale et que les gestes de l’interprète modifient ce que nous percevons.

Dans un écosystème saturé de musique lisse et de recommandations algorithmiques, cette dimension physique et scénique prend tout son sens. Angine de poitrine semble offrir quelque chose de difficile à simuler : la présence, la singularité manuelle, l’imperfection signifiante. Le sentiment que « ça se passe vraiment » fait partie de l’attrait, surtout dans un contexte où la musique en direct reste associée à l’authenticité, à l’identité et au lien social.

L’étrange comme refuge face au prévisible

Le succès d’Angine de poitrine tient peut-être à un paradoxe contemporain. Jamais nous n’avons eu accès à autant de musique et, pourtant, une grande partie de l’expérience culturelle semble de plus en plus optimisée pour ne pas déranger. Les plates-formes apprennent nos préférences et nous renvoient des variations de ce que nous aimions déjà. La surprise est administrée à dose homéopathique.

C’est pourquoi, quand surgit quelque chose qui brise le moule sans renoncer au rythme, à la virtuosité et à l’humour, le cerveau dresse l’oreille. Non pas parce qu’il comprend immédiatement le code, mais parce qu’il détecte une occasion d’exploration.

Angine de poitrine ne prouve pas que tout ce qui est étrange finit par plaire. La singularité seule ne suffit pas. Ce qui fonctionne, c’est la combinaison : déviation et structure, microtons et groove, masque et précision, déconcertement et plaisir physique.

Au fond, ce n’est peut-être pas malgré notre incompréhension que nous aimons cette musique. C’est grâce à elle.

La Conversation Canada

Oliver Serrano León ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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